XX L'EPARGNE DE ROUVENAT
Après un moment de silence, Lucile continua : — On ne gagne vuère à ce métier que font les femmes de ces pays des mon-
tagnes ; cependant on vit tout de même parce qu'on sait se contenter de peu. Toutes les semaines, je
pParvenais à mettre quelques sous de côté, en ine privant par exemple : il y à tant de petites dépenses imprévues à faire pour les enfants ! Voilà, Pierre, voila comment j'ai vécu, pensant au Seuion souvent, et pleurant toujours Je pére de ce pauvre petit.
l'unique plaisir que je me sois donné pendant ces cinq ans et demi a été de lire et relire de vieux livres, qui se trouvaient au village et qu'on voulut bien me prêter, Sachant que j'aimais la lecture, désireuses de m'être agréables, de temps à autre, des femmes m'apportaient toutes les fouilles imprimées qu'elles trouvaient : c'était presque toujours de vieux journeaux achetés à la ville ou venus de Paris et d'ailleurs, par hasard,
Un jour, dans un numéro de Journal, vieux déjà de plusieurs mois, je lus avec stupéfactionet terreur le compte-rendu de l'affaire Jean Renault aux agsises de la Haute-Saône, Je compris tout :
Pour qu'on ne cherchât point le vrai coububle, il souffrit qu'on l’accusât e qu'on l'appelât assassin! Pour sauver non pere, Jean Renaud se fit condan 1! C'est l'héroïsme du dévouement !.….
Je tombai sur mes genoux en sanglotant, et je priai pour lui tonte la journée. Hélas ! je pensais aussi à la pauvre Genevivve. Pierre que fait-elle ?
- (Geneviève est morte, répondit Rouvenat.
Lucile laissa échapper un gémissement et baissa la tête,
-— Et tout cela à cause de moi, murmura:t elle, d'un ton douloureux. Pierr , Pierre, vous le voyez, je suis bien maudite !... Et son enfant, S'écria-t-elle, son CDIONtE.
— Une petite fille tout à fait gentille ; elle est à la ferme. Votre pure l'élève et se chargera de son avenir,
—Ah! c'est bien, c'est très-bien ! s'écria-te!le avec une soudaine explosion de joie, Pierre, mon père ne fera jamais assez pour cette enfant, Rien, rien ne remplace une mère ! Ah! veillez sur elle, aimez-la bien et faites lui ane vie heureuse!
— Elle est ma filleule, dit Rouvenat, je suis un peu son père,
— Comment l'appelez-vous ?
— Blanche,
-— Blanche, un joli nom !
— Lucile, reprit Rouvenat, ne parlons pas des autres en ce inoinent, mais de de vous et de votre cher enfant, Vous ne m'avez pas encore dit pourquoi vous cles Venue à Saint-Trun.
— C'est vrai, Pierre, Je vous ai dit que chaque seruaine Je mettais une petite Somme de côté, extraite du prix de mes journées, afin d'avoir à un moment donné une réserve, [] y à quelques jours je comptai mes économies : j'avais plus de cent francs, Alors, Pierre, l’idée me vint d'un pieux pèlerinage au cimetière de Frémicourt. C’est là qu'on la enterré, n'est-ce pas ?
— Oui,
— À quel endroit ?
— Dans le coin, derrière le vieux tilleul
— Merci, Pierre, je vois d'ici la place qu'il occupe,
— Du reste, à l'endroit, il y & une pierre. Mais, Lucile, irez-vous donc à Frémicourt au risque d'être reconnue ? Et si cela arrive, que ne cdira-t-on pas Lucile, les méchants sont bien à craindre
—— Rassurez-vous, Pierre, c'est la nuit que j'irai à Frémicourt : c’est à l'heure
ü tout le monde dort que j'entrerai au cimetière et que Je m'agenouillerai vec mon ebtaut sur la terre qui recouvre son père ; je veux ausci dire une prière sur l4 ‘oinibe de ina mere,
— Ainsi, Lucile est pour cela seulement que vous êtes venue ? Je croyais...
— Que croyiez vi Piorre ?
Que vous in maaderiez quelque chose, sinon pour vous, Lucile, mais pour ce pauvre Per INNOCeHE,
—Je vous Pai déja dit, Pierre, répliqua-t-elle d'un ton bref. je ne veux rien; et janais, junais je ne demanderai rien à mon père,
—Je trouve cela déraisonnable, dit Rouvenat tout contrit, et si je vous connaissais moins, Lucile, je penserais que vous êtes une mauvaise mère,
— Jeu voit dans mon cœur, répondit-elle,
Le vieux serviteur comprit qu'il combattrait en vain sa résolution,
— Combien de jours resterez-vous à Saint-Irun ? lui demanda til.
— Maintenant que je vous ai vu, mon bon Pierre, je n'ai plus rien à faire ici ; Je partirai la nuit prochaine,
— Lucile, vous resterez un jour de plus, je vous le demande comme une grace,
— Pourquoi, Pierre ?
— Pourquoi ? Une idée que j'ai: je veux revenir vous voir demain.
— Eh bien, pour vous revoir, je serai encore ici demain toute la journée,
Rouvenat se leva, serra Lucile dans ses bras tremblants, embrassa le petit Edmond et sortit en disant :
— À demain.
[L était nuit quant il rentra au Seuillon. Sans entendre la voix de la servante, qui linvitait à se mettre à table, il monta à la chambre du fermier.
— Où donc es-tu allé aujourd'hui ? lui demanda ce dernier ; tu es parti sans rien dire à personne,
—Je suis allé à Saint-Trun.
— Pour affaire ?
— Pour voir ta fille, répondit brusquement Rouvenat.
— Lucile ! exclama le fermier, en tressaillant.
— Oui, Lucile, qui souffre, qui est malheureuse, qui est la misère, et qui, pour gagner le morceau de pain qui la fait vivre, t réduite à aller dans le bois arracher } “-ovce des arbres.
Le visage du fermie ssombrit encore,
— Jacques, continua le vieux serviteur, si tu aliui: l trouver toi-même, ü ;
Hait-elle à revenir ei. Dis, Jacques, — Non, répondit-il sourdement,
— Ainsi, tu n'es pas touché de son malheur ; quand ;: te dis qu’elle est dans la plus effroyable misère, qu'elle souffre du froid, de ! ;:j:n, de toutes les privations, tu ne sens pas ton cœur se briser !... et si encore elle était seule, mais elle a un enfant, Jacques, un enfant, un fils, beau comme le jour,
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