I EN PENSION
Jeunesse, beauté, intelligence, fortune, distinction, amapilité, grâce exquise, la comtesse de Bussières avait tout cela pour elle, La nature s'était montrée prodigue en sa faveur en lui accordant ses dons les plus précieux. Il semblait qu’elle fût née pour connaître toutes les joies, sans qu’un seul instant le bonheur pât s'éloigner d’elle. :
Mais nul ici-bas n’est exempt des dures épreuves de la vie, et, souvent, ce sont,ceux qui paraissent les mieux favorisés que le malheur frappe plus cruellement. Si le système des compensations n'était pas presque toujours une absurdité, nous croirions volontiers qu’une loi suprême a décidé que les favorisés expieraient les avantages qu'ils ont sur les autrts, es :
L'idée que nous nous sommes faite de Dieu est inséparable de l’idée de justice : mais quand nous voyons souffrir les bons, triompher les méchants, l'intrigue audacieuse prendre la place du mérite modeste, la médiocrité se substituer au talent, l’honnête homme n'être rien, 14 considération, les honneurs, le respect aller vers ce qu brille, éblouit, vers la fortune, l'or, ce Dieu ne notre époque, nous nous demandons avec un étonnement profond,que d’autres pourront appeler naïf, où se trouve la véritable justice.
A cela, les croyants répondent : ARTE
‘ Laissez faire, il y a une autre vie, Dieu est éternel et l’âme immortelle,
Soit, Que cette pensée nous rassure et, s’il se peut, nous console !
Valentine Angélique d’Arfeuille se trouva orpheline de père et de mère à l’âge de dix ans. Elle était la dernière descendante de l'illustre famille d'Arfeuille, dont le chef avait été anobli, en l'an 1216, par Philippe-Auguste, le lendemain de la célèbre bataille de Bouvines. RE
Depuis lors, on voit constamment les marquis d’Arfeuille, toujours fidèles à leur prince, jouer un rôle important dans l’histoire de la royauté.
Le dernier marquis d’Arfeuille laissait à sa fille unique, en mourant, une fortune en propriétés foncières évaluée à quatre millions. La plus importante de ces propriétés était le magnifique domaine d’Arfeuille, un cadeau royal fait à un des ancêtres de Mlle Valentine, en récompense de services rendus.
M. le baron de Bierle, un brave homme, oncle maternel de Valentine, devint son tuteur. : ; ‘
M. de Bierle ne possédait qu'une modeste fortune. En même temps que le pheline, l'opulence entra dans sa maison. : "
Le baron n'avait pas d'enfant, mais quelques années aupa avant, il avait épousé une jeune femir.e fort belle et surtout fort coquette, qui était restée veuve avec une fille nommée Laure. Celle-ci avait six ans de plus que la pupille. du baron.
Valentine fut accueillie dans la maison de son tuteur avec les démonstrations de la joie la plus vive. Il semblait qu’elle allait devenir l'idole de la mère et de la fille. Pendant les premiers mois, on la dévora de baisers, Un si beau feu devait vite s’éteindre La froideur ne tarda pas à succéder à l’enthousias-
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ouva un refuge auprès du baron S, aimait sincèrement sa petite nièce.
de sa fille s'explique aisément, La fortune
à COUP, au moment où elles s'y attendaient le moins, devait donner lieu à une explosion de joie et peut-être même à un sentiment
de reconnaissance réelle ; mais une fois en possession d’une partie des revenus de Ja riche héritière, elles Pensérent qu’elles enavaient assez fait pour elle et qu'elles n'avaient plus qu'à jouir de cette fortune inespérée, qui leur donnait un luxe envié et leur ouvrait les cercles éblouissants du ciel parisien.
De là l'indifférense dont la jeune fille eut d'abord à souffrir.
