‹ La malédiction d'un père [microforme]Chapitre 20 sur 109 · XVII--LE CONDAMNÉ · texte numérisé non relu

XVII--LE CONDAMNÉ

L'affaire Jean Renaud, dit le tueur de loups, fut vite instruite, Cela dura huit jours et tout fut dit. L'accusé, reconnu coupable de crime d'?ssassinat avec préméditation, ayant le vol pour mobile, allait êtr; jugé aux prochaines assises, qui devaient s'ouvrir dans quelques jours.

L'attitude de Jean Renaud, dans le cabinet du juge d'instruction, avait été la même que dans la salle de la mairie de Fréricourt. Il persista dans son système, qui consistait à garder le silence chaque fois qu'une question à laquelle il ne pouait pas répondre lui était posée. Enfin, ses rponses furent exactement les mêmes ; on aurait pu croire qu'il les avait apprises par cœur,

Malgré les recherches faites à Reims et celles du parquet de Vesoul, on n’avait pu rien apprendre, concernant la victime, qui pût établir son identité,

L’enterrement de celui qu'on connaissait sous le nom d'Edmond seulement Se fit par les soins des autorités de Frémicourt. Une grande partie de la population assista à la cérémonie funèbre. Le corps fut inhumé dans un coin du cimetière du village.

Quelques jours après, on planta sur la tombe une énorme pierre grosssièrement taillée, Elle portait pour épitaphe ces mots et cette date disposés ainsi :

MORT ASSASSINÉ 24 Juin 1850

Quand l'instruction de l'affaire fut close et que le parquet eut décidé que l'accusé passerait devant les prochaines assises, on invita Jean Renaud à désigner l'avocat qu’il désirait charger de sa défense,

— Un avocat, répondit-il, pourquoi faire ! C’est inutile, je n’en ai pas besoin.

On essaya de lui faire comprendre qu’il était absolument nécessaire qu’il eût un défenseur,

Rien ne put vaincre son obstination, On dut lui donner un avocat d'office,

C'était un jeune homme appartenant à une des meilleures familles de la ville, instruit, intelligent, ayant toutes les ardeurs de la jeunesse et de sa pro-

ession, et surtout plein de cœur,

La défense qui lui était offerte, en raison du mystère qui entourait la victime et des réserves inexplicables de l'accusé, ne S’appliquait pas à une cause criminelle vulgaire, Il comprit qu'il avait, ce que tant d’autres attendent longtemps en vain, l’occasion de se distinguer.

Lorsqu'il se présenta dans la prison pour parler avec Jean Renaud, celui-ci le reçut assez froidement.

— Mon bon monsieur, lui dit le prisonnier, c’est bien de la peine que vous prenez inutilement. Je ne vous apprendrai pas autre chose que ce que vous savez déjà ; tout ce que je pouvais dire, M. le juge d'instruction l’a entendu. Comme il vous sera impossible de prouver à messieurs les jurés que je suis innocent, malgré tout votre talent et toute votre bonne volonté, vous n'empêcherez pas Jean Renaud d'être condamné,

Le jeune avocat voulut lui adresser quelques questions,

Il répliqua vivement :

—Si j'avais eu l'intention de répondre, croyez-vous que j'aurais attendu jusqu'à ce Jour pour le faire ? Je n'ai rien caché de ce que je pouvais dire ; quand j'ai gardé ie silence, c’est que j'ai cru devoir ne pas parler, J'aurai beau répéter: Je suis innocent ! Vous pourrez crier à votre tour: Il est innocent ! On ne

nous croira coupable, Il change du cher peti Il eut un temps, main Le jeune venait de vo I prit l'ai dres détails, client, Certes, il obtiendrait ] mesure de sc oratoire avec larmes, la co Enfin, le ; I] fit tour à il tint son a ville, haletan Quant à J Après avo le ciel. C’est

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LA MALÉDICTION D'UN PÈRE 61 nous croira ni l’un ni l’autre, Innocent, je ne peux pas le prouver, donc je suis coupable,

I changea la conversation et parla avec une vive émotion de sa femme et du cher petit qu’elle allait mettre au mon ie.

