‹ La malédiction d'un père [microforme]Chapitre 58 sur 109 · TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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Rouvenat poussa un soupir de soulagement. ;

— Ah! vous avez bien fait, fit-il. Vous ne direz rien à personne, vons entendez, vous ne direz rien, je ne veux pas qu’en sache...

— Nous avons compris, monsieur Rouvenat, cela effrayerait M. Mellier et Mile Blanche...

— Oui, oui, vous êtes deux braves garçons, merci.

— Vous êtes notre maitre, monsieur Rouvenat ; nous devons vous obéir et puis vous savez que nous vous sommes tout dévoués.

— C'est vrai. Aussi, c0yez tranquilles, je ne l'oublierai pas.

— Comment vous trouvez-vous, maintenant ?

— Encore un peu faible... mais ce n’est rien, tout à l'heure je pourrai me lever... C’est un miracle, reprit-il d’une voix pleine de reconnaissance, je devais périr et je me .etrouve vivant, sauvé, sauvé!.., Et c’est Mardoche, c’est ce pauvre homme... Pourquoi est-il parti? Je comprends, pour que je n’aie pas à le remercier. C'est bien, c’est bien, je sais ce que j'aurai à faire...

La respiration m'a manqué tout à coup, j'ai cru que c’en était fait de moi. A partir de ce moment, je ne me rappelle plus vien. Dites-moi done ce qui s’est passé.

— Nons ne le savons pas, répondit le domestique, nous sommes arrivés près du puits juste à temps pour prendre la corde qui vous liait et vous enlever à la force des bras. Le jeune homme qui était avec le mendiant a dû descendre dans le puits, car ses vêtements, qu'il a laissés ici, sont à tordre.

— Oui, je me souviens, encore un brave cœur ; c'est lui qui m'a passé ja corde autour du corps. Comment a-t-il fait ? Je ne saurais le dire. Ah! c'est bien un miracle !... Ils sont partis ensemble ?

— Oui. Le jeune homme a pris les habits du berger.

— Il ne pouvait pas s’en aller avec un vêtement mouillé sur le dos,

— Bien sûr.

— Le connaissez-vous, ce jeune homme ?

— Non.

— Moi, je l'avais déjà vu une fois, dit l’autre domestique. Il connait Mlle Blanche, car dimanche dernier il lui a parlé devant l’église de Frémicourt.

Rouvenat fut pris d’une émotion extraordinaire. Laissant tomber sa tête sur le traversin, il resta silencieux. Il réfléchissait. Les paroles du domestique venaient de l’éclairer. 11 n’en pouvait douter, ce jeune inconnu, qui aimait Blanche, à qui il avait enlevé tout espoir, dont il avait brisé le cœur, était un de ses sauveurs... Comment se trouvait-il avec Mardoche? Il ne parvenait pas à se l'expliquer.

Il eut une autre pensée. Il soupira et se dit :

— Si Luciie est morte, si celui que j'attends ne vient jamais... il faudra bien que je me décide à marier Blanche, je n'ai pas le droit de l'empêcher d’aimer. Celui-là l'aime, j'en suis sûr, il a des accents du cœur auxquels on ne se trompe pas : oui, il l'aime et il pourrait la rendre heureuse...

Mais, aussitôt, il frissonna et chassa cette pensée, qui venait détruire son rêve caressé depuis treize ans.

— Non, murmura:t-il, non, c’est impossible, il faut attendre, ils reviendront !

Comme tous les vieillards, Rouvenat était tenace dans ses idées ; esclave de son rêve, il s'accrochait énergiquement à son dernier espoir comme à une dernière illusion.

— C’est égal, rer’: 1e domestique, il est fâcheux tout de même que le puits n'ait pas été rempli, comme vous en avez eu piusieurs fois l'intention.

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— Il le sera dans quiaze jours, répondit Rouvenat.

— Par exemple, voilà nne besogne que nous ferons avec plaisir.

— Comme cela il n'y aura plus d'accident à redouter, dit l’autre,

-- Monsieur Rouvenat, comment donc êtes-vous tombé dans le puits ?

A cette question le vieillard tressaillit, Un sombre éclair tra versa son regard. Mais simpleinent, avec un grand accent de vérité, il répondit :

— Voilà, je in'étais assis sur l& inargelle et je prenais plaisir à regarder les étoiles en fumant ma Pipe, quand tout à Coup ie vis danser devant mo: trentesix chandelles, C'était un étourdissement, Je me jevai en poussant un grand

cri, mais les jambes me manquérent.,, je fis la culbute. Je ne peux pas ous

en dire da, «ntage,

— Heureusement Pour Vous, mensieur Rou “enat, le vieux Mardoche, qui passait par ici, vous à entendu.

