‹ La MalariaChapitre 3 sur 26 · I. \ .MAI. A m · texte numérisé non relu

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mulle secoua lotile la maisoD. Des cris, des bruits de luttes, des injures, des supplications, des sanglots se croisaient, du rcz-de chaussée au grenier. Elle pensa que c'étaient des ivrognes qui se battaient, et, d'ailleurs, elle n'aurait jamais eu la force de se lever pour s'enquérir. Les éclats de voix et le piétinement se rapprochèrent de sa chambre dont la porte, quoiqu'elle l'eût fermée à double tour, s'ouvrit brusquement : ce qui démontrait que les maîtres de l'hôtel possédaient des doubles clefs.

Deux sergents de ville entrèrent éclairés par la fille en camisole.

— Allons! qu'on se lève, et en route! dit l'un des agents d'une voix de garde-chiourme.

Emmeline avait ouvert tout grands ses yeux hébétés par la stupéfaction et la teiroar. Elle crut qu'on se trompait et ne bougea pas.

— Ah çà ! va-t-on obéir? réitéra le garde.

— Moi, me lever? Pourquoi me lever? fit la jeune fille, comprenant enfin qu'on s'adressait à elle.

— Parce que nous sommes de battue cette nuit, expliqua l'autre sergent de ville, qui paraissait un peu moins ours que son collègue, et qu'on va vous emmener au poste avec toutes celles de la rafle.

— Gomment! la rafle! balbutia Emmeline, que ce mot répugnant fit frémir delà tête aux pieds : mais j'ai donné trente sous pour être ici... N'est-ce pas, mademoiselle, queje vousai donné trente sous?ajouta-t-elle en invoquant le témoignage de la servante en camisole.

— Il ne s'agit pas de vos trente sous, répliqua l'agent. O'n veut savoir si vous avez un domicile.

— Mais c'est ici mon domicile, puisque j'ai payé! objecta Emmeline, forte de ce qu'elle croyait être son droit.

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En France, pays de tous les arbitraires, on arrête les femmes parce qu'elles sont dans la rue : et, lorsqu'afln de n'y plus être, elles cherchent asile dans un hôtel, on les y arrête aussi. Quand vous entrez chez un marchand de tabac, il vous donne un cigare en échange de votre argent. Quand vous retenez, moyennant un prix fixé, une cbambre pour y passer la nuit, vous y êtes chez vous, attendu que vous l'avez achetée et payée pour un temps déterminé. On se casserait la tête contre les murs avant de comprendre pourquoi la police se permet de se faire ouvrir, à toute heure du jour et du soir, la porte de votre chambre, sous prétexte qu'elle a été meublée par un autre que par vous; tandis que si Farmoire et le lavabo qui la décorent vous appartenaient, votre seuil deviendrait immédiatement sacré et infranchissable.

Notez qu'en vertu des ordonnances policières sur les garnis, tous les voyageurs qui descendent à l'IiôLcl sont susceptibles d'être saisis dans leurs lits et traînés au Dépôt de la préfecture, et que c'est par pure tolérance que les princes régnants et les héritiers présomptifs qui viennent visiter Paris ne sont pas compris dans les rafles qui s'y opèrent si fréquemment.

Le raisonnement d'Emmeline était donc irréfutable. Aussi le plus moustachu des deux agents ne le réfuta-t-il que par un : « Allons, oust! » qui clôturait la discussion. 11 avança sur la jeune fille, qui se cramponna au dossier du lit où elle s'était étendue tout habillée. Elle s'agenouilla sur le matelas, suppliant, se prenant la tête à deux mains ;

— Oh! ne m'emmenez pas en prison ! mais je n'ai rien fait de mal... bien au contraire... ah ! si vous saviez !

Tout ce que le sergent de ville savait, c'est qu'à

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Paris, quand Saint-Lazare a besoin d'ouvrières, on fait la presse des femmes, comme on fait la presse des matelots dans les ports anglais, quand la Grande- Bretagne a besoin de renforcer sa marine.

Sans plus s'occuper des sanglots d'Emmeline que si c'eût été les aboiements d'un chien, les agents la lancèrent dans l'escalier, (jn'elle roula jusqu'à l'entrée de l'hôtel, devant lequel une escouade d'une vingtaine de filles était contenue par six autres policiers. Emmeline fut poussée du poing dans cette tourbe, où elle entra, comme on entre dans le déshonneur, les yeux fermés.

Quand elle les rouvrit, elle se vit marchant au milieu d'un escadron volant composé de vieilles femmes décolletées et têtes nues; de petites filles, dont deux ou trois n'avaient pas treize ans: de marilornes en tablier et de quatre ou cinq femmes en robe à traîne et en chapeau, que l'une d'elles avait laissé glisser de son chignon et qu'elle portait dans le dos comme une hotte.

Dans la nuit, à une quinzaine de pas, s'estompaient des silhouettes d'hommes étranges, qui suivaient le cortège et s'arrêtaient quelquefois comme pour se consulter sur la question de savoir s'ils n'attaqueraient pas les agents.