Il eut un souvenir pour les loups, qui ne mwanqueraient pas d'avoir beau temps, maintenant qu'il ne serait plus là pour leur faire la chasse,

Le jeune avocat sortit de là fort perplexe. Quelque chose lui disait qu'il venait de voir un innocent,

I prit l'affaire à cœur, l’étudia patiemment et sérieusement, dans ses moindres détails, il travailla scrupuleusement son plaidoyer dans l'intérét de son client,

Certes, il n'avait pas la présompticn de croire, ni même de supposer, qu'il obtiendrait l’acquittement de l'accusé ; mais il y avait là matière à donner la mesure de son talent. Il pouvait mettre en œuvre toutes les ressources de l'art oratoire avec ses nuances diverses, le sentiment, la douleur, le pathétique, les larmes, la compassion, la hardiesse, l'exaltation, l'emportement, l'audace.

Enfin, le jour fatal arriva. 1] fut pour le jeune avocat un véritable triomphe. Il fit tour à tour frissonner et verser des larmes, et, pendant plus d'une heure, il tint son auditoire, choisi dans la société féminine la plus distinguée de la ville, haletant sous le charme de son éloquence.

Quant à Jean Renaud, il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Après avoir écouté l’effroyable condamnation, il joignit les mains et regarda le ciel, C’est dans cette position qu'il entendit ces paroles du président :

— Vous avez trois jours pour vous pourvoir en cassation,

Il ramena sou regard sur la cour et un sourire plein de tristesse et de résignation passa rapidement sur ses lèvres.

—Oh ! c’est bien inutile, murmura-t-il.

Les deux gendarmes qui se trouvaient derrière lui s'étaient levés ; pendant que l’un ouvrait ja petite porte des accusés, l’autre posait doucement sa main sur l'épaule du condamné.

Jean Renaud comprit que c'était fini; mais, avant de sortir, il voulut une dernière fois se donner la joie de contempler des honnêtes gens. Lentement, il promena son regard sur la cour, le jury et dans toute l'étendue de la salle. Il put voir beaucoup de dames essuyant leurs yeux.

Mais ce qu'il vit surtout, et ce qui lui causa une émotion extraordinaire, ce fut, dans un coin reculé, Pierre Rouvenat, debout, appuyé contre le mur, pâle et pleurant à chaudes larmes,

Il le salua par un mouvement de tête, et Rouvenat, voyant qu'il l'avait aperçu, lui tendit ses deux bras. ï

Jean Renaud sortit entre les deux gendarmes,

Un quart d'heure plus tard ramené à la prison, le geôlier refermait sur lui la porte massive de sa cellule,

Il avait peut-être oublié les prières que sa mère lui avait apprises dans son enfance ; toutefois, il se mit à genoux, et pensant à sa femme dont il était, sans nouvelles, pensant à tout ce qu'il avait aimé, il éleva son âme vers Dieu et pria,

Il était encore à genoux lorsque, soudain, un bruit de pas dans le corridor attira son attention. Presque aussitôt, la grosse clef grinça dans la serrure de sa porte. Il se dressa d’un bond sur ses jambes. La porte s’ouvrit et il poussa un cri de surprise et de joie en voyant entrer dans la cellule Pierre Rouvenat.

Celui-ci lui sauta au cou et l’embrassa sur les deux joues.

La porte s'était refermée et le geôlier s'éloignuit,

— Ainsi, dit Jean Renaud en proie à une violente émotion, vous venez me voir... Ah! cela me rend bien heureux, monsieur Pierre, Pourtant vous étiez là, tout a l'heure, vous avez entendu, je suis maintenant un forcat,

— Oui, parce que tu l'as voulu.

— Hein ! que voulez-vous dire ?

