‹ La malédiction d'un père [microforme]Chapitre 104 sur 109 · X XV —L'ENTERREMENT · texte numérisé non relu

X XV —L'ENTERREMENT

Le matin, à neuf heure et demie, le curé de Frémicourt arrivait au Seuillon pour faire la levée du corps. Il était précédé de la croix et accompagné de ses servants et des chantres. Puis venaient à la suite une centaine de personnes, hommes et femmes.

Suivant l'usage du pays, pendant les prières du prêtre et le chant du De profundis, psalmodié d’un ton lugubre, on tit la distribution des cierges. Cha que homme présent en reçut un. Ils furent ensuite allumés, car on doit, autant que possible, les porter allumés derrière la bière jusqu'à l'église, où ils servent alors à entourer le cercueil et à illuminer l'autel où le prêtre va dire la messe des morts.

Les cierges, distribués ainsi par la famille du mort, restent à l’église ; ils ap' partiennent au curé et non à la fabrique, ils font partie de son casuel.

A l'enterrement d’une femme, ce sont les femmes qui portent les cierges ; : l'enterrement d’une jeune fille, les demoiselles du village ; à celui d’un garçon, les jeunes gens

Porter un cierge aux obsèques d’un mort est un honneur comme c'en estun de porter la bière, Ne pas être invité à porter un cierge, quand on appartient par un lien quelconque à la famille du défunt ou qu’on est simplement son ami, est considéré comme une impolitesse, comme une injure.

Comme le convoi funèbre se formait dans la cour de la ferme et que les porteurs plaçaient le cercuil sur deux tréteaux afin de pouvoir l'enlever à six sur trois bâtons, Joseph Parisel tit tout à coup son apparition et vint se placer immédiatement derrière la bière, tenant dans sa main gauche son chapeau orné d’un large crêpe aux deux extrémités flottantes. De son autre main, l’hypocrite faisait semblant d’essuyer ses yeux avec son mouchoir. :

A sa vue, Rouvenat recula comme si une bête monstrueuse se fût dressée en face de lui.

L'incroyable audace du misérable le stupéfiait. en

Presque aussitôt son regard eut un éclair terrible. Sa colère faillit éclater comme un coup de tonnerre. Mais, réfléchissant que ce n’était ni le moment ni le lieu de se livrer à son emportement, à son indignation, si légitimes qu'ils fussent, il eut la force de se contenir.

Il obligea s2 fureur à se calmer, et comprima les soulèvements de son cœur,

En présence de ce cercueil qui co"tenait les restes de son maître, en présence du prêtre et de cette nombreuse ass. il devait éviter le scandule. .

Toutefois il resta très-agité et «onserv: sur son large front les plis qui sy ‘étaient creusés,

Jean Renaud, s'étant approché, lui prit la main en disant à voix basse :

— Rouvenat, j'admire votre courage.

— N'est-ce pas que c’est épouvantable ?

— C'est monstrueux !

-— On n’a pas l’idée d’une semblable hardiesse,

— C'est l'audace d'un scélérat.

— Qui ne croit pas que le châtiment peut l’atteindre. Il a certainement vu Gertrude cette nuit, et elle lui a dit que Jacques, n’ayant pas reconnu l'homme qui s’est introduit dans sa chambre pour le voler, n'avait pu l’accuser.

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— Soit, mais il doit bien supposer que vos soupçons se porteront sur lui

— Assurément ; finis il s’est dit qu'en l'absence de preuves matérielles je n'oserais pas l'accuser, et que, quand même, il échapperait facilement à l’action de la justice. Oh! c’est un homme qui raisonne et qui calcule juste ! IL est évident qu’il ignore encore ce qui s’est passé dans la chambre de Blanche, soit qu’il n'ait pas vu son fils ou que celui-ci ait jugé a propos de ne lui rien dire.

— C’est égal, mon sher Jean Renaud, je suis curieux de voir jusqu'où ira l'audace sans nom de ce misérable,

— En vérité, c'est un habile comédien : on croirait volontiers qu'il est désolé et que ses yeux versent de vraies larmes.

Le cortège se mit en marche, Joseph Parisel était en tête, derrière le mort, Proche parent de Jacques Mellier, il n'oubliait pas qu'il lui appartenait de conduire le deuil.

— Tiens, disaient aux autres ceux qui avaient le triste avantage de connaître Parisel, voila le cousin de M. Mellier, le père du beau François ; il habite dan s les Vosges à plus de trente lieues d'ici : on l’a prévenu ; il n'a pas perdu de temps pour arriver,

— Îl parait bien affigé.

