LE TUEUR DE LOUPS
Vers sept heures et demie, un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau de feutre mou, ayant à ses pieds de gros souliers ferrés à fortes semelles, et portant sur sa blouse de toile bleue un fusil de chasse en bandoulière, se présenta au Seuillon,
Comme tous les hommes des Ghanps à cette époque de l'année, il avait le visage bruni par le hâle et brûlé par les rayons du soleil ; mais, malgré la rudesse de ses traits et l'expression un peu dure de sa physionomie, il avait la figure sympathique, Il paraisait âgé d’une quarantaine d'années, Son large front carré, ses sourcils épais, réunis à la naissance du nez, et quelque chose de fier et de hardi dans le regard révélaient un caractère d'une énergie peu commune et, dans les idées, une grande opiniâtreté,
Sous cette enveloppe à moitié sauvage, couverte d'aspérités mal adoucies, il y avait cependant un cœur chaud pouvant montrer un courage héroïque, capable de se dévouer au-delà du possible, jusqu’à l'incompréhensible, jusqu'à la folie,
On à vu souvent l’exagération de certains sentiments toucher de près à l’absurde,
Ce personnage se nommait Jean Renaud ; Mais il était plus connu dans le canton de Saint-Irun sous le nom de T ueur de loups.
En entrant dans la maison, il prit son chapeau à ia main et salua respectueusement Lucile. La jeune fille mettait le couvert sur la longue table de chênequi occupait le milieu de la grande salle de la, ferme, car les travailleurs, n'allaient pas tarder à revenir de la prairie.
— Ah !'c'est vous, Jean Renaud, tit-elle ; je suis bien aise de vous voir; il y a plus de huit jours que vous n'êtes passé au Seuillon et j'ai mis de côté un paquet de différentes choses que je destine à votre femme.
— Vous êtes toujours trop bonne, mademoiselle ; c'est vrai, il y a une douzune de jours que je ne suis pas venu vous voir. J'ai dû pendre mon fusil au clou et prendre la faux ; quand l'herbe est mûre et le temps propice, il faut que tout le monde aille à la prairie. Hier soir on est venu me prévenir qu'une énorme louve et deux louvetaux avait été vus dans le bois de Sueure ; voilà pourquoi je n'ai pas travaillé aujourd’hui, je suis sorti de bon matin et, toute la journée, j'ai inutilement battu les bois de Sueure et d’Artemont. Il est probable que, pendant la nuit, la louve et ses petits ont gagné la forêt,
— Vous devez être bien fatigué ?
— Oh ! la marche ne me fait rien, j'y suis habitué, répondit:il en souriant.
— Mais vous êtes tout en nage, mon brave Jean Renaud.
— J'ai eu chaud tout de même, mademoiselle,
-— Voilà une chaise, asseyez-vous, je vais vous donner un bon verre de vin.
— Vraiment ce n’est pas de refus.
—Je ne vous ai pas encore demandé des nouvelles de Geneviève, comment va-t-elle ?
— Aussi bien que possible, pour sa position.
— C'est vrai, fit l4 jeune fille qui rougit subitement.
Le tueur de loups s'était assis, son fusil entre les jambes. Lucile plaça devant lui, sur le coin de la table, une bouteille, un verre, du pain et un morceau de viande froide.
— À vetre bonne santé, mademoiselle, dit-il.
Et il vida son verre avec une satisfaction évidente.