Et pendant que Mme de Bierle et Laure, non moins roquette et frivole que sa mère, se jetaient à COTPS perdu au milieu de tous les plaisirs, Valentine vivait isolée, délaissée, sans intimité, sans affection Pour ainsi dire, à côté d’un vieillard souvent Morosé, qui jetait comme un souffle glacial sur sa jeunesse prête à fleurir, :
Le baron avait fait la sottise d'épouser une coquette de trente ans moins âgée que lui: à cette sottise il en avait ajouté une autre : celle d'aimer follement sa femme, ce qui n'eût été que demi-mal, si celle-ci, profitant adroitement de sa faiblesse, n'en avait fait l’esclave docile de sa volonté et de ses caprices, Ur, on sait ce que sont les caprices d'une mondaine et les résultats funestes qu'il ont souvent.
Valentine, quiavait eu d'abord des naît un pensionnat, parce que Mine ]
Une Petite tille est quelquefois génante, On trouve agréable de s'en débarr'asser,
esdans la maison, fut placée dans à baronne le voulut.
Valentine ne s'en plaignit pas ; elle eu rait, ce qui lui Mauquait absolument e des amitiés, de l'affection.
La vie du pensionnat à cela de font vite une famille, A Ja jeun pensées, des voix qui s'e panchent,
Mlle d'Arfeuille lencontra tout cela dans une de ces douces amitiés, dont le Souvenir ne s'efface Jjunais, qui rappellent plus tard les premiers ravissements de la vie et qui gardent dans le cœur comme un parfum de la jeunesse,
Mlle Julie de Luranne, l’amie de Valentine, était la fille d’un magistrat, Elle avait un frère qui se destinait à }a magistrature, dont M, de Luranne père était un des membres distingués et honorés,
ait son frère, ce (
Julie de Luranne ador (ui est bien naturel, et parlait continuellement de Jui vec une passion et un enthousinsme qui trouvèrent facile- Men un écho dans le cœur de Mlle d'Arfeuille. 3
Un jour, Julie montra à sa jeune amie une charmante miniature, en lui disant:
— Comment trouves-tu ce portrait ?
-- Très-bien,
— C'est mon frère, N'est-ce pas qu'il est beau, mon Lucien ? — Mais oui, il te ressemble, répondit Valentine,
Elle n'avait Pas encore quinze ans.
Uependant, à Partir de ce jour, chaque fois qu'on parla de Lucien et quon regarda la miniature, secrétement, pendant les récréations, Valentine éprouva
une émotion, une sensation de plaisir dont, certainement, elle ne songeait pas 4 se rendre compte,
C'au pensionnat ce que son cœur désihéz son tuteur: de l'air, du mouvement,
, ,) charmant, de bon, que les abandonnés S'y essse, il faut rire, un échange continuel de
(ei CœUrs qui sé nCouragent, des bras qui s’enlacent, des cœurs qui s'é
RS Ie à
L'éclosion du premier amour se fait toujours mystérieusement.
La première fois qu'elle vit le frère de son amie, ce fut à la compague, chez M. de Luranne,pendant les vacances.
Elle avait seize ans. Lucien venait d'être reçu docteur en droit à vingttrois ans.
Les causeries intimes, les promenades dans les champs, sur les sentiers Aeuris, le long des haies, achevèrent l'œuvre ébauchée par Julie. Valentine et Lucien s'aimèrent, sans que M. de Luranne se doutât de rien,car, connaissant la fortune de la belle héritière, il se serait fait un devoir d'intervenir immédiatement et de s'opposer à une intrigue amoureuse qu'il eût considérée, toute platonique qu'elle fût, comme un manquement à l'honneur.
Certes, Mile de Luranne avait agi sans réflexion et sans méme songer que ia fortune de Valentine pouvait s'élever eutre elle et son frère comme une barrière infranchissable.
Elle aimait Lucien, elle aimait Valentine: elle désirait ardemment que la jeune fille devint sa sœur, C était son idée, elle ne voyait pas autre chose.
