I. RECHERCHE ET CURE SYSTEMATIQUE DE TOUS LES CAS DE PALUDISME
Dans la lutte contre les maladies infectieuses, la recherche de tout cas suspect ou certain de maladie contagieuse, constitue la première et la plus indispensable des règles prophylactiques ; plus cette recherche sera rapide, précise et complète, plus l'œuvre prophylactique pourra être efficace. L'application de ce principe à la surveillance étroite des frontières permet de déceler les premiers cas de peste, de choléra, et de tuer les redoutables germes dans leurs sources premières. La même règle de conduite est encore appliquée par l'hygiène moderne à l'égard d'infections telles que la variole, la scarlatine, la fièvre typhoïde etc. ; ici encore, tous nos efforts tendent à étouffer le mal dans ses multiples origines.
C'est le mérite de R. Koch(i) d'avoir montré que la lutte contre
(i) Bericht ûber die ThâtiRkeit der Malaria-expedilion : Deutsche medic. Wochenschr. 14 Sept. 1S99 3 Mai, 21 Juni, 23 August 1900.
la malaria ne saurait déroger à ce principe primordial. En effet, tout homme impaludé n'est-il pas dangereux pour ses semblables ? Ne peut-il pas transmettre à ceux-ci son affection, par l'intermédiaire des moustiques Anophélès ? Pour déraciner le mal et le faire disparaître totalement, il importe donc de rechercher avec soin tous les cas de paludisme, et de mettre les personnes atteintes hors d'état de communiquer à d'autres leur affection. Mais comment résoudre ce double problème ?
A première vue, une solution pratique et féconde semble être du domaine de l'impossible ; la difiEculté ne peut résider que dans la recherche et la découverte de tous les cas de malaria ; car ceux-ci une fois trouvés, il devient aisé de mettre les personnes atteintes hors d'état de transmettre leur affection. A cet effet, point n'est besoin de recourir à des mesures dispendieuses, rigoureuses, complexes ; point n'est besoin d'ordonner l'isolement, la désinfection de literies, d'objets d'habillement, d'appartements etc. Un peu de quinine suffit.
Si la tâche paraît lourde, les difficultés n'en sont pas insurmontables. Le succès delà tentative faite par R. Koch à la Nouvelle Guinée (i), est de nature à dissiper tout doute ; la lutte devient relativement aisée par l'appHcation rationnelle de certaines notions que nous avons acquises sur la vie du moustique et du parasite malarien.
Nous savons qu'à l'appro.che de l'hiver, les moustiques femelles se retirent dans les caves, les étables, les huttes etc, pour y passer l'hiver. Au cours de cet hivernage, nombre de ces insectes périssent ; les rares survivants gagnent la mare aux premiers beaux jours, 5^ déposent leurs œufs, et meurent. Nous savons aussi que les jeunes moustiques ne sont jamais infectés de par héritage maternel ; vierges de tout parasite en naissant, ils ne peuvent recevoir le germe pathogène que par un repas sanguin pris sur un impaludé. Enfin, nous savons encore qu'une température relativement élevée est indispensable aux parasites pour accomplir leur évolution entière dans le corps du moustique ; une température inférieure à 17° c. arrête tout développement, et entrave conséquemment la formation des sporozoïtes. Il s'ensuit donc que pendant 7 à8 mois, l'homme seul reste dépo-
ix ) Bericht ûker die Thatig-keit der Malaria-expeditfon : Deutsche medic. Wochensch 3i Mai, 21 Juni, 23 Auf^ust 1900.
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sitatre du germe malarique, et qu'au printemps notamment, il est et ne peut être que seul ce dépositaire.