— Dimanche, si je le peux, j'irai voir Geneviève, reprit la jeune fille,
— Ah! vous la rendrez bien heureuse, mademoiselle, il n’y à personne au monde qu'elle aime autant que vous. Ma femme est comme moi, voyez-vous ; elle est reconnaissante et n'oublie jamais le bien qu’on lui fait Lorsque je suis revenu du service, il y à un peu plus de cinq ans, — je m'étais rengagé, je ne sais trop pourquoi, — j'ai retrouvé Geneviève libre et déjà vieille tille ; nous nous étions aimés dans le temps, les anciennes idées nous revinrent, mais nous étions aussi pauvres l’un que l’autre, et nous ne pouvions pas nous marier, faute de quelques centaines de francs pour acheter un petit ménage. — Vous ne savez probablement pas cela, mademoiselle, Votre père apprit la chose, et un jour qu'il me rencontra à Frémicourt, il m'amena iei,
-— Tu veux te marier avec Geneviève, me dit-il brusquement, comme c'est son habiti.de de parler, et tu ne peux pas le faire parce que tu manques d’ar-
— Monsieur Mellier, c’est la vérité, répondis-je,
— Geneviève est une brave et honnète fille, reprit-il ; son père a été un bon et fidèle serviteur du mien : j'ai aussi pour toi de l'estime, de l'amitié, Tu seras le mari de Geneviève,
Il monta dans sa chambre et revint au bout d’un instant avee un gros suc d'argent. Il y avait mille francs.
-- Tiens, me dit-il, voilà ce qui te manque.
Je ne pouvais en croire mes yeux et mes oreilles, Je le regardais comme un
abruti, En Je l’eusse « mon père !
Je parla — C’est en toi, tu :
Quinze payant plu rons à Civ toujours le les à prêté:
Mais ce Un jour, — sur la glac la glace s’e Quelqu'un Votre père que j'avais traîné, heu nant à la s Mainten essayait de bras fatigu A la fin, pl mité de lag la passa au parvint à n C’est une tait passé, On croyait la vie à vot:
—J'’ignor vivement ér — Aussi, qu'il y à de mademoisel — TJ] vou:
—— C'est e toute l’anné loups, — En tue — Je n’er depuis trois fin de l’anné vier, pendan
quitter les 9
l'audace de :
pas ; ils nu
— Buvez — Je m'ot — Nullem
à vous écout
ueuêne- UrS,
‘sil un
doul'au faut une oilà ute
est
ant.
vin,
ent
ant 1 de
au US :
suis > ne ous ous ler, ous , et
est ar- Ï )OI1 T'AS
Sac
un
abruti, Entin, je ne fus plus le maître de mon émotion, je l'eusse osé je me serais jeté à son cou mon père !
Je parlai de lui faire in billet, une reconnaissance.
— C’est bien, me dit-ilen me poussant doucement vers la porte, j'ai confiance en toi, tu me rendras cela plus tard, petit à petit, quand tu pourras,
Quinze jours plus tard, Geneviève était ma femme, et j'avais pu acheter, en payant plus de la moitié du prix comptant, la petite maison où nous demeurons à Civry. Aujourd’hui la maison est à nous, tout est payé, mais je dois toujours les mille francs à M. Mellier, qui n’a pas l'air de se souvenir qu’il me les à prêtés,
Mais ce n’est pas là tout ce que votre père à fait pour moi, mademoiselle Un jour, — j'avais alors dix-huit ans, — je voulus inprudemment traverser sur la glace l'écluse du moulin de Frémicourt. Au beau milieu de la rivière, la glace s’enfonça tout à coup sous mes pieds, et je coulai au fond de l’eau. Quelqu'un du moulin, qui me vit disparaître, se mit à appeler au secours ! Votre père n’était pas loin, il accourut. Il passa, en l'élargissant, par le trou que j'avais fait, et plongea. L'eau, arrêtée par le barrage, ne m'avait pas entraîné, heureusement ; il eut le bonheur de me saisir et de retrouver, en revenant à la surface de l’eau, l'endroit où la glace s'était brisée,
Maintenant, il fallait sortir: ce n’était pas chose facile ,car, chaque fois qu'il essayait de remonter sur la glace, elle se rompait sous le poids. Trois fois, ses bras fatigués et engourdis par le froid nr'échappèrent, trois fois il me ressaisit, A la fin, plusieurs hommes arrivèrent avec une longue et forte corde à l’extré mité de laquelle ils firent un nœud coulant, Ils la jetèrent la passa autour du corps ; alors les hommes tirèrent à e parvint à m'amener à terre.
