XIX-— où L'ox »rvorr LUCILÉ MELLIER
Le pére Bertaux, l'honnète aubergiste de Saint-[run, l'année précédente, d'une attaque d'apoplexie foudroyante, Son neveu et un:que héritier, qui portait aussi le nom de Bertaux, et demaurait alors à Portd'Atelier, où il ne faisait pas de brillantes affaires, était venu s'installer à Saintlrun en prenant possession de l'auberge de son oncle, Il ne connaissait pas Pierre Rouvenat et encore moins Lucile Mellier,
C'est à lui que Rouvenat s'adressa en entrant dans l'auberge,
Bertaux IT, successeur de Bertaux ler, son bonnet de coton à la main, salua s'acieusement, comme un aubergiste sérieux, qui veut se faire entèle, et répondit avec empressement :
était mort subitement,
une bonne eli-
— - . ne
—Je vais vous conduire à la chambre de la jeune dame, D | Is montèrenf au premier, et, s'arrêtant devant une porte, le complaisant ro) aubergiste cria : veux p:
-— Madame, c'est une visite pour vous. plisse. Puis, sans attendre qu'on le remerciât, il descendit rapidement l'escalier pour pouvan retourner à ses occupations, un peu La porte s'ouvrit, Rouvenat entra. la désir Lucile Mellier jeta un cri de joie, et se précipita dans ses bras en pleurant, mais je [l regardait sa jeune maîtresse, sans pouvoir se rassasier du plaisier qu'il ouv éprouvait. Sans Lucile était bien changée ; elle avait les joues creuses, les traits tirés, et on En et découvrait déjà de nombreuses rides sur son front. Il était facile de constate calme et les ravages causés par la douleur, la misère peut-être, du chem — Ma chère Lucile, ma pauvre enfant, dit Rouvenat avec des larmes dans me dem: la voix, c'est bien vous, je vous revois... Ah! méchante, méchante enfant, le pourquoi êtes-vous restée si longtemps sans me donner de vos nouvelles ? Al Voyons, est-ce qre vous avez douté un instant de votre ami dévoué Pierre mon fils Rouvenat ? AV — Oh! non, mon bon Pierre, je vous le jure !... Ainsi, L — Eh bien, il fallait m'écrire, me dire où vous étiez... Die — Je n'ai pas osé, — Qu — Cela, c'est mal. Mais, n’en parlons plus ; maintenant, je sais ce que j'ai à comme s4 faire, innocent —- Pierre, que voulez-vous dire ? vaunef — Ce que je veux dire? que je vous emmène à la ferme, voilà tout. = he Dia — Jamais ! s’écria Lucile en frissonnant. heureux ! — Lucile, avez-vous donc peur d’être mal reçue ? reprit Rouvenat tristement, Elle se Vous viendrez avec moi, et il faudra bien que votre père vous ouvre ses bras, Ton: Est-ce que vous croyez qu'il vous chasserait encore ? Non, non, il ne le fera rai pas. pas.. D'ailleurs, je suis là, il ne l’oserait ... minable, « — Pierre, vous oubliez ce qui s'est passé, vous ne vous souvenez plus je suis Pier une fille maudite et que Jacques Mellier, mon père, en brisant mon bonheur, ul n'a condamnée pour toujours à une vie de souffrances et de misères. Je subi- inoment, 1 rai jusqu'au bout ma fatale destinée ! Mais quand il serait tout près à m'ac- Lucile 1 corder son pardon, non-seulement je ne ferais pas un mouvement pour l'obtenir au mais je le repousserais su « Le brui — Oh! Lucile! l écoutait as — Oui, je le repousserais, continua-t-elle avec animation, car moi je ne veux Rouven pas pardonner ! Mais, n’aurais-je pas été chassée de la maison où ma mère m'a en voyant inalheureusement mise au monde, je l’eusse quittée volontairement, Pierre, — Quel | je ne remettrai jamais les pieds sous le toit de Jacques Mellier ! —Je lui — Lucile, vous ne savez pas comme il souffre, le malheureux : le remores — Edino l’'accable, le tue. I prit le — Il l'a mérité, Cependant, Pierre, je n'oublie pas qu'il est mon père, J'au- — Mami: rais éprouvé de Ja satisfaction, Ge la joie, en apprenant le contraire, en le sa- Una chant heureux. || ho — Hélas ! malgré sa grande fortune, il n'y a plus de bonheur possible pour lui, | Mais — Comme pour moi, Pierre ; partout où j'irai je continuerai à traîner le —Ni, si, poids de la malédiction dont je suis frappée ! Je n'ai pas même l'espoir d’ins- —Oh! 1 pirer toujours un peu de pitié aux étrangers, et de recevoir d'eux le pain qu'ils r'esses, mais me donnent en échange du travail de mes mains. La jeune
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écoutait assis sur le lit.