— Jean Renaud, penses-tu donc que je te croie coupable ? Est-ce que je ne sais pas que tu es innocent !

-Plus bas, plus bas... si on vous entendait !

— Va, mon brave Jean Renaud, que les autres pensent et disent de toi ce qu'ils voudront, moi, je v’admire, tellement tu es grand, et je tomberuis à ge. noux, devant toi, comme devant le bon Dieu !

— Alors, vous avez deviné pourquoi je n'ai pas voulu répondre ?

—Je connaissais déjà ton noble cœur, Jean Renaud : j'ai compris ton admi- «ble dévouement et je vois ton sacrifice.

— Et M. Mellier, sait-il ?

— Oui,

— Ah! cela me contrurie, fit Jean Renaud d'un air désolé,

— J'ai dû lui dire la vérité,

— Pourquoi ?

—- Ain qu'il sache bien ce qu'il te doit.

— Ce n'était pas nécessaire,

— Quand ila su que tu te laissais accuser et que tu refusais de répondre, pour ne pas trahir le secret de la nuit du 214 juin, que toi seul as découvert, il a voulu se dénoncer lui-même,

— Alors ?..,

Je me suis opposé,

— Ah! vous avez bien fait, monsieur Pierre,

— Je m'étais dit : IL faut laisser faire Jean Renaud.

— Eh bien, oui, reprit le prisonnier, je me suis laissé accuser, je me suis luissé condamner, je l'ai voulu... Me défendre, prouver que je suis innocent, c'était trop facile ! Je n'avais qu'à dire la vérité au juge d'instruction, Ne voulant pas mentir, et ayant peur aussi le membrouiller, de dire des bêtises, J'ai prééré ne pas répondre, D'ailleurs, j'avais fait un serment au pauvre mourant ; et puis, quoi... je ne voulais pas que la justice découvrit le vrai coupable, non je ne le voulais pas !.., Ah! il m'a fallu du courage, de l'énergie, Ces messieurs les juges sont terribles, ils feraient parler un mort !...

Mais, voyez-vous, monsieur Pierre, je n'avais pas seulement le souvenir de ce que je dois à M, Mellier, pour m'empêcher de parler ; j'avais au cœur, — elle y est toujours, — une plaie saignante : Geneviève à douté de moi, ma femme me croit coupable !.., Ah! quand on est venu chez nous pour m'arréter, si Geneviève s'était dressée devant les sendarmes en leur criant : ‘“ Mon mari est innocent, je jure que Jean Renaud n’est pas un assassin ! ” ch bien, voyez-vous, monsieur Pierre, le courage m'aurait manqué... Quoique je doive la vie à M. Mellier, malgré ce qu'il a fait pour moi depuis, je ne me serais pas Lu, je n'aurais pas pu me taire !

Ab! continua-t-il amèrement, quand Geneviève, qui me connaît, m'a ellemême accusé, je n'ai pas besoin, pour le savoir, d'entendre ce que les autres disent de moi!....Je suis un gueux, un assassin, un voleur !... Ah! ah! ah! un gulérien ! C’est vrai, je suis un forçat : mais je ne suis ni un voleur, ni un assassin, Pourtant, Geneviève, ma femme, le croit... Elle sait écrire, elle, ce

h est pas c« elle m'a oub Tu te pleure toujo Les yeux tendresse in — Vous!

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"Tu te trompes, Jean Renaud, Geneviève pense à toi constamment et pleure toujours,

Les yeux du prisonnier S'animérent et son visage prit une expression de tendresse intinie,

— Vous l'avez vue, interrogea-t.il dure voix tremblante : comment va-t-elle ?

— Elle souffre, elle est désolée...

— Pauvre Geneviève ! Si elle était seule, elle pourrait se tirer d'affaire : mais l'enfant viendra bientôt, et alors, . comment feru-telle ?

— Que cela ne te préoccupe ni ne t'inquiète, répondit Rouvenat, ta femme et ton enfant ne manqueront de rien. , Je suis la!