Les jeunes gens se revirent fréquemment chez M, de Luranne, chez le baron de Bierle et même au pensionnat où Lucien se rendait souvent sous le prétexte de visiter sa sœur. Entin, il y eut des lettres échangées, C'était plus grave encore.
Deux années s'écoulèrent ainsi.
En attendant le jour où il pourrait parler à son père de son amour pour Mlie d'Arfeuille, Lucien s'était fait inscrire sur le tableau des avocats du barreau de Paris.
Valentine avait dix-huit ans. Elle quitta le pensionnat pour revenir définitivement chez son tuteur, où elle était à peine connue des intimes de la baronne,
Parmi ceux-ci se trouvait le jeune comte de Bussières, qui avait aux yeux de Mme de Bierle, entre autres avantages, celui d'être immensément riche, Elle avait jeté les yeux sur lui pour su fille, qui touchait à sa vingt-quatrième année, et que la maigreur de sa dot rendait fort difficile à caser,
Mlle Laure était, il taut le dire, une très-belle personne : malheureusement, elle avait le tort de ressembler beaucoup trop à madaine sa mère, dont les défauts de l'esprit remplaçaient les qualités du cœur. Non moins intelligente que la baronne, Laure comprit que le comte était le mari qu'il lui fallait et elle joua son rôle en conséquence. Mais comme, en dehors de la fortune et de son titre, le jeune homme possédait des agréments physiques très-appréciables, elle s’offrit en même temps le luxe de deux passions: l'ambition et l'amour, En convoitant le titre de comtesse, elle s’éprit follement du jeune comte.
Celui-ci, cajolé par la mère, fasciné par les tendres regards de la séduisante demoiselle, se laissait doucement enlacer dans les mailles serrées d’une séduction bien dirigée et risquait fort de se brûler à la lamme de deux beaux yeux.
La baronne en était aux premières escarmouches quidevaient provoquer une demande en mariage, lorsque Mlle d’Arfeuille vint reprendre dans la maison de son tuteur la place qui lui appartenait.
Aussitôt la situation changea. Le comte, qui résistait depuis un an aux savantes attaques portées contre lui, fut vaincu du premier coup. Ce que n'avaient pu faire les grands yeux noirs pleins de provocations encourageantes de la belle Laure fut le triomphe d’un regard timide et voilé des deux yeux bleus de la blonde Valentine,
Dès le premier jour, Laure avait senti le démon de la jalousie pénétrer dans
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pénétrer dans
LE MALÉDICTION D'UN PÈRE 205 son cœur, Elle essaya de lutter atin de l'emporter sur sa rivale inc msciente, mais elle S'apercut bientôt qu'elle n'avait plus rien à espérer,
Alors, ce fut la haine, une haine sourde, d2 tout son être,
Quelque temps après, le comte de Bussières demanda la main de Valentine à Son tuteur, C'était prévu. Laure eut la force de Comprimer dans son cœur déchiré et saignant sa fureur et sa rage, Cependant Mile d'Arfeuille avait répondu à son oncle qu'elle ne voulait pas se marier, Laure voulut se rattacher à l'espoir, L'illusion est si facile ! Malheureusement, c'était un amour profond, ardent, nous pouvans même dire une passion, que Valentine avait inspiré au comte de Bussières, Laure ne tarda pas à comprendre qu'elle devait renoncer à ses rêves ambitieux et que le comte était à jamais perdu pour elle,
cachée, implacable, qui s'empara
Îl— Lys prances NOIRS :
Un jour, Lucien de 1
Auranne parla à son père de son amour pour Mlle d'Arfeuille.
— Voilà une grande folie, dit le digne magistrat ; ne sais-tu as que Mile 4 0 * 2 . o . G EE ON | l Valentine d'Arfeuille est une des plus riches héritières de France ?
— Je le sais, mon pere, répondit le jeune homme : mais Mlle Valentine n'aime,
— Comment le sais-tu ?
