V—LE RENDEZ-VOUS
Lucile, ayant franchi la haie du jardin, se dirigea rapidement vers ln Sae bleuse, Le jeune homme inconnu l’attendait sur l'autre rive, à quelque distance de la passerelle, En un instant, elle fut près de lui. Sans prononcer une parole il l'entoura de ses bras et la pressa fortement contre son cœur, Leurs lèvres se r'encontrèrent. C2 n’était pas seulement un baiser, mais aussi la réunion de
deux âmes l’une à l’autre données, Ce fut un moment d’extase et de délicieuse ivresse,
Enfio, il l'entraina plus loin dans un quinconce de peupliers au milieu du quel ils s’arrêtèrent. -
— Ma chère bien-aimée, lui dit-il, quand je songe aux dangers que tu affrontes pour venir me donner un instant de joie et de bonheur, je me fais d'amers reproches ; je ne me trouve plus digne de toi, de ton amour, qui est toute ma vie ; et si, apres avoir interrogé mon cœur, je lis dans le tien, le dévouement sans bornes qu’il contient me fait rougir de mon égoïsme, Oh! tu dois me trouver bien exigeant !
—Je t'aime ! répondit-elle dans un adorable chuchotement.
— Cher ange adoré ! reprit-il d’une voix émue, au lieu d'entendre une plainte sortir de ta bouche, c’est un mot qui m'ouvre le ciel!.. Tu connais les douleurs de ma vie, tu sais combien ma pauvre âme est tou “ientée; à cela s'ajoute encore là contrainte que tu es forcée de t'imposer. . . Jusqu'à présent, Lucile, J'ai t ut reçu de toi: j'étais dans la nuit de la désespérance : belle et souriante, tu t'es levée à l'horizon de ma vie comme une radieuse aurore et, aussitôt, je me suis vu environné de lumière, Je maudissais mon existence misérable, le monde tout entier ; tu m'as montté le ciel et j'ai appris à bénir Dieu : comme le vent qui chasse le nuage, d’un regard, d’un mot tu as dissipé mes sombres pensées,
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Dans mon cœur il y avait du mépris pour les hommes, peut-être de la haine, tu y as fait naître l'amour... Il me suflit de penser à toi pour voir tout resplendir, La nuit, si des songes gracieux viennent me visiter, c'est toi, c'est ina bien-aimée qui me les envoie... Enfin, les seules joies que j'ai connues, c'est toi qui me les a données... Que t'ai-je rendu en échange de cela? Rien. Si, des soucis, de la tristesse, des craintes...
Edmond, tais-toi, tais-toi, cela n’est pas !
-—Oh ! tu es trop bonne et trop généreuse pour en convenir. Mais, tiens, à l'instant même, tu viens de tressaillir en entendant du bruit, le battement d'ailes d’un oiseau de nuit dans les arbres... Je suis un homme et il faut que ce soit toi qui me donnes l'exemple du courage, Non non, je n’ai encore rien su faire pour toi...
— Est-ce donc rien de m'avoir aimée, de m'aimer ?
—Oh ! oui, je t'aime! Et, seule, tant qu'il battra,tu occuperas mon cœur... Mais t'aimer n'est pas suffisant ; mon devoir est d'assurer ton repos, de rendre à tes lèvres le sourire, à ton front la fierté ! Chère Lucile, tu n'es pas heureuse, et ce que je veux, c'est ton bonheur.
— Va, je ne suis pas malheureuse comme tu le crois. Ma confiance est si complète, si illimitée, qu’elle me permet de tout supporter, et si grand est mon amour, qu'il met en moi un courage que rien ne saurait briser... Si le bonheur était trop facile, on l’apprécierait moins. Cependant, je ne veux pas te le cacher, depuis quelques jours je suis inquiète : mon père ne me parle plus, son regard est devenu sévère ; il est agité, soucieux, il me semble qu'il à deviné quelque chose...
— Ah! cela devait arriver, je le redoutais... Et je ne puis encore me présenter à lui! Avant tout, il faut vaincre la fatalité qui me poursuit.
— Edmond, la situation est grave, les instants sont précieux, chaque minute
vaut un jour, il faut agir immédiatement, agir avec énergie... ma pensée te suit, elle sera avec toi, et ce que tu n'aurais peut-être jamais fait pour toi-même, tu laccompliras pour moi...