Or, en hiver, la malaria perd en intensité et en fréquence. Elle semble même disparaître ; mais en réalité, elle sommeille, elle subsiste à l'état latent. En effet, chez un certain nombre de patients, — nombre relativement peu élevé — l'affection se réveille aux chaleurs du printemps, et donne lieu aux premières manifestations de l'épidémie sous forme de récidives. C'est par ces récidives et exclusivement par elles — la clinique le démontre — que l'endémie commence son cours annuel ; il n'en peut être autremeiat, puisque la malaria ne se transmet pas directement d'homme à homme dans la nature, puisque cette transmission exige le concours de l'Anophélès infecté ; et comme celui-ci, de par sa naissance est vierge de toute infection, il faut donc bien qu'il aille puiser celle-ci dans le sang humain des impaludés, qui seuls ont à ce moment, comme nous venons de le dire, la garde du germe pathogène. Ces faits nous permettent d'ailleurs de comprendre la marche accoutumée de l'épidémie palustre : Au printemps, la majorité des atteintes sont formées par des récidives ; les moustiques relativement peu nombreux n'ont pas de fréquentes occasions de s'infecter, et par suite d'infecter. Au fur et à mesure que la saison avance, les malarias fraîchement acquises deviennent de plus en plus fréquentes. Tout à coup, à la fin de Juin, au commencement de Juillet, l'épidémie éclate, composée surtout par des maladies nouvellement écloses : en effet, les moustiques se sont reproduits et infectés suivant une proportion rapidement croissante.
De ces faits, il découle à toute évidence que guérir un impaludé au printemps, c'est supprimer la source de nombreuses infections ultérieures ; que guérir un impaludé au printemps, équivaut à en guérir loo, 200, 5oo pendant la période estivo-automnale. Il s'ensuit encore ce fait capital au point de vue prophylactique, à savoir : supprimer toutes les récidives printannières, c'est tuer le germe pathogène dans sa source unique ; c'est rompre le chaînon qui relie son cycle asexuel à son cycle sexuel ; c'est couper le pont qui sert de passage au parasite, pour aller de l'homme au moustique ; en un mot, c'est supprimer toute possibilité d'épidémie.
Les données du problème ainsi posées, la solution ne paraît
point irréalisable. Sans doute, il serait illusoire d'espérer que les 8 â 9 mois de la saison froide suffiraient pour découvrir et guérir tous les malariques d'une localité quelque peu habitée ; la vigilance la plus soutenue aidée de la volonté la plus tenace faillirait à la tâche. Mais ici comme ailleurs, en prophylaxie, il ne nous est pas toujours donné de faire œuvre parfaite.
Pour la malaria comme pour les autres maladies contagieuses, ce sont les infections légères, latentes, qui passent inaperçues et échappent aux mesures prophylactiques ; c'est en elles qu'il faut voir les causes les plus habituelles de la propagation des maladies épidémiques ; c'est à leur découverte que les efforts de l'hygiène doivent tendre ; sans doute, il importe grandement de traiter et de guérir radicalement tous les malariques qui, de leur propre initiative, se présentent au traitement, quelque soit l'époque de l'année. Mais pour arriver à un résultat quelque peu notable, il faut redoubler de vigilance et d'activité pendant les 8 à 9 mois les plus froids de l'année ; il faut de plus guérir rapidement et radicalement toutes les récidives printanières, et il faut surtout aller à la l echerche systématique de tous les cas latents qui pourraient exister au début de l'année.
C'est dans la recherche de ces cas latents que réside la plus grande difficulté. Pour être efficace et complète, cette recherche exige un personnel médical nombreux et instruit, au courant de l'examen microscopique du sang impaludé ; elle exige encore de la part des populations un certain degré d'instruction, qui leur permette de comprendre l'utilité des mesures prophylactiques.
Si ces conditions paraissent réalisées dans la plupart des États de l'Europe, elles ne le sont malheureusement point dans d'autres. En Italie, la malaria n'est que trop souvent considérée par une certaine classe de la population, comme une fatalité acceptée avec résignation, et le nombre de médecins n'y suffirait pas à la tâche. Sous les tropiques, les conditions de la lutte sont encore plus ingrates ; en effet, la malaria y subit deux recrudescences annuelles, et partant, la prophylaxie générale n'y dispose pas de 8 à 9 mois consécutifs pour tenter la destruction du germe infectieux dans le sang humain ; le nombre très restreint des médecins, la vaste étendue des territoires infectes, l'ignorance, voire même l'hostilité des habitants.
semblent y rendre toute lutte impossible. Rappelons toutefois que c'est sous les tropiques, à la Nouvelle Guinée, que Koch appliqua la ire fois sa méthode prophylactique avec succès.
