XXIII—GRANDE DOULEUR
En revenant à elle, Blanche, surprise de se trouver étendue sous le berceau, promena d’abord autour d'elle ses yeux hagards.
Mais, presque aussitôt, elle se souvint. Elle poussa un cri aigu, et ac croupie sur ses genoux, roulant sa tête dans ses mains frémissantes, elle se prit à san. gloter.
Ce qui se passait en elle était horrible. Il lui semblait qu'elle n'était plus rien et qu’elle venait être ensevelie dans un effroyable écroulement. Elle se voyait isolée, perdue, chassée, fuyant cette maison où jusqu'alors on l'avait aimée, où pleins de confiance, croyant à ce qu’on lui avait dit, son enfance s'était écoulée heureuse et tranquille.
I1 lui semblait que, déjà, des voix hostiles la poursuivient de leurs cris, de leurs malédictions ; et elle entendait résonner à ses oreilles ces mots terribles :
— C'est la fille de Jean Renaud, c’est la fille de l’assassin, c’est la fille d’un forçat !
Et elle fuyait pour ne plus entendre ces clameurs, pour se dérober aux re. gards moqueurs d’un monde sans nitié. Elle fuyait, cherchant des yeux une forêt assez profonde, un trou noir où elle pût cacher sa douleur, sa honte et son désespoir.
— Ainsi, se disait-elle, ce nom, qui m'a été donné, ne m’appartient pas, je l'ai volé. On m'a élevée, on me nourrit, on m'habille, on me loge par charité, Sans le vouloir, je trompe tout le monde. Sourires, hommages, saluts, respect, affection, caresses, amitiés, tout ce qu’on donne à Mlle Mellier, je le vole. Je suis un mensonge. Ah ! malheureuse ! malheureuse !
Cependant, quand elle eut pleuré, elle se trouva plus calme, Elle se leva, essuya ses yeux et rentra dans la maison.
En la voyant, la servaite ne put retenir un cri de surprise.
— Mon Dieu, mademoiselle, comme vous êtes pâle ! dit-elle, que vous est-il donc arrivé ?..
— Rien, répondit-elle tristement, rien.
Elle monta l'escalier et s'arrêta devant la porte du fermier ; sa main toucla k
le bouton de cuivre pour l'ouvrir, mais son bras retomba aussitôt, Elle poussi
un gémissement et bondit vers la chambre où elle se précipita affolée, frisson:
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Elle s'arrêta devant le bouquet que Mardoche lui avait donné la veille et le regarde, avec un sourire navrant sur les lèvres.
— Tous, tous, murmura-t-elle amèrement, jusqu'au pauvre mendiant Mar. doche, voient en moi ce que je ne suis pas !
Alors sa pensé quitta le Seuillon, traversa la France, les mers, et sur ut coin de Ja terre de l'Amérique du Sud, qu'elie avait vu souvent, en étudiant
la carte géographique, elle alla chercher l'assassin condamné, son père !
Elle crut le voir pâle, décharné, les yeux mornes, sans regard, tourmentk
par le remords du crime et le front conrbé, traînant encore et toujours sa chai ne galérienne
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Elle tomba sur ses genoux, joignit ses mains et,les yeux tournés vers le ciel, l'enfant pure et innocente implora pour le malheureux la clémence du Dieu de miséricorde,
Elle pleura et pria longtemps.
Le soleil se coucha, Sept heures sonnèrent, Rouvenat était revenu, Sa pre nière question avait été de demander où était Blanche,
— Dans sa chambre, répondit la servante.
— C’est bien, fit-il.
Et il était allé aux écuries.
Au moment de se mettre à table pour le repas du soir, il causait avec son maître dans la salle à manger, La servante apporta la soupiére.
— Est-ce que Mlle Blanche n'est pas descendue ? lui demanda:t-il.
— Pas encore,
— Apoelez-la.
La servante Sempressa d'obéir, La jeune fille ne répondit pas ; la servante revint et dit à Rouvenat :
— Je ne sais pas si mademoiselle m'a entendue, mais elle n'a pas répondu.
—— Je vais la chercher, dit Rouvenat.
Et il sortit de la salle à manver
Toute la journée, il avait été agité, troublé, comme s'il eût eu le pressentiment de quelque malheur.
Dans la grande salle, les gens de la ferme, y compris le beau François, étaient à table,
L'un des garçons se pencha vers son voisin et lui dit tout à l'oreille :
— Regarde donc François ; a-til une drôle de tête !