— Môtin, tit l'autre, le Seuillon lui doit un beau cier

— Où ! je ne serai Pas ingrat, murmura Rouvenat.

Pendant que ceci se pas sait dans la maison du berger, Mardoche et Edmond se dirigeaient rapidement vers Civry, où ils furent reçus par les aboiements de quelques chiens en liberté. Les habitants dormaient depuis longtemps.

Ils arrivèrent devant la masure, Mardoche s'arrêta en disant :

— C'est ici,

Le jeune homme le regarda avec étonnement.

— Nuivezanoi, reprit le vieillard.

IS tournérent autour des décombres, Alor et alluma la lanterne.

— \aintenant que nous POUVOnS ÿ voir, dit-il à son compagnon en lui mon. trant une fenêtre, nous allons entrer par cette ouverture,

— Je ne comprends Pas, fit ‘2 jeune homme, mais j'ai une telle confiance en “ous que Je vous suivrais en enfer,

— Venez done,

Mardoche escalada la fenêtre le premier et placa sa lanterne à un endroit qu'il avait préparé d'avance. Puis il dit à Edmond :

— Sous ces pierres et ces Plâtras, il y a un plancher ; il faut que nous le mettions à découvert, Voilà le t ‘avail que nous avons à faire.

— Travaillons, fit Edmond.

Alors ils se mirent à enlever d'eux,

Au bout d'une demi-heure Mardoche dit :

— C’est assez,

Près d'un mètre carré du plancher était débarrasse.

Mardoche prit la pince et la fit tomber sur une planche,

— C'est là que sont les Papiers, dit-il,

Il avait calculé avec tant de soin, qu'il était sûr

Edmond attendait, frémissant d'impatience.

— Maintenant, mon jeune ami, reprit Mardoche d'un ton gr “ous remettre ces papiers, qui ont Pour vous,sans doute, une grande importance, écoutez-moi : Ils m'ont été confiés pas votre père lui-même à l'heure de sa mort, après qu'il m'eut fait jurer de ne m'en dessaisir que pour jes remettre à Yotre mére, Quand je voulus remplir la mission dont je m'étais chargé, votre mére avait disparu du Pays qu'elle habitait, Cela vous dit Pourquoi ces papiers sont restés cachés ici pendant dix-neuf ans, Si J'eusse été certain que la mal-

heureuse fût encore de ce monde, peut-être ne vous aurais-je rien dit ; mais je

ve ge.

S Mardoche s'assit sur les pierres

les pierres qu’ils jetèrent sur les autres autour

de ne pas se tromper.

ave, avant de

ne crois pas trahir mon serment en remzttant au fils ce qui était destiné à mère,

L'existence de ces papiers n'a jamais été connue que de moi et j'aurais encor: gardé mon secret longtemps, peut-être toujours, si je ne vous avais pas rencun tré. Dans un instant, ils seront entre vos mains: vous les lirez dans votre chambre, à Saïnt-Truu.J'ignore ce qu'ils contiennent, je vous l’ai déjà dit ; mais ils peuvent vous révéler un secret terrible. Je l'avoue, cela me rend inquiet, et ce matin encore j'hésituis à vous amener ici. Mais je me suis dit que je ni. vais pas le droit de conserver plus longtemps ce dépôt précieux que m'a contit votre père, J'ai obéi à ma conscience, Seulement, j'exige de vous une promesse

— Laquelle ?

— Quoi que ces papiers vous apprennent, promettez-moi de ne rien dire, d ne vien faire avant de n'avoir vu, de ne tenter aucune démarche sans me demander mon avis ; promettez-moi, enfin, de suivre mes conseïis,

Je vous le promets, je vous le jure ! dit Edmond,

— Alors, demain, quand vous aurez lu vous viendrez me trouver?

— Oui. Où serez-vous ?

— Je vous attendrai toute l1 journée sur la terrasse de mon château, répor.dit te mendiant avec son doux sourire,

— C’est convenu.

Le plancher n'étant pas dans un meilleur état de conservation que le reste de la masure, d'un seul coup Mardoche enfonça la planche, Il se baissa et sans grands efforts il retira, du trou creusé dans le mur, la boîte de tôle couverte de rouille.

