‹ La malédiction d'un père [microforme]Chapitre 35 sur 109 · IX LE THEATRE DE RIGOLO · texte numérisé non relu

IX LE THEATRE DE RIGOLO

À Paris, aux Champs-Elysées, dans cet admirable jardin auquel les Parisiens conservent le nom de carré Marigny, s'ouvrent, avec les premiers beaux jours et les premières fleurs, les théâtres en plein air des Guignol, des Robino, des Gringalet, etc, qui font les délices des enfants, Petits SATÇOns aux joues roses, aux regards étonnés : petites filles aux cheveux flottants, gracieuses, déjà coquettes, quels adorables Spectateurs ! Et comme ils sont pleins d’indulgence Pour ces têtes de bois enluminées, plus ou moins grimaçantes, qu'ils croient entendre parler !

La toile vient de se lever, le Spectacle va commencer ;

Polichinelle salue ses petits amis, faisant entendre s

& Voix inimitable : brrr, brrr ! Les retarda abandonnant sans regret la petite calèche traînée

par six chèvres blanches. Ts franchissent l'enceinte de la salle, indiquée par une corde tendue, et prennent place sur les bancs, les plus grands en arrière,

Soudain, les spectateurs deviennent silencieux, sérieux même, car ils regardent et écoutent, Ils s’enthousiasment aussi bien pour Polichinelle rossant le commissaire, que pour Pierrot à la mine piteuse prenant sa revanche sur Arlequin. Ils s'extasient devant Colombine se donnant des airs audacieux en harmonie avec sa toilette extravagante. Et à chaque instant, charmés, ravis, émerveillés, ils applaudissent, ils battent des mains, et de tous côtés éclatent les rires joyeux et argentins.

Au commencement de l'année 1869, l’un de ces théâtres de marionnettes jouissait, depuis environ trois ans, d’une grande popularité dans le monde des enfants. Il se nommait le Thédtre de Rigoto. Décors brillants, figurines sculptées et coloriées artistement, richesse des costumes, l'intérêt des farces jouées, où les saillies et les mots piquants abondaient, tout cela justifiait sa vogue et la célébrité acquise par son propriétaire, connu sous le nom de père Rigolo, Inutile de dire que le père Rigolo faisait chaque jour d'excellentes re-

cettes.

Comme ses voisins Guignol et Gringalet, le père Rigolo avait son polichinelle et les principaux personnages de la comédie italienne : Arlequin, Pierrot, Cassandre et Colombine, Gripandouille, la mère Trifouillon, le gendarme et l’apothicaire ; mais chaque personnage en représentait plusieurs autres, grâce au changement de costume. Ainsi, Cassandre devenait facilement un gros fermier normand où un marquis d'autrefois où un bon bourgeois de notre époque ; Pierrot lui-même, Pierrot, la figure pâle, transformé en petit crevé, était la victime d'un apothicaire qui lui faisait avaler des pilules à l'infini ; son visage se trouvait de circonstance.

Mais, au Thédtre de Rigolo, le personnage qui rivalisait d’entrain, de laisser, aller avec Polichinelle et qui, presque toujours, avait l'avantage du triomphe, c'était Rigolo luiinême. Coiffé d’une calotte verte, vêtu d’une blouse bleue serrée à la ceinture au moyen d'un ruban d’or, chaque fois qu'il montrait sa figure espiègle et rusée de gamin de Paris, c'étaient des acclamations à n’en plus fimir et des trépignements d’allégresse, Jamais artiste à la Comédie-Francaise, à la Porte-Saint-Martin ou à POpéra ne fut plus choyé, admiré, adulé que Rigolo, le gamin de Paris, par son public fanatisé. C'était le personnage attendu, le héros nécessaire, l'acteur dont on ne pouvait se passer. On jouissait d'avance des bonnes farces qu'il ne manquait pas de faire aux autres et des choses drôles qu'il allait dire, car, en fait de joyeusetés bouffonnes, il était in tarissable,

Et ce n’était pas seulement sur les enfants que Rigolo exerçait son prestige et sa puissance fascinatrice ; souvent les mamans et méme les papas les plus graves se tordaient de rire en écoutant ses facéties, ses discours burlesques et ses étonnantes subtilités d'esprit.

Rigolo était aussi le personnage de prédilection de l’homme caché à l’intérieur de la cabine, et l’on savait qu'il se dépensait et se montrait lui-même tout entier dans la marionnette chérie, qu’il faisait mouvoir et parler.

Or, un jour de juin, en dépit du soleil qui étincelait, au grand étonnement et à la grande contrariété de ses habitués, le thédtre de Rigolo resta fermé.

Qu'était donc devenu le père Rigolo?

On questionna les voisins et les gardiens des Champs-Elysées. Ils ne savaient rien.

La veille, le père Rigolo avait détaché ses décors, mis ses marionnettes dans

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un grand panier et s'en était allé sans rien dire à personne, Quelques-uns supposèrent que, se trouvant assez riche, l'homme aux marionnettes avait définitivement abandonné son théâtre, Cela pouvait être : mais, dans ce cas, pourquoi ne l'avait-il pas vendu ? On savait que des propositions lui étaient faites et qu'il n'aurait eu que l'embarras du choix pour se donner un successeur,

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