Le prisonnier saisit les mains de Pierre Rouvenat et les serra fiévreusement dans les siennes,

— Ah! ditil, vous ne savez pas tout le bien que vos paroles viennent de me faire ; maintenant que je vous ai vu et entendu, il me semble que je ne suis méme pas à plaindre, Et dire que je suis père, que je vais avoir un enfaut... Ah! c'est égal, monsieur Pierre, ça c'est dur... Pauvre petit, je ne le verrai jamais, mais c m ne je vais penser à lui, et sans qu'il le sache, comme Je vais l'aimer !.,, Quand il sera grand et qu'il aura l’âge de comprendre on ne manquera pas de lui dire : Jean Renaud, ton pére, est au bagne ! Oh! comme il sera malheureux !..,Muis un jour, monsieur Pierre, quand, il sera cupable de garder un secret, vous irez le trouver, et vous lui direz, vous lui direz... la vérité,

— Jean Renaud, quand il sera un homme, si c'est un garcon, quand elle aura Vingt ans, si c'estune fille, je ferai cela, je te le jure !

— Je ne serai probablement plus de ce monde, mais au moins mon fils ou na fille ne maudira pas la mémoire de son père.

Monsieur Pierre, continua Jean Renaud en changeant de ton, c’est assez parler de moi et des miens ; après ce qui s'est passé, comment va Mile Lucile ?

Rouvenat, subitement embarrassé, baisea les Yeux,

— Avant qu'on m'envoie je ne sais où, reprit le prisonnier, je voudrais bien voir Me Lucile, j'ai quelque chose à lui dire,

Mlle Lucile est toujours absente, répondit Rouvenat, Il s'agit des lettres que vous êtes allé prendre à Naint-Irun dans la chambre du jeune homme, d'ost-ce pas ?

- Oui. Ces papiers étaient-ils des lettres, je l'ignore : je ne sais pas lire ; et quand même, je n'aurais pas regardé.

— Ces papiers, vous les avez brûlés ?

Jeau Renaud hésita un instant et répondit :

— Oui.

— Xe pouvez vous pas me confier ce que vous voudriez dire à Mlle Lucile ? demanda Rouvenat,.

— Non. J'ai une entière confiance en vous, monsieur Pierre, mais je ne peux pas : c'est mon serment !

L'heure accordée au visiteur pour causer avec le condamné était écoulée.

Le grincement dans la serrure se fit entendre, la porte s'ouyrit et le geôlier silencieux se montra sur le seuil.

Les deux hommes tombèrent dans les bras l’un de l'autre en sa iglotant.

—N'abandonnez pas ma femme et mon enfant, s’écria Jean Renaud, et n'oubliez pas la promesse que vous m'avez faite !

— Tu peux compter sur noi, répondit Pierre Rouvenat,

Et, obéissant à un signe expressif de l’homme au lourd trousseau de clefs, il ortit de la cellule,

XVITIT-—L'ORPHELINE

Trois jours après son retour au Seuillon, Pierre Rouvenat se disposait à aller porter à Geneviève des nouvelles de son mari, lorsqu'une femme de Civry s'arrêta à la ferme en passant,

îlle apportait une affreuse nouvelle.

Jacques Mellier était présent, Ce fut pour lui un autre écrasement,

Tout de suite après avoir appris la condamnation de Jean Renaud, Gene*' ève, dejà bien malade, s'était mise au lit, Deux voisines, se remplaçant constamment l'une après l’autre, s'offrirent avec empressement pour lui donner les soins dont elle avait besoin. Elles ne la laissèrent pas une minute seule, aussi bien le jour que la nuit,

Enfin, pendant la nuit précédente, Geneviève fut prise tout à coup par les douleurs de l’enfantement.