Le corps penché en avant, le jeune homme suiv*" ‘’rn regrrd avide tout les mouvements de Mardoche,

Au bout d’un instant, il parvint à enlever le couve.sle de la boîte, Les Pa piers préservés, par le fer, étaient intacts. En les remettant à Edmond, là main de Mardoche trembla.

— N'oubliez pas votre promesse, balbutia-t-il.

— Mardoche, vous serez mon conseil et mon guide, répondit le jeune home avec émotion, Je ne vous interroge pas parce que vous voulez garder le silence : sans vous, cependant, je serais encore rn face de l'inconnu, et ce que je suis aujourd’hui de ma naissance, de ma famille, vous seul peut-être pouviez me le dire. Cela encore, Mardoche, je ne l’oublierai pas. Vous avez soulevé un coin du voile épais qui me cache tant de choses que je dois savoir : le moment venu, je n’en doute pas, vous enlèverez le voile entier. Ah! Mardoche, Mardoche, yous pouvez compter sur mon éternelle reconnaissance,

— Quand vous aurez lu ces papiers, répliqua le vieillard, nous causerons,

Ils sortirent des ruines et, silencieusement, traversèrent le village, Mardoche, toujours prudent, avait de nouveau éteint la lanterne.

Quand ils furent en vue de la ferme, ils virent une fenêtre éclairée.

— C’est la chambre de Rouvenat, &'t Mardoche, il est rentré chez lui. Il se souviendra de ce que vous avez fait pour lui cette nuit, continua-t-il en souriant, et plus que jamais vous pouvez aimer sa filleule.

Edmond ne répondit pas, mais un soupir s'échappa de sa poitrine.

Un instant après ils se séparèrent. Mardoche monta vers les roches et Elmond continua son chemin d’un pas rapide.

Il pouvait être deux heures du matin lorsqu'il se retrouva dans sa chambre. Il avait le corps fatigné, les jambes brisées ; mais, surexcité par les émotions de la soirée et plus encore par le désir de prendre connaissance des mystérieux.

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LA MALÉDICTION D'UN PÈRE 189 papiers que sa main serrait fiévreusement, il ne songea même pas à prendre le repos qui lui était nécessaire, il ne se sentait, d’ailleurs, nulle envie de dormir.

Assis près de sa table devant une bougie allumée, les yeux fixés sur l’envelippe jaune qui renfermait les papiersson cœur battait violemment. Qu'allait-il apprendre ?

Mardoche avait parlé d’un secret terrible et, malgré lui, il éprouvait une an goisse indéfinissable,

Enfin, il parvint à vaincre son hésitation. Il sortit les papiers de l'enveloppe

XXXTI--LES papiers

Ces papiers, qui étaient restés cachés vendant près de dix-neuf ans, se composaient uniquement d’un manuscrit de trente pages, formant un cahier, et de deux lettres d’une écriture différente, mais également lourde, indécise, tremblée et bizarre, rendue plus pittoresque encore par les fautes d'orthographe, qui semblaient en faire l'ornement. Le manuscrit, au contraire, était écrit d'une main hardie, qui révélait son habitude de tenir une plume,

Le jeune homme prit d'abord le manuscrit et comm:nça à en faire la lecture. Dés les premières pages, il fut vivement impressionné et il dut souvent essuyer ses yeux voilés de larmes. 11 lisait l’istoire de son père écrite par lui-même, C'était une sorte de poème en prose où un cœur meurtri, une âme désespérée se tordait dans une lente et sombre agonie,

Il racontait son enfance isolée, il se plaignait amèrement de n'avoir point tu une mère à aimer, alors que son cœur débordait de tendresse et d'amour, et il exhalait ses regrets et sa douleur avec des accents déchirants, L'esprit en délire, avide d’aspirations et désirant s'élever, il se courbait sous le poids d’un sombre découragement ; alors il se révoltait contre la fatalité, maudissuit sa destinée et jetait une imprécation exprimant avec fureur son dégoût de la vie,

Il comparait sa misérable existence sans avenir, sans espoir, sans soutien, à celle de tant d’autres qui, plus heureux que lui, avaient une famille, une ere... Il baissait la tête, lui,quand ceux-là montraient un front rayonnant et passaient fiers, joyeux, le rire et la chanson aux lèvres.