— Elle me l'a dit.
Le magistrat eut un haut-le-corps et regarda fixement son fils dans les yeux.
— Lucien, reprit-il] d’un ton srave, aurais-tu eu l'audace de profiter des relations d'amitié qui existent entre cette jeune fille et ta sœur et des circonstances qui t'ont permis de la voir chez ton père, pour lui parler d'amour ?
Le jeune homme rougit et baissa les yeux.
— Si tu as fait cela, continua le rigide magist vaise action,
Lucien tressaillit,
— Oui, une mauvaise action,je le répète, C'est sur agréable et faire plaisir à ta sœur, que le baron de Bierle à consenti à laisser venir sa nièce chez moi. Il me la confiait, Lucien, je suis responsable de ce qui s'est passé dans ma maison. Or, la confiance de M, de Bierle a été trahie, et tu as fait de ton père le complice d’une malhonnêteté, d’un acte odieux que je désapprouve, que je blâme, que Je flétris !...
— Oh? mon père ! murnrara le Jeune homme,
— Maintenant, que s'est-il passé? Je ve
Le jeune homme ne lui cacha rien,
M, de Luranne était atterré. Na conscience d’honnête homme lui montrait “ette aventure beaucoup plus grave qu'elle ne l'était réellement ; elle prenait à ses yeux des proportions énormes,
Il fit appeler sa fille et lui re
rat, tU as commis une mau-
ma demande, pour m'être
ux tout savoir, parle,
procha sévèrement sa conduite, en lui montrant le vilain côté du rôle qu'elle avait joué dans cette déplorable affaire,
Julie pleura à chaudes larmes. Elle n'eut pas de peine, d’ailleurs, à prouver à son père qu'elle avait agi très innocemment et Par un entraînement irrésis. tible de son cœur,
C'était quelque chose pour le magistrat de constater
que la conduite de ses enfants ne s'était point |
asée sur un calcul misérable ; une pensée vénale eût
‘fait un crime de ce qui n’était qu’une légèreté, Il 8
Mais le mal fait, il était urgent de le réparer.
— Je place mon honneur, qui est le vôtre, dit M. de Luranne à ses enfants, au-dessus de toutes les considérations ; vous avez agi l'un et l'autre sans réfle. xions, sans voir sur quelle pente dangereuse vous vous engagiez: je ne doute pas de la pureté de vos intentions,mais elles peuvent être suspectées par d'au tres ; voilà ce qui ne doit pas être ; je n'admets pas que nous puissions seule ment être soupçonnés,
La grande fortune de Mile d'Arfeuille, Lucien, aurait dû te préserver di l'aimer et, dans tous les cas, t'empécher d'élever ta pensée jusqu'a elle, Tu Pas aimée, tu le lui as dit, tu as troublé le cœur de cette jeune fille ; voila en quoi tu as mal agi, voilà pourquoi tu es coupable, Quoi ! on pourrait t'accuser, ac cuser ta sœur et moi-même d'un manège honteux, d'un cauleul infûme, d'une séduction, d'une captation !... Jamais? A cette seule pensée, mon dine se ré volte, ma chair frissonne et tout mon sang bout dans mes veines !...
Si le baron de Bierle était instruit de ceci, que penserait-il de moi, de nous tous? N’aurait-il pas le droit de me demander un compte sévère du bonheu de sa nièce ? Je sais bien que je pourrais lui répondre : Vous me l'avez confie c'est vrai ; nous avons été aveugles et imprévoyants autant lun que Fautre. Mais cela n'adoucirait pas l'amertume des reproches que me fait ma consciense, Ah! tout cela est grave et douloureux :
Me comprends-tu, Lucien ? continua-t-il, Es tu bien pénétré du sentiment ci délicatesse et d'honneur qui me fait te parler ainsi ?
Le jeune homme répondit par un mouvement de tête,
Il était consterné,.