— Oui, car c'est assez de faiblesse ; j'ai trop longtemps hésité. Pour toi, Lucile, c'est assez de dissimulation ; tromper n'est pas dans ta noble nature ; imposer à ton cœur la fausseté, c'est un crime contre ta loyauté ; ton regard si pur proteste contre le mensonge !
— Ne pense pas cela; c’est pour protéger notre amour que j'ai gardé mon secret, que je le garderai encore. Edmond, ne te reproche rien ; si j'ai mis un masque sur mon visage, c’est que je l'ai voulu ; j'ai appris à mentir ; hélas ! il le fallait, Va, je n'ai aucun regret ; ce que j'ai fait, je sens que je le ferais encore, Mais tu es bien décidé, n'est-ce pas ? Tu pars demain ?
— Oui, dernain, et c’est pour cela que j'ai voulu te voir et causer un instant avec toi.
— Edmond, “est plus que le mystère de ta naissance que tu vas dévoiler, c’est notre bonheur que tu vas conquérir ! Ne recule devant rien, livre notre secret... Que ma pensée te soutienne, que mon amour te donne la force,
—Je t'ai vue, j'ai senti ton cœur battre contre le mien, je ne manquerai pas de courage.
—-Pars done, cher Edmond, mon époux, pars, et reviens vite apporter le bonheur à la pauvre Lucile.
— Après-demain, je serai à Paris.
— À Paris ! fit la jeune fille avec surprise ; pourquoi à Paris ? — Parce que c'est maintenant à Paris que se trouve le mystère,
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— ‘quoi ! cette vieille femme qui t'a élevé a quitté le village ?
—- Non, répondit.il tristement, elle est morte !
— Aorte ! répéta Lucile comme un écho,
-— Oui, et je ne sais pas encore si Ja pension que je recevais, et qui m'a été servie régulièrement jusqu'à ce jour, me sera continuée.
— Oh! mon Dieu, mon Dieu ! soupira la jeune fille,
— Mais rassure-toi, ma chérie, rassure-toi : si la mort inattendue de cette pauvre Marianne, qui a pris soin de mon enfance et a été si longtemps seule à M'ainer, est une douleur considérer cet événement poursuis,
— Hélas l'elle ne peut plus parler... Nous avions mis tout notre espoir en elle, et elle à emporté dans la tombe ce que nous avons un si grand intérêt à connaître,
— C'est vrai; mais avant de mourir, Dieu lui a envoyé une inspiration, Ma rtnne n'a pas emporté dans la tombe son secret tout entier,
— Edmond, que veux-tu dire? s'écria Lucile.
— Il y à quinze jours, malade déjà et ayant le pressentiment de sa fin prochaine, sans doute, Marianne a écrit elle-même une lettre à mon adresse, laquelle à été confiée provisoirement à une voisine avec ordre de me la faire parvenir après sa mort, Cette lettre, Lucile, je lai reçue hier, en même temps qu'une autre, écrite par une personne de la commune, qui m'apprenait tout à la fois la maladie et la mort de ma pauvre nourrice,
Dans sa lettre, Marianne me donne le nom et j’adresse d'un notaire de Paris, qui lui envoyait tous les trois mois la somme d'argent nécessaire à notre existence à tous les deux. Savoir cela est déjà quelque chose : mais ce notaire n’est évidemment qu'un intermédiaire, Marianne n'a pas cru devoir me le cacher. Derrière lui se tient dans l'ombre un représentant plus direct de ma famille. Dans la lettre il y à un nom, un grand nom, précédé d'un titre de comte... Je te demande la permission de ne pas le prononcer encore, tellement j'ai peur de ne tromper et de te donner un trop brillant espoir, C’est à lui que je dois m'adresser, c’est lui que je dois voir, suivant le conseil de la morte. Bientôt, je
serai en sa présence, Ah! je le sens, cet homme riche et puissant tient ma destinée entre ses mains! Qui je suis? Ille sait. Il sait également ce que je devrais être, il sait ce que je dois être ! Qu'est-ce que je veux, après tout ? Récla.mer un droit, je veux le nom qui m'appartient, quel qu'il soit, S'il est humble, qu'hnporte ; si je suis pauvre, qu'importe encore !.. Mais il me le faut ce nom sans lequel je ne puis me présenter devant ton père ; à tout prix, je veux qu'on me le rende,
Sur mon berceau d'enfant, on a jeté le voile du mystère, et toujours, sans cesse, On m'a enveloppé de ténèbres épaisses. J'ai grandi comme l'arbre de l'oasis, au milieu d'un désert, et Jusqu'au jour où j'ai eu le bonheur inespéré de te rencontrer, j'ai marché le front courbé comme un paria.