On courut chercher la sage-femme et le médecin,

Avant le jour, Geneviève mit au monde une fille, petite, mignonne comme une poupée, et belle à ravir, que le médecin déclara parfaitement constituée et pleine de vie,

La jeune mère ayant demandé à voir son enfant, on le lui mit dans les bras : aussitôt elle fut en proie à un violent désespoir et versa des larme abondantes : puis elle se prit à sangloter très-fort,

Voyant cela, on crut devoir lui retirer sa petite fille.

Rien alors ne faisait prévoir l’horrible malheur qui allait arriver.

Deux heures plus tard, Geneviève, prise de convulsions nerveuses effroyables, mourut dans les bras du médecin.

— Tout le monde est bien embarrassé, ajouta la femme de Civry : on se demande ce qu’on pourra bien faire de la pauvre petite orpheline. On dit, et je suis aussi un peu de cet avis-là, qu'il eût mieux valu qu’elle ne vint pas au monde ou qu’elle ferait bien d'aller rejoindre sa mère.

Un double éclair jaillit des yeux de Rouvenat, la main qu'il avait passée sous son gilet se crispa sur sa poitrine, Cependant, il ne dit rien.

Le fermier, sombre comme toujours, paraissait atterré,

La femme s’en alla.

Mellier et Rouvenat se trouvèrent seuls.

— Quand cette femme a souhaité la mort de l'enfant de Geneviève et de Jean Renaud, dit ce dernier, si je ne m'étais retenu, je l'aurais étranglée.

— Cette femme, comme bien d’autres, voit la position telle qu’elle est, répondit le fermier ; elle a dit devant nous franchement ce qu’elle pense, voilà tout.

— Soit. Mais toi, Jacques, que vas-tu faire ?

— C’est toi, maintenant, qui commandes ici, qui es le maître ; décide, agis.… Ce que tu feras je le trouverai bien.

— Alors, en cette circonstance, tu me laisses tout pouvoir ?

— Oui.

— Cependant, je dois te prévenir que, comme toujours, j'agirai en ton nom.

— Je ne m’y oppose pas.

— Ce que je ferai, tu l’accepteras ?

—J’approuve tout d'avance. Fais donc ce que tu jugeras convenable, Veuxtu que je te ‘re un écrit ?

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Par exemple, est-ce que je n'ai pas confiunce en toi! ailleurs, il ne s'agit pour le moment que de mettre l'enfant en nourice : c'est plus tard que nou Hous occuperons de son avenir,

Pierre Rouvenat prit immédiatement le chemin de Civry,

[trouva quatre ou cinq femmes dans la maison mortuaire,

Sur la table, près du lit, il y avait une lampe allumée et un vase de faienct rempli d'eau bénite, dans laquelle trempait une branche de buis,

Rouvenat s'était découvert 64 entrant : il Sapprochn lentement, prit la branche de buis et fit tomber quelques: attes d'eau sur k drap blanc qui cachait 1 imorte,

-(ieneviève, pauvre fer e | { bas avant qu'elle ne s'envole loin de la terre, que ton âme inquiète «0 uree ! Devant toi, quine peux plus m'en tendre,je jure de ne jamais ab ui ton enfant, de veiller sur elle sans cesse, je jure de l'aimer conne si elle crait ma fille!

[remit la branche de buis dans le bénitie l se tournant rs Le femmes :

— Où est l'enfant? demnanda-til

L'une d'elles répondit :

—Nous ne pouvions pas la garder ici, la pauvre petite ; en attendant qui l'on sache ce qu'on en fera, c'est moi qui l'ai portée chez la fernme Claude Per ny, qui n'a pas encore sevré son dernier né,

— C'est bien,dit Rouvenat, mais que les gens de Civry ne se mettent pes ei peine au sujet de l'enfant de Geneviève Renaud : M, Jacques Mellier du Seuiloi s'en charge,

C’est bien ce que nous disions tout à l'heure, M.Mellier a toujours été bon pour la Geneviève et même pour Jean Renaud, pour laisseraller la pau vi petite aux Enfants-Trouvés: sans compter que la bonne demoiselle du Seuil avait promis d'être sa marraine,