— Tu n'as qu'un moyen de réparer dignement ta faute, reprit le pére, c'est de ne plus revoir Mlle d’Arfeuille, c'est de cesser de penser à elle,
Lucien laissa échapper un gémissement,
— Ton amour est insensé, sans espoir... Je connais assez le baron de Bierle pour être sûr d'avance qu'il te refuserait nettement la main de sa pupille, lunique héritière des d'Arfeuille, Tu as du mérite, du talent, tu auras peut-être un avenir plus brillant que le mien ; mais actuellement, mon uni, tu n'es rien encore qu'un avocat très-obseur ; ce n'est pas suffisant pour te donner la hardiesse de prétendre à la main de Mile Valentine. Crois-moi, consulte ta raison, regarde mieux dans la vie réelle et tu reconnaitras que tu as caressé une chimère, que tu t'es bercé dans un rêve.
Enfin, renonce à l'espoir d'épouser Mile d'Arfeuille : pour elle, pour toi, il le faut.
— Mais elle, mon père, mais elle ! s'écria Lucien.
— Elle se martiera, Il y a quelques jours, elle à été demandée en mariage par le comte de Bussières, dont la fortune est, dit-on, supérieure à la sienne.
Lucien jaissa tomber sa tête dans ses mains et sanglota,
—- Le malheureux, comme il l'aime ! murmura M. de Luranne.
Huit jours plustard, Lucien, nommé substitut dans une petite ville du Midi, se rendait à son poste.
Valentine, ne voyant plus son unie de pension et s'étonnant de ne plus entendre parler de Lucien, trouva le moyen, sous le prétexte d'une visite, de se faire conduire par son tutenr chez M. de Luranne. Alors elle apprit le départ du jeune homme, Elle eut avec Julie une longue conversation où elle essaya de pénétrer la véritable cause de ce départ qu'on avait tenu à lui cacher. Mlle de Luranne, docile aux instructions qu'elle avait reçues de son père, lui dit que Lucien devait songer à se,créer-une position, et qu'une place de substitut
lui a) moye histoi temp:
Va qu'ell Jul Lurar Qu avait cela é mond Elle Cep ment ; et san leur P Adolp Le nous |’ peu tr Vale Cela se sera guériso il met | Mall remplit que le immen:
force di fantôm N'os.
en Jui-n noirs, | presque de la co à une st trôlées ; Savoir, & plutôt s Onze Cet h.
un insta effet, un liciter, ] Pris d ble, il n ses regat
» à ses enfants,
utre sans réfle 2 je ne doute ctées par d'au uissions seule
e préserver cl raelle, Tu l'as ; voila en quoi t'accuser, ac inféume, d'une mon àmne se ré PUR e loi, de Hous e du bonheu e l'avez confice un que l'autre.
dia COoNsCIense,
u sentiment ci
ü le père, cest
Le,
xuron de Bierle sa pupille, lu HU l'AS peut-être ui, tu nes ren
onner la hardiulte ta raison, As Ccaressé une
lle, pour toi, il
lée en miuiage
re à la sienne.
he,
ville du Midi,
de ne plus en- 1e visite, de se pprit le départ où elle essaya uicacher. Mlle n pére, lui dit ee de substitut
LA MALÉDICTION D'UN PÈRE 207 lui ayant été offerte, il s'était empressé de l'accepter, Elle trouva aussi le moyen de lui faire Comprendre que leur causerie intime d autrefois et sa petite histoire amoureuse devaient être considérées par elle comme un agréable passetemps de pensionnaires,
Valentine quitta son amie qu'elle avait au cœur,
Julie, croyant lui rendre service et racheter en même temps ce que M, de Luranne appelait une légèreté coupable, l'avait cruellement blessée,
Quoi ! on s'était permis de jouer avec son cœur comme avec un hochet ! On avait fait de ses pensées, des amusements de pensionnaires !,,, Elle trouvait
cela épouvantable, monstrueux, 11 y avait de quoi prendre la vie en dégoût, le monde en horreur
désolée, désenchantée mais non guérie de l'amour
Elle pleura et fit d'amères réflexions,
Cependant, Pressée par M. de Bierle qui, se sentant vieillir, tenait absolument à la marier, n'ayant près d'elle Personne sur qui elle put s'appuyer, gènée et sans joie dans cette maison qu'elle avait enrichie, ayant dans l'âme la douleur profonde de sa Première illusion détruite, elle consentit à épouser le comte Adolphe de Bussires.