Pour mener cette lutte à une issue heureuse, l'intervention des autorités publiques et de l'État notamment, serait particulièrement désirable dans maints pays. Cette intervention n'est-elle point d'ailleurs justifiée? L'hygiène publique n'est-elle pas fonction des pouvoirs publics? N'est-ce pas à eux de nous garantir, dans la mesure du possible, contre les dangers inhérents aux maladies épidémiques ? Sans doute, dans un pays comme le nôtre et dans la plupart des pays européens d'ailleurs, la prophylaxie de la malaria est négligeable, et ne peut faire l'objet d'une intervention de l'État ; mais dans certains pays, comme l'ItaHe, cette affection revêt une gravité exceptionnelle, cause à l'industrie et à l'agriculture des pertes immenses, et est une entrave considérable et permanente à la prospérité nationale ; la déclaration obligatoire de tout cas de malaria y serait une mesure dont l'utilité ne serait pas moins grande que celle de la déclaration d'autres aflfections contagieuses et meurtrières. Mais hélas ! combien lente à se produire est, en général, l'intervention des gouvernements ! N'en sommes-nous point encore à réclamer, un peu partout, la déclaration obligatoire de nombreuses maladies qui constituent une menace constante et grave pour les populations ? En attendant cette réforme, il serait heureux de voir décréter dans les pays infectés, la dispensation gratuite à tout malarique du spécifique par excellence : la^quinine.
C'est grâce à cette dispensation gratuite de la quinine, que les Indes néerlandaises sont parvenues à juguler le terrible fléau. D'après R, Koch(i), du ICI- Janvier 1901 au i^r Octobre de la même année, les autorités de Batavia avaient distribué gratuitement 2894 k. de cet alcaloïde ; à cette dernière époque, le même auteur n'avait pu constater dans cette ville que 3o cas de malaria en l'espace de 5 semaines. De presque inhabitable qu'elle était auparavant, la capitale de Java est devenue de nos jours, une des villes les plus salubres des pays chauds.
(i) Bericht ûber die Thatigkeit der Malaria-expédition. Deutsche viedic. Wochenschr. i Febr. igoo.
En Italie, Bacelli (2) fit voter par la chambre des députés, en Mars 1900 les dispositions suivantes qui concernent également la même mesure : 1° division du royaume en zones déterminées au point de vue malarigène ; 2» distribution gratuite de la quinine à tout travailleur permanent ou passager d'une zone malarigène, dés les premiers S3'mptômes de l'affection ; 3" création de dépôts de quinine, de qualité irréprochable (achetée par le gouvernement) dans le bureau de postes (à l'instar des Indes anglaises), ou épicerie ou autre établissement de tout village ou hameau de chaque zone malarigène ; 4° mise à charge des bureaux de bienfaisance, ou — si ceux-ci sont peu fortunés — des patrons ou des propriétaires, des frais résultant de l'apphcation de cette mesure. Et pour ne pas rester en si bonne voie, le même ministre fit encore adopter d'autres mesures des plus importantes, dont l'utilité sera montrée plus loin, à savoir : 5° obligation pour les administrations (douanes, compagnies de chemin de fer, etc.) de munir de moustiquaires métalliques les portes et fenêtres de leurs bâtiments et des habitations de leurs emplo^'és ; 6° obligation pour les Sociétés de chemin de fer et pour tous les propriétaires fonciers, de veiller à l'évacuation des eaux stagnantes, et d'éviter autant que possible, au cours des travaux de terrassement, la formation de fossés et de mares.