— Heu ! heu! si, comme je l'ai entendu dire, Jacques Mellier n'a pas fait de testament, le vieux Parisel doit rire en dedans, car il est héritier, Une belle Journée pour lui !

— Moi, je ne puis croire que Jacques Mellier, qui se sentait partir depuis longtemps, n'ait pas pris certaines dispositions afin d'assurer le sort de Mile Blanche. L'enfant de Geneviève Renaud est comme la fille de M. Mellier. Voyez-vous des héritiers la chassant du Neuillon !..,

— Vous comptez sans Rouvenat.

— Quoi! Rouvenat? Il est le parrain de Blanche, il était l'ami du vieux fermier ; mais, maintenant que Mellier n’est plus, il redevient un simple domestique.

— Ah! ça, depuis le temps qu'il travaille, nat n'a pas amassé de quoi vivre bien à son aise ?

— Certainement, Rouvenat à gagné gros ; mais je sais qu'il n’a jamais compté avec le maître, Si, aujourd'hui pour demain, il était forcé de quitter la ferme avec sa filleule, ils seraient obligés de demander asile aux amis de Frémicourt et de Civry.

— Par exemple, si une chose pareille arriv lution, mais ça n’est pas possible,

— On ne sait pas !

est-ce que vous croyez que Rouve.

ait, tout le canton serait en révo-

Voilà, avec bien d’autres choses encore, ce qu'on disait tout bas derrière le cercueil de Jacques Mellier.

La cérémonie se fit à l'église recueillement.

Quand on sortit du cimetière, après les aspersions d’eau bénite sur la fosse, Rouvenat chercha des yeux Joseph Parisel, I] avait disparu,

— Îl est parti, lui dit Jean Renaud,

— Oui, mais nous le reverrons bientôt.

— Î] n'osera pas,

— Parisel ose tout.

Rouvenat appela son premier garçon.

— Jean, lui dit il, il faut penser à tout ; le temps me semble lourd ; s’il y avait de l'orage ce soir, il faudrait vite Chartier, nous ne devons pas être pris

au milieu d'un profond silence et d’un grand

ai dépourvu: tu vas dire à Mathias, à Brunet et a Nimonin que je les prie de venir passer le reste de l1 journée à la ferme, Nimonin aménera sa femme et sa fille,

Le garçon de ferme s'acquitta promptement de sa commission, Les ouvriers répondirent :

— Le temps de prendre notre vêtement de travail, de faire le chemin et nous serons tous au Meuilon.

Rouvenat et Jean Renaud rentrérent ensemble à la ferme, [ls S'empressé rent de rejoindre Lucile et Blanche qui étaient restées enfermées dans la chu bre de Rou‘'enat.

Vingt ininutes plus tard, Joseph Parisel arriva à la ferme, Séraphine se trouvait seule dans la grande salle, Il était pâle, mais il avait le front haut, le regard étincelant,.

Il dit à la servante :

— Je vais m'installer dans la chambre de Jacques Mellier, où j'écrirai à se autres parents que notre pauvre cousin Jacques est mort.

Né raphine se plaça devant lui pour lui interdire l'entrée de l'escalier.

— Hein! qu'est-ce à dire? tit Parisel en to;sant la servante des pieds à li tête,

— Monsieur Parisel, on n'a pas le droit de monter ainsi dans la chambre du maître,

— Jacques Mellier n'est plus. Allons, laissez-moi passer, Fci, maintenant, J'ai le droit de parler en maitre.

— Je ne sais pas quel droit vous avez, rép'iqua Séraphine : mais il me semble que vous pouvez bien attendre que j'aie prévenu M. Rouvenat

Joseph Parisel eut une crispation des lèvres.

-— Vous n'ayez pas d'ordre à recevoir de M. Rouvenat, dit-il d’une voix creuse.

— Je vous demande bien pardon, monsieur Parisel, mais je ne reconnais qu'à M. Rouvenat seul le droit de m’en donner

Les sourcils de Parisel se froncèrent et une flamme jaillit de ses yeux.

— C’est bien, reprit-il en haussant les épaules, je n'ai pas de discussion à avoir avec vous ; mais vons ne tarderez pas à comprendre que vous venez de parler sottement. Je ne m’oppose pas, d’ailleurs, à ce que vous préveniez M. Pierre Rouvenat ; j'ai besoin de le voir, j'ai à lui parier.

Ilrepoussa la servante afin de s'ouvrir le passage. Mais elle revint sur lui en criant :

— Vous ne monterez pas, vous ne monterez pas !

