V—L'HOMME AUX MA RIONNETTES
Le père Rigolo est une ancienne Connaissance de nos lecteurs oublié Jérôme Greluche, le paillasse de la troupe du saltimbanque Croquefer,
Le pauvre paillasse avait eu le bonheur de réaliser son rêve en empruntant seulement deux mille francs sur l'or remis à Lucile Mellier par Pierre Rouvenat, Il avait tenu à ne pas toucher trop fortement à cette petite fortune, qui lui était tombée du ciel, mais qu'il considérait comme un dépôt sacré, dont il aurait un jour à rendre compte à l'enfant qu'il avait adopté,
Les dix autres mille francs furent placés par les soins d’un notaire, et sérieusement garantis sur hypothèques. Les intérêts payèrent la pension, le linge et les effets d’habillement du petit Edmond, admis comme interne daus la meilleure institution de Dijon.
Pendant onze ans, Jérôme Greluche parcourut les départements de la Côted'Or, de la Haute-Marne, de l'Aube, de l'Yonne et de la Nièvre, allant de village en village, et faisant jouer partout par ses marionnettes de petites pièces composées par lui. Les commencements furent difficiles : les deux premières années ne donnérent aucun bénéfice. S'il ne fut pas obligé de revendre sa petite carriole et son mulet, c'est qu'il sut être économe et qu’il ne craignit pas de s'imposer des privations. Mais, dès les premiers mois de la troisième année, la situation devint beaucoup meilleure, Jérôme Greluche avait déjà une certaine réputation ; dès qu’il faisait annoncer une représentation dans un village, la foule accourait an théâtre des marionnettes. Le succès s'affirma de plus en plus, et le pauvre Greluche s’'aperçut un jour, avec un naïf étonnement, que la fortune, si capricieuse et si dédaigneuse d'habitude, se mettait à lui faire les yeux doux.
Il ne se laissa point entraîner à de folles prodigalités ; la prospérité ne le rendit pas vaniteux, ni orgueilleux ; il resta ce qu'il était auparavant, le pauvre Paillasse, Il ne changea point sa manière de vivre ; s’il acheta de nouveaux costumes pour sa troupe d'acteurs, si le mulet eut, de temps à autre, son picotin d'avoine ou quelques poignées d'orge broyée, il continua pour lui son système de privations, mangeant le plus souvent son pain sec et ne buvant jamais que de l’eau,
Quand les bons Bourguignons, tous vignerons et joyeux lurons, s'étonnaient de ne lui point voir fêter le produit des vendanges, il leur disait :
— Comme vous, j'aimerais le vin des coteaux ; mais il rend la voix enrouée et j'ai besoin de la conserver claire et souple afin de faire parler tour à tour toutes mes marionnettes
Greluche ne disait pas la vérité, Il ne buvait pas de vin par économie, en pensant à l'enfant devenu son unique préoccupation, seul être vivant qui, maintenant, l’attachait à la vie en lu’ ° ‘sant connaître le bonheur de vivre.
8 jour où il rendit au capital d'Ec… ad la somme qu'i: Lui avait empruntée, il éprouva une immense satisfaction.
L'exploitation du théâtre des marionnettes continuant à être prospère, chez le même notaire, qui avait toute sa confiance, il plaça successivement ses
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économies, N'ayant même plus besoin des intérêts, ni pour l'enfant, ni pour lui il les laissa s'accumuler en augmentation du capital.
Quand Edmond eut fait sa première communion, Jérôme Greluche, qui révait pour lui une brillante destinée, le retira du pensionnat de Dijon, dont il était un des meilleurs élèves, le conduisit à Puris et le fit audacieusement entrer au collége Sainte- Barbe,
Il loua et meubla, très-modestement, d'ailleurs, un petit logement rue de là Montagne-Sainte-Geneviève, Mais ce ne devait être pour lé moment qu'ui pied à terre, car, après une quinzaine de jours de repos, Greluche allait retrou ver ses chères marionnettes, qui dormaient dans une nuberge à Clamecy.
Près de trois années s'écoulérent encore,
Alors, éprouvant le désir de se rapprocher d'Edmond et le besoin de le voi plus souvent, Greluche se trouva subitement fatigué de ses pérégrinations à travers la province, Il vint s'installer dans son logement de la rue de la Mon tagne Sairte-Geneviève, à la grande joie de l'élève de Sainte-Barbe, qui allait entin avoir près de lui l'ami sûr et dévoué que, dans sa reconnaissance, il appe lait son père,
Cependant, pour subvenir à toutes les dépenses du collégien sans toucher à son capital, qui devait avoir plus tard sa destination, ne voulant pas non plus toucher à ses épargnes,il fallait que Greluche travaillât, Mais, sorti de ses mari onnettes, il ne savait plus rien faire. Quant à reprendre son ancien métier de pitre il n’y songea même pas, D'ailleurs, d'année en année les dépenses avaient augmenté ; il fallait compter maintenant plus de deux mille francs par an, et encore en allant doucement, avec économie. Il s'agissait donc de trouver un emp'o! ou du travail qui lui rapportât au moins cette somme. La chose était difficile.