Et il les enviait, Et l’espri‘ tourmenté, l’âme ulcérée, il se demandait pourquoi Dieu avait ainsi arrange la vie que toute la peine était pour les uns, tout le bonheur pour ies autres,

À mesure qu'il lisait, le jeune homme retrouvait toutes ses pensées : c'était le même découragement, les mêmes regrets, la même douleur, I] croyait lire : sa propre histoire écrite avant sa naissance, tellement sa situation ressemblait a celle de son père,

Mais après avoir fait entendre toutes les notes aiguës de sa désespérance, l'auteur du manuscrit envoyait à Dieu, tout à Coup, un cri d’ineffable reconnaissance, Lucile était apparue, et, soudain, son cœur s'était ouvert à l'espoir. Devant lui les horizons s'élargissaient,devenaient lumineux, Il connaissait enfin les joies d'un premier amour ; ayant maintenant un but dans la vie, un être à chérir, à aimer, son dévouement à offrir, son âme à donner, il sortait de son isolement, de son découragement et saluait avec enthousiasme l'aurore radieuse d'une existence nouvelle,

Le jeune homme dévora ces pages brûlantes, où l'amour exhalait tour à tour son admiration, ses ravissements, ses extases.

Là, eicore, Edmond se reconnaissait, Cet amour, si vivement exprimé, c'ée tait le sien. Comme son père, il éprouvait le même enthousiasme les mêmes »

oies, le même ravissement, Tout cela il le pensait et il aurait pu l'écrire, A 11 place du nom de Lucile, souvent répété dans le mannscrit, il mettrait celui de Blanche, et rien ne serait changé, L

Après avoir achevé la lecture du manuscrit, il resta un moment silencieux, réfléchissant aux étranges hasards de ln vie, qui lui avaient fait, à lui, une destinée à peu près pareille à celle de son malheureux père.

Cependant, comme il s'était attendu à découvrir le secret dont Mardoche devait être aussi le dépositaire, il se trouva fort désappointé, En effet, le manuscrit ne lui avait livré que le nom de Lucile, Evidemment, c’était celui de st mère ; mais ce prénom seul ne lui apprenait rien qu'il ne sût déja. Son père était un enfant abandonné, il n'avait Jamais connu ses parents, soit ; mais c'est la famille de sa mère qu'il cherchait, c'est cette famille qu'il voulait connaître, Or, sur ce point, il ne se trouvait pas plus avancé qu'avant la lecture du manuscrit.

—Jene puis en vouloir 4 Mardoche, se ditil, il ne n'a pas trompé, puisque, comme il me l'a assuré, il ignore ce que contiennent ces papiers. Nans aucun doute, il a upposé que mon père s'était montré moins réservé,

1 s'aperçut alors qu'il avait encore à lire les deux lettres.

[ prit la première qui lui tomba sous la main. La voici :

‘* Chevrigny, 20 juin 1850, * Monsieur,

“ C'est un grand malheur qui vient d'arriver, et qui me rend pour mon “ compte bien désolée. La pauvre Marianne Sudre, qui vous aimait comme si ” vous étiez son enfant, est morte ce matin. Que le bon Dieu veuille avoir son # âme !

“Je ne sais pas si le pays où vous êtes est loin de Chevrigny, mais je vous ‘écris tout de suite dans le cas où vous pourriez venir pour l'enterrement, qui “ doit avoir lieu demain matin. Il y aura beaucoup de monde, attendu que “ Marianne était aimée dans le pays.

«6 » itté C 1 ituit dés ’ "

Quand vous avez quitté Chevrigny, elle était déjà souffrante : cela n’a fait “ qu'empirer, et le mal à tini par l'emporter,

‘Sentant bien qu'elle n'irait pas loin, elle vous a écrit une lettre, il y à * quelques jours, et me l’a remise en me recommandant de vous l'envoyer, si le “malheur qu'elle prévoyait déjà arrivait,

“ Vous recevrez la lettre de la pauvre Marianne en même temps que la ‘“ mienne,

“ Rien de plus à vous marquer ::: vux nièces de Marianne sont arrivées “ pour l'ensevelir, Tout le mond: lez n. 3 se porte bien et je souhaite que la ‘‘ présente vous trouve de même,

“ Je ne sais pas si vous pourrez me lire ; mais ne voyez que ma bonne vo- “ lonté et ne faites pas attention à ma vilaine écriture.

‘* Votre servante, ‘ Femme VIOLET, ”

— Cette lettre est assez dificile à lire, en effet, se dit Edmond, et je ne sais pas trop si je l'ai bien comprise, Dans tous les cas, elle ne m'apprend absolument rien, si ce n’est que mon père a été élevé par une honnête femme du nom de Marianne Sudre, qui demeurait à Chevrigny.

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