—Je reviendrai dans la soirée, reprit Rouvenat.mon intention est de pas la nuit ici, près de la morte, avec celles d'entre vous qui voudront rester,

Efsortivet se rendit immédiatement chez lemairesavee lequel il causa pendant plus d'une heure, De là, il alla trouver la femme Pt eny, qu'il surprit tenant ls petite dans es bras et remplissat s0N devoir de nourrice,

Rouvenat S'assit près de la femme et contempla le cher petit être, les yeux voilés de larmes

Elle est bien délicat bien faible, dit la fem Perny ; VUVEZ COMME $ES petits membres sont mignons, et gentils, et roses... A-t-elle de jolis yeux bleus ! Les yeux de sa mère, elle sera blonde comme elle, Elle ne demande qu'à vivre, la pauvre chérie !... Monsieur Rouvenat, savez-vous ce qu'on en va faire ?

— Je ne sais pas encore : cependant si vous vouliez la garder...

— Vrai, on me là laisserait ?

-— Pas pour toujours, mais au moins pendant quinze mois,

— Je la garde, monsieur Rouvenat, je la garde: elle poussera comme un champignon, vous verrez... Claude Perny n'est pas riche et nous avons déjà trois iioches ; n'importe, ça fera quatre, J'aimais beaucoup la pauvre Geneviève ; en souvenir de la mère, j'élèverai l'enfant pour rien... Mais, voyez donc, M. Rouvenat, comme elle me regarde avec ses petits yeux éveillés. .. Oh ! Dieu Seigneur, le chérubin, on dirait vraiment qu’elle comprend.

—Ce n'est pas ainsi que je l'entends et que le voudrait M. Mellier, répondit Rouvenat. Vous êtes la nourrice de la petite, c'est convenu ; mais il ne faut

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mn ——— té

pas qu'elle devienne pour vous une gêne, au contraire, Chaque mois vous recevrez quarante francs. =

— Quarante francs ! s’écria-t elle abasourdie, mais c’est trois fois trop.

— C'est possible, mais M. Mellier le veut.

— Alors, au lieu qu’elle soit une gêne, elle va nous enrichir,

— Ses mois de nourrice vous aideront à élever vos trois enfants.

Rouvenat tira deux pièces d'or de sa poche et les mit dans la main de la femme en disant :

— Voilà le preinier mois,

Claude Perny rentra. Sa femme lui apprit ce qui venait de se passer,

— Je savais déjà que ma femme désirait garder la petite ; elle l'aurait élevée pour rien, ditl simplement, ï :

— Monsieur Rouvenat, reprit la nourrice, nous devrons la baptiser. — C'est vrai; eh bien, nous la baptiserons demain,après l'enterrement de sa ncere,

— Quel nom lui donnera.t-on ?

—Je n’en sais rien encore : jy penserai, :

Ayant quitté Claude Perny et s1 femme, Rouvenat S'occupa activement de tout ce qui concernait les obsèques de Geneviève, Comme il Pavait annoncé, il veilla toute la nuit auprès de la morte, en compagnie de plusieurs femmes.

À neuf heures, Geneviève fut ensevelie et mise dans le cercueil, L’enterrement eut lieu à onze heures, Dans l'après-midi, l'enfant fut portée à l’église pour y être baptisée, . ;

Pierre Rouvenat était le parrain, la ma::aine une des femmes qui avaient veillé avec lui près de la morte,

La petite fille reçut le nom de Planche. |

Rouvenat fit un cadeau à la marraine,acheta quelques livres de bonhons, qui furent distribués aux enfants du village par les soins de cette dernière, et tout fut dit.