— Il a encore l'air plus sournois que d'habitude, répondit l’autre,
— Îl est blanc comme s’il eût mis son visage dans un sac de farine.
— On dirait vraiment qu'il vient de faire quelque mauvais coup.
— Es-tu bête !
Les deux domestiques se mirent à rire,
Rouvenat ouvrit la porte de la chambre de Ja Jeune fille et entra. Il la vit assise près de la fenêtre, la tête inclinée sur sa poitrine,
— Blanche ! lappela-t-il doucement.
Elle parut sortir d'un rêve et se dressa sur ses jambes comme poussée par un ressort,
Rouvenat vit sa tigure décomposée, ses lèvres pâlies, ses yeux rouges, sans éclat, sa chevelure en désordre,tombant sur ses épaules et, sur ses joues, comme deux ruisseaux de larmes.
Il sentit en lui un affreux déchirement, Il se précipita vers elle ec l'entoura de ses bras. Elle se pressa contre lui, sa tête tomba sur la poitrine du vieillard et elle éclata en sanelote,
== Mon Dieu, mon Dieu ! gémit-il, pourquoi cette grande douleur ? Qu'as-tu ? Que t'a-ton fuit ?
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Elle se redressa, mit ses deux mains sur les épaules de Rouvenat, et le r'egardant fixement les yeux dans les yeux :
— Es-tu réellement mon parrain ? Jui demanda-t-olle,
Pourquoi me fais-tu cette singulière question ? répondit-il avec une douloureuse surprise,
—- Ah! parce que Je ne sais plus ce que je peux croire, parce que je doute de tout, de tout ! Réponds, répondr-moi, es-tu mon parrain ?
— Oui, je suis ton parrain : c’est moi qui ai donné le nom de Blanche, La
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main sur ton front, devant Dieu et le prêtre qui t'a baptisée, j'ai juré de t'ai mer, de te protéger.
— C’est bien, j: te crois. Maïntenant, dis-moi le nom de mon pere !
La foudre lombant.aux pieds de Rouvenat n'aurait pas produit un effet plus terrible. Il recula en chancelant comme un homme ivre.
— Ah! Sécria-t-elle, tu n'oses pas le prononcer ce nom, il te fait peur, il tépouvante !..,
— Ce qui me fait peur, Blanche, répliqua-t il d'une voix tremblante, ce qu m'épouvante, c’est de te voir ainsi, c'est d'entendre tes parole écranges,
— Mais tu ne réponds pas reprit-elle tristement.
-— Tu es la fille de mon naître, tu es la fille de Jacaues Mellier.
Elle secoua la tête.
— Ce matin, dit elle, je le croyais encore : mais cela n'est pas, c'est un men songe !
— Mulheureuse enfant ! exclama Rouvenat, mais qui donc as-tu vu ! qui donc t'a parlé?
— Qu'importe, puique je sais la vérité,
— Oh! non, non, c'est impossible, on ne t'a pas dit...
— Quoi? que j'étais la fille d'un forçat, la fille de Jean Renaud 1 sassin ?
Rouvenat se laissa tomber sur un siège. Il était territié,
Blanche se nt à genoux devant lui, lui prit les mains et lei couurit de bai sers,
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— Je n'ai plus que tor au monde, dit-elle,
— Ingrate enfant ! Et Jacques Mellier ?
— Il n'est pas mon père ; toi, tu es mon parrain.
— Nous t'aimons également tous les deux : pour lui, comme pour moi, tu es consolation et l'espoir,
Elle reprit d'une voix suppliante et pleine de larmes :
:— Je voudrais bien savoir l'histoire de mon malheureux père ; tu me Jà raconteras, L'est-ce pas ?
Rouvenat tressaillit, Il se rappelait la promesse faite au condamné dans sa prison.
— Oui, je te dirai tout, je l'ai juré.
— Quand ?
— Le jour où tu auras vingt ans,
La jeune fille laissa tomber sa tête sur les genoux du vieillard, e veaux sanglots s échappèrent de sa poitrine.