C'est une heure après, quand je repris connaissance, que l'appris ce qui s'était passé, On disait que vingt autres à ma place n'auraient pu être sauvés, On croyait à un miracle, L'auteur du mi acle, c'était Jacques Mellier, Je dois la vie à votre père !
—J’ignorais, en effet, toutes ces choses, vivement émue,
— Aussi, mademoiselle, Jugez si j'aime M. Mellier ; On ne qu'il y a de reconnaissance pour lui dans mon cœur, Je mademoiselle, je me ferais tuer pour votre père,
— Îl vous connaît bien, Jean : il sait que vous êtes un noble cœur,
—— C’est encore grâce à lui que j'ai obtenu l'autorisation de Porter mon fusil toute l’année, ce qui me permet de faire, en été comme loups.
je me mis à pleurer. Si » Je l'aurais embrassé, je l'aurais appelé
à votre père qui me ux, et c'est ainsi qu'on
mon cher Jean Renaud, dit Lucile
saura jamais ce puis le dire à vous,
en hiver, la chasse aux
— En tuez-vous beaucoup de ces affreuses bêtes ?
— Je n’en ai encore tué qu'un cette année, mademoiselle : c’est le onzième depuis trois ans. Mais je compte bien en tuer encore deux ou trois avant la tin de Pannée, C'est en automne, par le brouillard, et en décembre et en janvier, pendant les grands froids, qu'ils deviennent plus hardis et s quitter les grands bois, Si ceux l'audace de reparaitre dans le c:
e décident à que j'ai vainement cherchés aujourd'hui ont
anton, je vous promets qu'ils ne n'échapperont pas ; ils n'auront rien perdu pour attendre,
— Buvez donc, vous n'avez pas encore achevé votre bouteille,
— Je m'oublie à causer, mademoiselle :
— Nullement, mon brave Jean :
à vous écouter,
J'abuse peut-être de vos instants ?
j'éprouve, au contraire, beaucoup de plaisir
16 LA MALÉDICTION D'UN PRE ù
— Vous êtes bonne et pleine d'indulgence. Tenez, mademoiselle, vous avez là, dans mon cœur, une belle place à côté de votre père. Ah! continua-t-il avec animation, s'il y a une femme sur la terre qui mérite d'être heureuse, c’est bien vous!
La jeune fille laissa échapper un soupir.
— Mu foi, j'avais soif tout de même, reprit le tueur de loups ; j'ai gaillardement vidé ma bouteille, et me voilà redevenu solide comme un carré d'infan terie,
Il se leva.
Est-ce que vous partez? demanda Lucile,
— Oui, mademoiselle ; je ne veux pas m'attarder plus longtemps.
— Attendez une minute; je vas aller chercher le paquet dont je vous ai parlé, vous l’emporterez.
— Ne vous dérangez pas, je viendrai plutôt le prendre demain où dimanche matin,
— Vous ne retournez done pas tout de suite à Civry ?
— Non, il faut que j'aille jusqu’à Terroise faire une commission dont on m'a chargé,
— Vous pourrez prendre le paquet en repassant,
— Tout le monde sera probablement couché à la ferme, car en revenant de Terroise je n'arrêterai au moulin de Frémicourt, Il y à déjà six jours que j'ai deux doubles de blé à moudre, et comme nous n'avons plus qu'un peu de pain à la maison je ne serais pas fâché d'avoir ce soir même ma farine.
—En ce cas, Jean Renaud, vous avez raison.
— Je vais même laisser ici mon fusil, dont je n'ai nullement besoin ce soir, car je n'espère pas rencoutrer un loup sur ma route: sans compter qu’il m'embarrasseruit, si le meunier me livre mon sac de farine et que je doive le rapporter sur mon dos.
—Jean Renaud, c'est bien de la fatigue.
— Oh ! c’est si peu lourd.
— Petite charge pèse de loin.
— Oui, mais j'ai les épaules robustes.