en voyant la charmante figure du petit
— Mon Dieu, mon Dieu ! gémit Rouvenat, STACS
— Oh! je ne me plains pas, reprit Lucile avec une sorte d'égarement, je ne veux pas me plaindre ! Quelque triste qu'il soit, il faut que mon sort S'aCCOn:plisse. La mort, qui serait pour moi la déliv ‘ance, la mort me fait peur, m'épouvante.., Oh! ce n'est point parce que je trouve qu'il est bon de vivre ; un peu plus tôt où un peu plus tard, il faut bien qu'on meure, La mort, je la désirerais, je la souhaiterais ardemment si je le pouvais, si j'en avais le droit, mais je ne le peux pas. Je ne suis pas seule, Pierre, Je dois vivre... pour lui,
Rouvenat tressaillit et la regarda avec étonnement. Sans rien remarquer, elle poursuivit d'une voix vibrante : — Si j'étais seule, wisérable, brisée, meurtrie, calme et résignée, Je nr'en irais droit devant moi, du chemin : il n’en est pas ainsi ;
RTACS IUUCE
Sans espoir, mais sans crainte, Jusqu'à ce que j'asrive au bot.t pour lui je suis inquiète, tourmentée, et je me demande avec angoisse quel sort affreux lui est l'ÉSErVÉ,
— Lucile ! s’écrin Rouvenat, de qui parlez-vous donc ? — Ah! c'est vrai, vous ne Savez pas.
.. Je parle de mon enfant. Pierre, de mon fils !,
— Votre fils ! exclamn le vieux serviteur e
n proie à une vive agitation, Ainsi, Lucile, vous êtes mère
et Vous refusez de revenir au Seuillon !
— Pierre, je vous en ai dit la l'ison,
— Quoi ! reprit Rouvenat, en marchant comme £e parlant à lui-mém-. Lucile à un enfant, un fils, et ce pauvre petit innocent serait renié, abandonné, livré à la misère, déshérité de tout, quand il y à une fortune qui devrait être à Jui!
— Pierre, l'enfant de Lucile héritera de sa mére : heureux !
Elle se mit à pleurer,
— Tonnerre ! jura-t-il
à grands pas dans la chambre et
Comme moi, 1l sera male
en agitant ses grands bras, voilà ce que je ne souffrirai pas... Non, c'est inpossible, cela ne peut pas être, minable, odieux! Ah! mais Je suis 1h !.:, Il faudr
— Pierre, vous ne dir
ce serait inique, aboà bien qu'on n'entende, de ‘eZ vien, vous ne ferez rien.
— Lucile, je ne vous écoute pas. [l ne s'agit plus de vous seulement en ce
oMent, mais aussi de votre enfant, Où est-il ?
Lucile marcha vers le lit dont les rideaux étaient tirés et les écarta. — Le voilà, dit-elle.
Le bruit fait autour de lui avait réveillé l'enfant, et, depuis un instant, il
Rouvenat s’approcha vivement, Il se sentit remué Jusqu'au fond du cœur
garçon ronde, fraîche, animée, mutine, — Quel est son nom? demanda t-il.
— Je lui ai donné celui de son pére.
— Edmond !
Ï prit le bambino dans ses bras e — Maman, qui donc est ce — Un ami, répondit Lucile,
t le mangea de caresses.
monsieur? demanda tout à coup le petit garçon. — À! m'embruise, il n’est Pas Méchant : pourquoi te fait-il pleurer ?
— Mais tu te trompes, je ne pleure pas.
— Si, si, tu pleures, je le vois bien.
— Oh! le cher amour, fit Rouvenat saisi d'admiration et redoublant ses ça-
resses, mais il est adorable !
La jeune mère ébaucha un sourire au milieu de ses larmes,
70 LA MALÉDICTION D'UN PÈRE Le peti‘ ayant manifesté le désir d'être libre, Rouvenat le posa sur une peau de mouton qui servait de descente de lit, .
Lucile s'étant assise devant le feu, il prit un siège en face d'elle.
— Maintenant, ma c'ière maîtresse, dit-il, — car rien n'est changé, je suis toujours votre vieux serviteur, — apprenez moi donc ce que vous êtes devenue depuis ce jour terrible où vous avez quitté le Seuillon.