Rouvenat revint à la maison de Jean Renaud, ferma les volets de toutes les fenêtres, puis la porte à double tour, mit la cief dans sa poche et reprit le chemin du Neuillon.

il raconta au fermier ce qu'il avait fait,

— C'est bien, répondit Jacques Mellier,

z Sa nourrice jusqu'à l’âge de deux ans. Alors elle vint à la ferme, Elle fut confiée aux soins d'une gouvernante que Rouvt nat était allé chercher à Lure,

Nous peine d'être immédiatement renvoyés du Neuillon, il fut défendu aux domestiques, ain qu'aux gens du dehors, de parler jamais devant l'enfant de Jean Renaud et méme de sa mere,

La petite Blanche resta che

Rouvenat avait son idée, La petite Blanche Pappelait parrain ; on l'hebitua à donner Tacques Mellier le nom de papa,

Le fermier lussa faire, I] ne pouvait pas s'opposer à ce que Rouvenat voulait, Depuis plus d'un an déjà, courbé sous le poids du remords, allant et venant Sans volonté, comme une machine, il avait volontairement remis toute son serviteur, de son fidèle ami,

Du reste, ce que Rouvenat avait prévu arriva: Jacques Mellier ne tarda pas à éprouver pour l'enfant de l'homme qui s'était fait condamner à sa place une tendresse passionnée, Ne sortant presque jamais, il aimait à l'avoir prés de lui; c'étaient ses meilleurs ‘astants ; il ressentait alors comme de ln joie.

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Il la prenait volontiers sur ses genoux, et souven l'embrassait fiévreusement, probablement en Renaud,

Entourée de soins et d'affection, Blanche grandit et s'épanouit comme une fleur plantée en bonne terre, A cinq ans, toujours délicate et frêle, mais vive, gaie, gracieuse, aimante, ayant déjà des réparties charmantes, elle était gentille à croquer, Mellier ne pouvait plus se passer d'elle. Rouvenat l’adorait, il en était fou !

Cependant le vieux serviteur n'oubliait pas la fille deson maître, On n'avait plus entendu parler d'elle. Qu'était-elle devenue ? La malheureuse jeune fille, ‘ans sa douleur, poursuivie par la misère, avait-elle mis fin à ses jours ?

Nouvent, on rencontrait Rouvenat au milieu de: champs, rêveur, le front incliné vers le sol, C'est qu'alors il pensait à Lucile.

A la ferme on ne prononçait plus son nom. Les domestiques ne l’osaient Pas, Sans savoir pourquoi. Jacques Mellier l'avait-il oubliée complètement ou regrettait-il de l'avoir chassée ! Rouvenat n'aurait su le dire,

Dans les premiers temps, à Frémicourt et plus loin, moiselle du Neuillon, comme on l’appelait, causa une parla tout bas, on fit de nombreuses Suppositions, mais ever la voix trop haut. Puis cela s'effaca comme le Jean Renaud subissait la peine,

Ce dernier, d'après des rensefgnements certains tri été compris dans le nombre de quarante forçats, extr et récemment transportés à Cayenne,

Or, plus de cinq ans s'étaient écoulés depuis le crime du 214 juin 1850, On était en décembre ; il faisait un grand froid et la neige couvrait la vallée de la Sableuse,

la disparition de la deassez vive émotion ; on on se garda bien d’ésouvenir du crime, dont

insmis à Rouvenat, avait aits du bagne de Toulon,

Un matin, Pierre Rouvenat reçut une lettre,

ce qui lui arrivait quelquefois depuis qu'au nom de son maitre il Sraitait les affaires de la ferme.

I l'ouvrit, et nous n'avons pas besoin de dire avec quelle sur; rise et quelle emotion il lut les lignes suivantes :

“ Mon cher Pierre, “Je suis à Naint-Trun, hôtel des Chiens-Blanes. ‘ d'tunitié pour moi, venez me voir:

dites rien à mon pére,

Si vous avez encore un peu vous demanderez la dame étrangère, Ne LUCILE, :

Rouvenat porta la lettre à ses lèvres et se init à sangloter, Une heure apres il était en route pour Saint-Trun.

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