—- Oh ! le misérable, linfâme! murmura Rouvenat sourdement,
Blanche tourna vers lui son doux regard,
— Ah! devant moi, ne le traite pas ainsi, dit-elle : il est mon pére!,.,. Ni grand que soit son crime, qu'il expie, je prierai pour lui tous les jours et Dieu lui pardonnera,
À son tour, Rouvenat sanglota. 1] prit la tête de la jeune fille dans s mains, se baissa, et ses lèvres se collèrent sur le front de l'enfant,
— Blanche, Blanche, dit-il, tu m'as entendu prononcer les mots : misérable ! infâme! ettu as cru que je parlais du pauvre Jean Renaud: ah ‘nele erois pas, ne le crois pas !... Je pensais à ce misérable hypocrite, haineux et méchant, qui, trompé dans son odieux calcul, a voulu se venger en s’attaquant lâchemnet à loi... Tu n'as pas besoin de me dire son nom, je le connais... Muis va, il sera fait prompte justice, le misérable ne souillera pas plus long-
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LA MALÉDICTION D'UN PÈRE temps de sa présence l'air que tu respires. Ah! ily a longtemps, il v à longtemps que j'éprouvais pour toi l'horreur: de ce contact inpur. I se leva, une lueur sombre S'alluma dans ses yeux. I] porte.
Blanche courut 4 lui.
J'ai encore quelque chose à te demander, dit-elle, — Je t'écoute, — Tu mas dit que ma mére S'appelait Geneviève... — C'est la vérité.
-— Qu'elle était morte...
— Oui, quelques heures après t'avoir mise au monde, — Demeurait-elle loin d'ici ?
— Non. Elle demeurait à Cis l'y.
- Et c'est dans le cimetière de Civry que ma mére repose ? — Oui.
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— Merci, voilà ce que je désirais savoir, — Mais pourquoi ?...
— Comment, tu ne com sur lu tombe de ma mère !
— Mon Dieu, pensait Rouvenat, si Josais lui dire. plus tard quand elle aura vingt ans
prends pas que je veux aller Prier pour mon pére
. Mais non, pas encore, + Comme je l'ai promis, [ sortit de la chambre, descendit rapidement l'escalier et se précipita dans la salle à manger, où le vieux fermier commençait à s'étonner de ne point le voir revenir avec Blanche, Il à Saperçut pas, d'abord, que Rouvenat était pâle et tremblait de tous ses membres,
— Eh bien, Blanche ne descend donc pas? demanda:t-i] : est-ce qu'elle est malade ?
-— Blanche pleure, Blanche est désolée, ré creuse, é
— Que me dis-tu IA? s’écrin Mellier effrayé,
— Tontôt, reprit Rouvenat, un misérable apprendre ce que nous lui avions caché avec pere, qu'elle est la fille de Jean Renaud !
Le vieux fermier redressn sa haute trefois sillonna son regard.
— Qui a fait cela? demanda ti: s urdement,
— Ton cousin, François Parisel.
— Ah! faux et lâche comme son père! murmura Mellier les dents serréea,
--J'attends que tu me dises ce qu'il faut faire.
— N'es-tu pas le maître ?
— François est ton parent...
— Je ne le connais plus : je n'ai plus de parents, je n'ai qu'un ami, toi, et il ne me reste qu'une fille qui m'a consolé, que j'aime et à qui je veux rendre le bonheur que j'ai pris, comme larron, à ceux qui lui ont donné la vie, Fran- (ois Parisel à touché au bonheur de notre enfant, c’est un misérable, un lâche !.. 11 ne doit pas rester ici une heure de plus. Chasse-le, Pierre, chassele, continua-t-il avec une énergie farouche, et sil ne s’en va pas assez vite, prends ton fouet et frappe, frappe comme un jour tu frappais le loup, qui ne voulait pas lâcher le mouton qu'il emuportait,
Il sortit de la salle, et s'adressant à François qui achevait de souper :
— Rouvenat a à vous parler, lui dit-il d’un ton sévère, il vous attend.
pondit le vieux serviteur d’une VOIX
à profité de mon absence pour li tant de soin: que tu n’es pas son
taille et un de ces terribles éclairs d’au-
RE eee
Ensuite il monta au premier et entra dans la chambre de la jeune fille.
Blanche tit deux pas vers lui, puis elle S'arrêta, n'osant avancer, et baisea triste: ient la tête.
— Blanche, mon enfant, dit le vieillard en lui tendant les bras, viens pleurer sur le cœur de Jacques Mellier, tu entends, ma fille, de ton père :
Blanche se jata ans ses bras toute en larnies,