Ma naissance at-elle été maudite ? Mais y aurait-il là un crime, l’innocent ne doit pas expier toute sa vie le crime qu'il n’a pas commis ! Mon Dieu, je ne suis pas trop exigeant ; que je puisse seulement revenir vers toi avee un nom et le droit d'avouer mon amour hautement et fièrement !
— Edmond, dit Lucile de sa voix donce et émue, quelque intérêt qu’on ait eu à te cacher jusqu'ici le secret de : ussance, cet in#{vêt doit disparaître lorsqu'il s’agit, je ne dis pas seulement du bonheur, mais de l'existence même de plusieurs êtres. Je reste donc, comme toujours, pleine de confiance et d'espoir.
Jusqu'à ton retour je compterai toutes les heures, Ah ! puisses-tu bientôt
pour mon cœur reconnaissant, je crois pouvoir comme un rapprochement vers le but que je
m'envoyer une bonne nouvelle ! Mais, quoi qu'il arrive, Edmond, que tu aies réussi, où non, tu m'écriras de Paris, ouvertement, celte fois... Ma résolution est prise, nous ne nous verrons plus secrètement, Que ce soit un peu plus tôt où un peu plus tard, il faut que mon père soit instruit, Je m'agenouillerai devant lui, et courbée sous son regard terrible, je lui ferai ma confession, Je le sais, sa douleur sera plus grande que su colère, mais, comme il s'agira de notre amour, je trouverai des accents pour le défendre, et nous faire pardonner,
Maintenant, cher Edmond, séparons-nous ; je vais rentrer, et seule, dans ma chambre, à genoux près de mon lit, je prierai Dieu pour qu'il prépare le succès de ton voyage,
[ lattira à lui, elle jeta ses bras autour de son cou et ils restèrent un instant enlacés dans les bras l'un de l’autre,
— Ab !imurmuratil dans une indicible ivresse, tu es le souffle qui m'anime, c'est le divin rayonnement de ton regard qui éclaire ma pensée; tu es plus que ma vie, tu es toute mon âme ! .. J'emporte ce dernier baiser que je prends sur tes lèvres, il sera pour moi un talisman,
Elle s'échappa de ses bras et fit quelques pas : puis, d'un bond, elle s’'élança de nouveau à son cou, l'embrassa une fois encore et s'éloigna rapidement,
Le jeune homme sortit du quinconce à son tour et s'arrêta après avoir fait une vingtaine de pus.
+ Lucile traversait la rivière sur la passerelle.
I la suivit des yeux jusqu'au moment où il la vit disparaître dans l'ombre des premiers arbres qui entourent la ferme, Alors il se décida à quitter la place. Traçant une ligne oblique à travers le pré, il gagna rapidement la route de Saint-Trun, qui a un embranchement sur le chemin du Seuillon à Frémicourt, en franchissant la Sableuse sur un pont de pierre, à deux cents mètres en aval du village.
Tout à coup, i s'arrêta, croyant avoir vu la silhouette d'un homme se dresser à cinquante pas devant lui, à une faible distance de la route,
Son cœur se mit à battre violemment,
— Ah ! ça, sedit:l, est-ce que j'aurais peur ? Ce que je prends pour un homme n'est évidemment qu'un buisson, Il arrive souvent, quand on marche la nuit dans la campagne, qu'on croit voir dans les arbres des fantômes qui courent.
Complètement rassuré par cette réflexion, il continua son chemin en allongeant le pas,
Quand il ne fut plus qu'à une faible distance de la masse noire, qu'il prenait pour un buisson, une détonation retentit au milieu du silence de la nuit,
En même temps le jeune homme poussa un cri étouffé, en portant les deux mains à Sa poitrine. Il chancela, fit trois pas de travers, cherchant un appui, qu'il ne trouva point, et tomba en arrière sur le bord de la route, où il resta étendu sans mouvement,