A ce moment, Rouvenat, qui, ayant entendu parler haut, était sorti de sa chambre, se montra au-dessus de l'escalier.

Li vit Joseph Parisel aux prises avec Séraphine,

— Je me doutais que c'était lui, murmuratil.

Puis élevant la voix :

— Séraphine, dit-il, laissez monter M. Sara

La servante s'éloigna en grommelant, Parisel # à l'escalier,

Rouvenat, s'attendant à cette visite, s'était nhbaré à recevoir . misérable. Malgré la grande agitation qui était en lui, il eut assez d’empire sur lui-même pour paraître très calme,

— C'est moi que vous voulez voir? dit-il à Parisel, vous désirez me parler ; qu'avez-vous à me dire ?

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En parlant, il avait ouvert la porte de la chambre de entrerent,

— Vous n'ignorez pas, répondit Parisel, que je suis un dés héritiers, le principal héritier, de mon cousin Mellier t.., que Dieu veuille avoir son âme !.. Moi seul ai pu être prévenu à temps de la mort de notre cher parent ; il faut que j avertisse immédiatement les autres parents. Nous sommes trois têtes, en tout onze héritiers : inais, moi seul, je suis une tête,

— Monsieur Parisel, répliqua Rouvenat d'une voix qui trembla malgré lui, Je ne Veis pas qu’il soit bien utile, quant à présent du moins, de déranger vos parents, qui demeurent tous très loin d'ici,

— Il le faut, pourtant,

— Je vous répète que je n'en vois pas la nécessité. volonté, vous êtes libre d'agir comme vous l’entendez dans vos affaires,

— En attendant l’arrivée des parents, reprit Parisel, faire poser les scellés.

— Je ne crois pas que Vous ayez ce droit, monsieur Parisel.

— Mon titre d’héritier me le donne, monsieur R

— Monsieur Parisel, une question : É ques Mellier ?

Parisel parut visiblement troublé, mais il reprit vite son assurance,

— La dernière fois que j'ai vu le cousin Meilier, dit-il, — il n'y à pas longtemps...

Jacques Mellier, Ils y

Si, cependant, c'est votre ; je n'ai pas a m'immiscer

mon intention est de

ouvenat, Etes-vous bien sûr d'être héritier de Jac-

— L'avant-dernière nuit, murmura Rouvenat.

— Vous dites ?

—- Rien. Continuez, monsieur Parisel,

— Îl m'a assuré qu'il n'avait pas fait de testament,

—— En effet, monsieur Parisel, Jacques Mellier à’ que ces jours derniers il en sit eu l'intention bien

L'héritier ne put retenir un cri de ,oie,

— Je puis vous dire aussi, monsieur Parisel, si cela peut vous être agréable, continua Rouvenat, que je me suis toujours opposé à ce que Jacques Mellier fit un testament en faveur de Blanche Renaud, ma filleule.

— Hein! vous avez fait cela, vous ! s’écria Parisel abasourdi.

— Mon Dieu, oui, monsieur Parisel, j'ai fait cela.

— Ah! monsieur Rouvenat, vous êtes un honnête homme, oui, un bien honnête homme !

Et il eut l’audace de tendre la main à Rouvenat, garda les siennes derrière son dos.

— Voyez-vous, monsieur Parisel; reprit le parrain de Blanche, j'ai toujours été convaincu que J acques Mellier, dont j'étais l’ami, le contident, le bras, et, je

peux même dire aussi, un peu la volonté, n'avait pas besoin de faire son testa. ment,

— Monsieur Rouvenat, s'écria Parisel tention est de conserver le domaine du

— Je l'espère bien. .

— Quant à Mile Blanche ;

— Ah! oui, Blanche!

— François l'aime véritablement comme un fou, elle réfléchira, sur ses préventions d'autrefois et... nous les marierons.

Rouvenat avait un sourire ironique sur les lèvres.

qu'il n’en ferait point a pas fait de testament, bien atrêtée, La mort l'a surpris,

qui n’y fit pas attention et

que la joie rendait expansif, mon in.

Seuillon, vous y finirez y

08 jours.

elle rev'end':a

— Enfin, entin ! s'écria Parisel, je suis riche, Le Neuillon est À moi, à moi, à moi |

La porte du cubinet, qui était restée entr'ouverte, s'ouvrit brusquement, Lu cile, les yeux étincelants, la physionomie calme et sévère, entra lentement dans la chambre,

— Monsieur Joseph Parisel, dit-elle d’une voix frémissante, je voudrais bien savoir comment il se fait que le Neuillon soit à vous !

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