— À bientôt, mademoiselle Lucile, et merci ; je dirai à Geneviève que vous avez pensé à elle,
11 s’'éloigna rapidement.
Le soleil venait de se coucher, Un instant aprés, les garçons de ferme et les gens de journée arrivèrent, Le souper était prêt, ils se mirent à table.
A neuf heures, les gens de journée, qui demeuraient presque tous à Frémicourt, avaient quitté la ferme. Les bestiaux étaient rentrés dans les étables et le troupeau de moutens dans la bergerie. Les garçons faisaient boire les chevaux et garnissaient les râteliers pour la nuit.
Lucile était remontée dans sa chambre elle attendait le moment où tout le monde serait couché pour sortir sans bruit et courir à son rendez-vous. La mantille de soie noire qu'elle devait jeter sur ses épaules était toute prête sur son lit. Elle avait éteint sa bougie ; on pouvait croire qu'elle était couchée,
Elle entendit fermer successivement toutes les portes, puis les voix des domestiques s’envoyant le bonsoir,
À dix heures moins un quart, un silence profond régnait dans la ferme.
L'heure était venue. Lucile pensa que tout le monde dormait, Elle se trompait. Deux hommes veillaient et attendaient comme elle : son père et Pierre Rouvenat. Elle s'enveloppa dans sa mantille et se glissa hors de sa chambre. Elle descendit l’escr"er d’un pas léger, retenant sa respiration, traversa rapi-
dement la mer, et pér porte de 50 ouvrit la p: Derrière elle, était d voir dans u Dans la c teau de la c vers le Corri Pierre R, —Jacque — Laisse- — Non, t — Laisse.
— Non.
— Miséra Et se rua le l'EPOUSSA :
Rouvenat il roula sur | Sans mêm hors de là m travers les j:
Lucile, ay:
bleuse, Le je de la passere il l'entoura d se rencontrèr deux âmes 1 ivresse,
Enfin, il l'e quel ils s’arré
— Ma chèr tes pour veni reproches ; je vie ; et si, &p sans bornes « trouver bien «
—Je t'aime
— Cher ang sortir de ta bo de ma vie, tu s la contrainte reçu de toi: | levée à l’horiz vu environné tout entier ; t qui chasse le 1
dement la grande salle, ouvrit une porte qu'elle ne prit pas la peine de refer- Mer, et pénétra dans un corridor étroit au bout duquel se trouvait la petite porte de sortie dont nous avons déjà parlé, Elle tira le verrou avec précaution, ouvrit la porte sans bruit et s'él
Derrière elle, Jacques Melli
elle, était descendu sile voir clans une Slace, il ne se serait Pas reconnu, T1
Dans la grande salle, à tâtons, il s'empar
teau de la cheminée : Puis, poussant une s vers le corridor,
ança dehors, er avait ouvert la porte de
sa chambre et, comme ncieusement, à pas de loup.
À ce moment, s'il eût pu se avait la figure d'un cadavre.
a d’un des fusils accrochés au man:
rte de rugissement sourd, il bondit Pierre Rouvenat se
trouva devant lui, barrant le —Jacques, où vas-tt
1? lui demanda-t:il.
— Laisse-moi répondit le fermier — Non, tu ne sortirns pas !
passage, d'une voix rauque,
— Laisse-moi, te dis-je, retire-toi, ]
— Non.
— Misérable ! hurla Mellier, que la fureur rendait fou,
Et se ruant sur le serviteur fidèle, sur l'ami dévoué, il le saisit * PEPoussa avec une violence et une brutalité sauvages,
Rouvenat perdit l'équilibre : en tombant satête rencontra l'angle de la table et
roula sur le carreau où il resta étendu, tout de son long, sans connaissance, Sans même avoir conscience de ce qu'il venait de faire, Mellier se précipita
hors de la Maison, tête nue, écumant de rage, aveuglé, fou, et prit sa course à travers les jardins.
aisse-moi passer,
ont ©
à la gorge et
ie —