—Je vais vous le dire, Pierre, ce n’est pas bien long. Je marchai pendant plusieurs jours, sans aucune idée et sans même songer à me demander où j'allais. J'étais comme folle, Je ne m'arrêtais dans le Jour que pour prendre un peu de nouriture, et la nuit pour dormir pendant deux ou trois heures ce qui suffisait à mon ropos. Quelque chose comme une grande surexcitation nerveuse me soutenait et me donnait une force que Je ne croyais pas avoir en moi,
J'avais emporté les quelques bijoux qui me venaient de ma mère et ma bourse de jeune fille. Cela m'a été d’un secours, car, trop peu hardie pour oser mendier un morceau de pain le long de la route, je serais certainement morte de faim.
Un jour, mes souliers usés, déchirés, mes pied enflés, meurtris, sanglants, mes jambes brisées refusant de me porter plus loin, exténuée, rompue, monrante, je tombai sur la route à l'entrée d'un petit village, De braves gens me recueil. lirent chez eux. :
J'aurais été bien embarrassée pour dire le chemin que javais fait et pou nommer les villages où seulement les villes que j'avius traversés avant d'arri. ver là. Je me trouvais au milieu des montagnes du Jura,
Les bonnes gens qui m'avaient prise en pitié purent m: 1e un lit à ma disposition et je pris pension chez eux, tout en ehcrehant à m. rendre utile autant que possible dans la maison. Non moins discrets qu'hospitaliers ils ne me questionnèrent point ; je pus donc facilement leur cacher qui j'étais et d'où je venais, Je ne leur livrai que mon nom de Lucile. Mais ma position avait sauté aux veux de la femme, et un jour j’entendis qu'elle disait à son mari : Bien sûr, c'est une jeune demoiselle de bonne maison, elle a été trompée par un de ces jolis cadets cémme il y en a Partout, qui, après avoir fait le mal, manquent de courage et surtout de cœur pour je réparer : la pauvre chère à eu honte et, désespérée, elle s'est enfuie loin du toit paternel, ? Je devins mère, je voulus nourrir moi-même mon enfant ; mon argent s'épuisa et, successivement, je fis vendre tous mes bijoux.
— Lucile, pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? demanda Rouvenat très-ému. Vous saviez que je n'ai jamais touché à Ja ferme le prix de mon travail, et que j'ai des économies.
— Oh! j'étais bien sûre, mon bon Pierre, que, tout ce que ie ous aurais demandé, vous vous seriez empressé de me l'envoyer : mon i-même ne m'aurait rien refusé, Mais je ne j'ai pas voulu,
— D'ailleurs, vous avez le droit, dès aujourd'hui, de véclimer à tortune de votre mère,
— Pierre, je ne réclame rien : je ne me reconnais et ne veux jamais me reconnaître aucun droit. Plus je suis malheureuse, plus ma détresse devient grande, plus je me raidis dans ma fierté, Pierre, il y a Dieu au-dessus de tout : le veut ; ce que je deviendrai, il le sait. La malédiction de mon père pèse lourdement sur ma tôte : ei parfois l'esprit de révolte essaye dé parler en moi, pour lui imposer silence Je jette ce cri douloureux : Je suis maudite! je suis maudite !
— Oh! c’est affreux ! murmura Rouvenat,
— Quand je n’eus plus d'argent, que toutes mes ressources furent épuisées,
è sis! 21 ce que je suis, 11
contint vaillai.
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Roux comme
Après — ()} tagnes :
Toutes | par exen fants!
pleurant L'uniq de lire e bien me } de temps les trou v ou veus Un jor avec StUp de la Hau buble, il « pere, Jea Je tom née, Héla (ent Lucile | Et ti Pierre, vo enfant ?..
— Une et se char:
— Ah!
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ne remplac heureuse!
— Elle e -Comn — Blanc — Blanc — Lucile de vous et.
etes venue ; — C'est v some de , donné une r de cent fran de Frémicor
sur une
, je suis devenue
pendant ERre.
"ou : ili= ndre un s ce qui nerveuse 101, a bourse mendier de faim.
nts, mes rante, je recueil-
et poui t d'urri-
ma dise autant 116 ques- & d'où je ut sauté ; Bien n de ces quent de onte et, à voulus at, je fis
'es-eHil,
Gb que
s aurais iônie ne
tune de
s 1e redevient le tout :
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puisées.
LA MALÉDICTION D'UN PÈRE ra
RER Pr
continua Lucile, je dus songer à gagner ma vie et celle de mon enfant, Je travaillai. Mes mains s'y sont habituées, Avec les femmes et les filles du village, Jj'allai aux champs récolter la £entiane et au bois faire l'écorce.
Rouvenat s'empara de ses deux mains, qui n'étaient plus douces et blanches comme autrefois, et, silencieusement, les couvrit de baisers,