On arriva au poste sans que la bataille se fût engagée. L'attitude des prisonnières était, en général, celle de l'indifférence. Elles avaient l'air de connaître sur le bout du doigt ce qui les attendait et d'avoir d'avance passé aux profits et pertes les quinze jours ou trois semaines qu'il leur faudrait vivre loin du boulevard et des bals publics. La plupart considèrent ces aventures périodiques comme une sorte de tribut féodal, de prestation en nature qu'elles assimile-

raient presque au service militaire. Une des raflées dit tranquillement à sa camarade de route, en se laissant tomber sur un des lits du poste :

— Ma pauvre vieille, je crois que nous allons encore faire nos vingt-huit jours!

Emmeline resta assise, pliée en deux, la tête entre les genoux, jusqu'à ce qu'on vînt la chercher pour la mener à la Prélecture, au bureau où on interroge et on classe les femmes arrêtées. L'aspect intérieur de la voiture administrative, dont les cellules font l'effet de cercueils rangés debout dans la crypte d'un monastère, la glaça de terreur. Il lui sembla que si elle entrait dans un de ces sarcophages, clic n'en sortirait que morte.

Elle regarda ses compagnes de misère faire allègrement l'ascension du marchepied de l'omnibus cellulaire. Il s'en rencontre encore qui mettent une certaine coquetterie dans cette gymnastique, trouvant moyen de montrer leurs jambes et se hissant jusqu'à l'orifice du gouffre avec un petit coup de ressac plein d'élégance. Elle était si honteuse de se donner ainsi en spectacle à la foule qui s'était massée autour de la voiture que, quand son tour vint, elle s'élança dans le couloir qui sépare les cellules : elle avait hâte de disparaître à tous ces yeux et à tous ces ricanements.

Après un quart d'heure de roule, de la boîte où on l'avait jetée on la transvasa à la préfecture, dans l'antichambre du deuxième bureau delà première division. C'est le bureau des mœurs. Cette première pièce, tellement sombre qu'elle est perpétuellement éclairée au gaz, a pour tous meubles des bancs qui en font tout le tour.

Hélas! avant d'être autorisées à s'y asseoir, en attendant leur jugement, les raflées, filles, femmes ou

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veuves capturées à bon escient ou par erreur dans une razzia, lionnêtes ou dévergondées, vierges ou non vierges, sont astreintes à la plus ignoble et à la phis démoralisante des investigations. Celte souillure fut pour Enimeline presque aussi cruelle que l'autre.

Lorsque tout ce qui constituait le butin de la nuit fut prêt à comparaître devant le juge, une porte s'ouvrit. Toutes les prisonnières se levèrent et, comme un troupeau au courant des volontés du molosse qui les garde et les mène palti-e, elles entrèrent toutoi ensemble dans une seconde pièce capitonnée de dossiers, et au milieu de laquelle se dresse un immense bureau, dont les moindres casiers sont bourrés de papiers, comme un canon chargé jusqu'à la gueule.

Le vieillard qui se tenait assis derrière ce rempart, entre les bras d'un fauteuil de style Empire, ne se doutait indubitablement pas de la douloureuse responsabilité sociale qu'il allait assumer sur sa tête. Il se leva et, par-dessus les dossiers qui l'encombraient, fit, d'un regard circulaire et presque jovial, une première inspection du gibier que ses employés rapportaient dans leur carnassière.

Ce fonctionnaire était naturellement gai, et c'était ordinairement d'une voix pleine de bonne humeur qu'il disait à ses clientes :

— Vous en avez pour un mois de Grand-Hôtel.

Le Grand-Hôtel, c'est Saint-Lazare. Il faut bien rire un peu.

Tout de suite il reconnut dans le grouillement de l'escadron deux ou trois habituées de la maison, de celles qu'il appelait ses « juments de retour ».

— Approchez, la grande Fanny, fit-il, en tendant le doigt du côté d'une brune déjà marquée, et aussi

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haute sur jambe que haute en couleur. Avec vous, ce sera tout de suite bouclé.

Et il écrivit un ordre d'écrou qu'il remit à un garçon de bureau, et qui devait servir de billet d'introduction au Grand-Hôtel. Seulement, il ne donnait plus aux condamnées le chiffre de leurs jours de prison, depuis que l'une d'elles, trouvant probablement la dose trop forte, lui avait envoyé à la tête un encrier de plomb, qui lui avait mis l'oreille droite en capilotade.

— C'est que, monsieur Ileurteloup. fit observer la grande Fanny, j'ai ma chatte qui vient de faire des petits? Qu'est-ce que la pauvre bête va devenir?

— Les chattes, ça n'est pas de ma compétence! répondit le chef de bureau. A une autre!

Comme une comparse qui rentre dans le rang après en être sortie un instant pour chanter son couplet, la grande Fanny reprit sa place dans le groupe, et ledit Heurteloup continua à distribuer i< à la muette )> ses semaines d'emprisonnement administratif; car, cet employé n'étant pas magistrat, c'était non pas au nom delà justice, mais au nom de « l'administration » qu'il privait arbitrairement et autocratiquement les femmes de leur liberté.