Quand il eut bien examiné la situation et longuement réfléchi, il écrivit une demande pour solliciter l'autorisation d'établir un petit théâtre de marionnettes aux Chamys-Elysées. Il envoya sa lettre au préfet de police accompagnée d'une vingtaine d'excellents certificats,
Un mois après, l'autorisation lui était accordée,
Jérôme Greluche devenait le père Rigolo.
Edmond sortit de Sainte-Barbe, ayant terminé ses classes brillamment. I] était bachelier ès-lettres et ès-sciences. Il pouvait, dès lors, se livrer complète ment aux études spéciales d’une profession en rapport avec ses goûts et son tempérament. Il ne dépendait que de lui d'entrer a l’école normale supérieure, à l'école centrale ou à l’école polytechnique.
Mais, hésitant, doutant peut-être de lui-même, il ne prenait aucune décision, bien qu'il fût convaineu de la nécessité et de l'obligation pour lui d'entrer sans faiblesse dans la vie active.
Depuis plus d’un an déjà, Edmond avait en lui une grande tristesse ; il ne riait plus, ne prenait plaisir à rien ; c'était comme une lassitude d'esprit qui le rendait soucieux, inquiet et craintif.
Il avait ses pensées sombres et, nous pouvons le dire, sa douleur secrète et profonde, qu'il cachait soigneusement au bon Greluche, lequel n'avait pas remarqué sans effroi le changement rapide qui s'était opéré dans les manières et les idées de son cher enfant.
Ce changement avait sa cause, cette douleur continue sa raison. Edmond avait fouillé dans ses souvenirs d'enfant, interrogeant sa mémoire et la forçant à lui répondre, TI revit sa mère par une nuit de tempête froide et noire, étendue sans vie sur un lit de neige.
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LE MALÉDICTION D'UN père Et, depuis, la sombre vision ne l'avait pas quitté ; elle le suivait partout, Toujours, sans cesse, il ve ait le corps d'une femme couché dans la neige entendaient les sifflements lugubres du vent e glacé de l'horrible nuit de décembre,
Cette femme, sa mère, était morte Sans doute ; mais elle av famille, ,, Avant de songer à être quelque chose, avant de désirer être un homme utile, c'est ce nom, c'est cette famille qu'il voulait connaître,
[se trouvait dans ln éme situation que son malheureux pere, l'avait voulu ainsi.
Un matin, après une nuit d'insomnie, larmes | rülantes, il dit à Greluche :
— Je suis tourmente pur le n'en aller,
— Quoi! S'écria le donner ?
Pas pour toujours : mais J'étouffe ici, je ne
Greluche essuya rapidement une larme.
— Je comprends, dit:il tristement, tu t'ennuies avee Moi; c'est vrai, je ne Suis pas gai ici : je ne trouve rien à te dire d'amusant : toute ma gaieté, je la laisse là-bas, dans ma cabine, avec mes marionnettes : ce n'est pis ma faute si je ne sais que faire rire les petits enfants... Et puis, c'est tout de même un drôle de métier que le mien : je te fais honte peut-être...
— Oh ! tu ne penses pas cela ! s'écria le jeune homme avec émotion en jetant ses bras autour du cou du vieillard. Moi, je rougirais de toi et de ton métier, qui t'a permis de n'élever, de me faire instruire, auquel je dois tout !,.. Mais
Si cela était, non seulement je serais un ingrat, inais je me trouverais encore méprisable à mes yeux !
: ses oreilles til sentait sur son visage le froid
ait Un nom, une
La fatalité pendant laquelle il avait versé des
désir de Voyager: je te demande ]n Permission de
brave homme frappé en plein cœur, tu veux nabar-
vis plus, il faut que je parte.
— Et pourtant tu veux me quitter, .
— C'est vrai, — Pourquoi? Dis-moi au moins pourquoi, — Une idée, une folie, peut-être, — Est-ce que tu veux aller bien loin ?
— Je ne le sais pas encore ; mais c'est toi qui v Pays où tu m'as trouvé.
Greluche poussa un cri de surprise et fit deux — Qui donc t'a parlé de cela ? exclama:t-il.