Et ce qui démontre à quel point ses arrêts étaient plus redoutables que ceux de la cour d'assises, c'est que ces derniers peuvent être cassés, tandis que les siens étaient sans recours et que, les eût-il rendus en état d'ivresse, les infortunées sur lesquelles il refermait les verrous n'avaient même pas la ressource, comme la Macédonienne antique, d'en appeler à Philippe à jeun.

— Et celle-là? demanda-t-11 tout à coup, en désignant Emmeline.

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Elle restail collde au parquet par la stupeur où In plongeaient ces questions et ces réponses, et ce spectacle révoltant d'un homme, quel qu'il fût, parlant ainsi à des femmes, quelles qu'elles fussent. Un brigadier fut obligé de la conduire par le bras jusqu'auprès (le ce bureaucrate, rebelle à tout attendrissement, et qui donnait l'idée d'un planteur faisant le décompte et l'appel de ses nègres.

— Comment vous nommez-vous? fit-il avant de l'avoir regardée.

— Emmeline...

Elle s'arrêta, ne pouvant se décider à prononcer le nom de son père dans cette salle déshonorée.

— Vous êtes enfant naturelle?

— Mais non, se récria-t-elle, scandalisée qu'on lui contestât jusqu'à la légitimité de sa naissance.

— Alors, vous avez un nom de famille? insista le chef de bureau, tout en parcourant le procès-verbal d'arrestation qu'un sergent de ville lui avait remis.

— Oui, murmura-t elle.

— Eh bien! quel est-il?

— Freizel! dit-elle eu s'approchant pour que cette confidence fût reçue par lui seul.

— Eh bien, pourquoi couchez-vous dans des hôtels borgnes, et non chez votre père ?

— Il est mort,

— Mais votre mère est vivante ?

Emmeline s'imagina qu'on allait la ramener dans cette chambre infecte, toute peuplée pour elle de la figure sinistre de Marsouillac lui arrachant l'âme, tout en lui crachant à la figure cette menace furieuse :

— Si tu dis un mot, je t'étrangle !

Retourner à cette horreur et à ce danger, c'était pour elle traverser un bois, la nuit, ou dormir dans

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un cimetière. Tout plutôt qu'une lutte nouvelle avec ce bandit, dont les moustaches rouges la brûlaient encore. Elle répondit :

— Ma mère? Je ne sais pas ce qu'elle est devenue.

— Bien! voilà déjà les parents à éliminer, poursuivit l'impassible Heurteloup du ton d'un comptable qui pose huit et qui retient trois. Maintenant, avezvous un état?

— Oui, monsieur, je suis modiste.

— Modiste, à quelle adresse?

— Je travaillais chez M"" Gandoin, rue Nolre- Dame-de-Lorette, mais elle a vendu son fonds.

— Ce qui signifie que vous ne travaillez pas. Elles sont toutes les mêmes : elles ont un état, seulement elles ne l'exercent jamais.

Et comme ce satrape n'avait pas l'habitude d'accorder une aussi grande latitude à la défense des accusées, il résuma ainsi son interrogatoire :

— En somme, vous n'avez ni père ni mère, ni travail, ni domicile et, par-dessus le marché, vous êtes mineure. Vous avez déclaré à l'agent qui vous a arrêtée que vous aviez dix-sept ans.

Pour le personnel du deuxième bureau de la première division, le fait de n'avoir pas vingt et un ans constitue, de la part d'une femme, une espèce d'attentat à la pudeur. Aussi, cet Heurteloup lui dit-il : (( Vous êtes mineure », comme il lui aurait dit : « Vous avez été surprise en flagrant délit de vol aux étalages. » Emmeline n'avait rien à objecter à une inculpation aussi fondée. Atteinte et convaincue du délit de jeunesse, elle ne put que baisser la tête, et le chef de bureau continua d'une voix paternelle :

— Vous êtes donc nécessairement destinée à faire le métier de celles qui n'en ont pas. Mais, pour celui-là

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comme pour les autres, une patente est indispensable. i\ous allons vous en donner une qui sera une garantie pour vous... pour tout le monde, et que vous aurez à nous représenter deux fois par mois, quand vous viendrez... nous voir... Vous n'avez plus de famille... L'administration vous en servira.

Ce n'était pas lui qui allait coucher pour jamais cette mineure sur les registres de la police des moeurs : c'était l'administration, de même que ce n'est pas le jury non plus que le président des assises qui condamne un homme à mort : cest la société. Il prit dans un casier une plaque de carton jaune, rayée en large pour y inscrire le nom de l'impétrante, en long pour y marquer les jours de visite, et après y avoir apposé un jeu de cachets ainsi que sa signature, il la remit gracieusement à Emmeliue, comme s'il Ini oiU offert une boîte de bonbons.

Puis, il la congédia par un signe de tête dont le Sfms était :

( Maintenant que je vous tiens, vous êtes libre. »

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