— Personne ; je me suis souvenu, Le vieillard parut consterné, — Et moi qui croyais bien faire en nete disant rien, reprit-il. Ah ! maintenant je m'explique tout : voilà la cause de ta grande tristesse,
— Mon vieil ami, mon père, c’est sur une route pas ?
— Oui,
— Je n'étais pas seul, il y vement dans la neige.
— Quoi! tu te souviens aussi de cela?
— C'était ma mère : je cherche en v mais je la vois toujours devant moi, est morte ?
— Je le crois, — Tu n’en es donc pas sûr ?
as me le dire en me nommant
Pas en arrière,
que tu m'as recueilli, n’est-ce avait près de moi une femme éte
ndue sans mou-
ain à me rappeler les traits de son visage, roide et glacée... Dis-moi In vérité : elle
Edmond, je ne veux pas mentir; je ne puis aflirmer que ta mère est morte,
Un éclair de joie passa dans les yeux du jeune homme
— Avant de te réjouir, écoute-moi, reprit Greluche, Voulant avoir à tout prix une certitude à ce sujet, un jour, au bout de trois ans, je suis retourné à Gray...
— C'est donc près de cette ville ?..,
— Oui, c'est sur la route de Gray à Vesoul, dans in Haute-Saône, que je 1’ trouvé, jetant au milieu de la nuit des cris désespérés, Je faisuis partie, al d'une troupe de saltimbanques, La femme qui était près de toi, ta mère, veux. je dire, respiruit encore ; mais, vraiment, elle n'avait plus qu'un souflle de vie
— Ma mère, ma pauvre mère ! murmura Edmond,
— Elle fut placée dans une de nos voitures, où les femmes lui donntrent des soins et firent tous leurs efforts pour la rappeler à la vie, Dès que nous fûmes arrivés à Gray, elle fut portée à l'hôpital Aprèsl'avoir examinée le mé decin déclara qu'il n’y avait pas d'espoir de la sauver, Ainsi tu étais orphelin, et comme ta mère n'avait sur elle aucun papier, que nous ignorions absolument d'où elle venait, nous ne pouvions songer à te rendre à sa famille. Mon patron aurait fait de toi volontiers un petit saltimbunque : mais je t'avais déjà pris en amitié et je ne l’entendis pas de cette oreille là. Je me jurai à moi-même que je ne t’abandonnerais pas et que je te dévouerais ma vie toute entière, Je ne crois pas avoir manqué à mon serment,
Pour te soustraire au sort qu'on te réservait parmi les saltimbanques, je leur tirai ma révérence et décampai avec toi sans tambour ni trompette,
Mais comme je ne veux pas que tu t’exaltes mon mérite, ni me donner des qualités que je ne possède pas, je vais, en te disant toute la vérité, t'expliquer comment la tâche que je m'imposais me fut rendue facile.
Dans un sac de cuir que ta mère avait à son bras, et dont je m'emparai à l'insu des autres saltimbanques, j'avais trouvé douze rouleaux d'or de mille francs chacun. Sur cette somme je confiai dix mille francs à un notaire qui en opéra le placement, Avec les deux autres mille francs, auxquels j'avais déjà touché, j'uchetai le petit trousseau complet avec lequel tu entras dans le pensionnat de Dijon. J'avais bien fait mon calcul ; il me restait seize cents francs qui me servirent à monter mon premier théâtre de marionrettes. Faire jouer ces petits personnages de bois, habillés et articulé it le rêve de toute ma vie. D'ailleurs, il fallait travailler, gagner mon pain quotidien et même pourvoir à tes besoins, afin de te conserver intacte ta petite fortune.
Je pouvais monter mon établissement, — j'eus un moment cette crainte — et me retrouver gros Jean comme auparavant ; mais le bon Dieu me protégea, ‘’eus toutes les chances... c'est toi qui me portais bonheur. Enfin, je réussis
‘e!° de toutes mes espérances, et un jour je me trouvai assez riche et assez sû + 1no$ sur t’amener à Paris et te placer à Sainte-Barbe.
3% jui 1x ans, Edmond, je n'ai plus touché aux intérêts de ton argent, tu es sujourd'hui :u peu plus de vingt mille francs, sans compter les pecites économies que j'ai pu faire et qui sont à toi également, encore une quinzaine de mille francs.
Le jeune homme se jeta en pleurant dans les bras du vieillard.
—- Va, lui dit il d’un ton affectueux, je ne suis pas ingrat. Je t’admire autant que je t'aime ; tu mérites bien ce nom de père que tu m'as permis de te donner. Le regard du bon Greluche devint étincelant, la joie inondait son cœur. t
— Ah! tu me rends trop heureux ! murmura-til,