Le comte était grand, bien fait, distingué, agréable de f nous l'avons dit, d'excellentes qualités, peu trop sérieux pour son âge.
Valentine éprouvait pour lui de la sympathie et elle s'était dit :
— Je l’aimerai,
Cela devait venir avec l'oubli du
igure, et porédait, Son plus grand défaut était d'être un
passé et à mesure que le souvenir de Lucien se serait effacé de mon cœur. [a plaie était encore vive, il fallait attendre la guérison, Si un Second amour est généralement plus durable que le premier, il met plus de temps à naître et à s'épanouir,
Malheureusement, le comte ne comprit point le doux devoir qu'il avait à remplir. Il ne sut rien faire pour aider à la guérison, Il s’aperçut cependant que le cœur de la jeune femme ne lui appartenait point; ce fut pour lui un immense chagrin ; mais, au lieu de mettre tout en œuvre pour le conquérir à force de prévenances, de sollicitude et de tendresse, il eut peur, niaisement, du fantôme du passé, I] devint morose, SoUpéonneux, ombrageux, jaloux.
N'osant point aborder franchement, hardiment la situation, il se renferma en lui-même, et,Mmanquant de confiance, il se laissa aiguillonner par les diables noirs, Le sourire disparut totalement de ses lèvres, il devint plus sérieux encore, presque sévère, et son caractère S'aigrit, Un mot, un mouvement, un regard de la comtesse, il l'interprétait et le éommentait à sa manière, Il la soumit à une surveillance offensante pour sa dignité ; ses moindres actions furent contrôlées ; c'est à peine s’il lui laissa la liberté de penser, Sans le vouloir, sans le Savoir, sans doute, il devint un tyran conjugal, Enfin il s’arrangea si bien, ou plutôt si mal que, au lieu d'attirer sa femme à Jui, il l'éloigna, la r'epoussa.
Onze mois après le mariage, la comtesse mit au monde un fils,
Cet heureux événement transporta le comte au septième ciel. On put croire un instant que ses diables noirs s'étaient envolés à tire d'ailes. Ilse fit en lui,en effet, un changement considérable ; ‘s la comtesse nent pas lieu de s’en féliciter. Il ne fit Pas #ttention à elle,
Pris d’un amour paternel étrange, étonnant, Pour ne pas dire inraisemblale, il n'eut plus qu’une pensée : son fils. Ses attentions, ses soins, ses paroles, ses regards étaient uniquement pour son fils ; il ne voyait plus que lui, ne con-
Pa pr vs
naissait plus que lui. En dehors de lui son fils était tout ; il en fit son Dieu,
se fit son esclave.
Pour se consoler, sans doute, de ses chagrins imaginaires, il passait lés jours et souvent les nuits en contemplation devant le berceau de l'enfant,
Certes,on a vu des pères chérir leurs fils et se montrer souvent d’une faiblesse regrettable pour eux ; mais jamais peut-être on n'avait eu l'exemple d’une tendresse aussi excessive que celle de M. de Bussières, Ordinairement on laisse le fils à sa mère au moins jusqu’à l’âge de cinq ou six ans ; le comte s’empara du sien dès le premier jour de sa naissance et ne le quitta plus. Cette passion inouie du père pour l'enfant sautait aux yeux et était pour tout le monde un sujet
d’étonnement,
Les intimes du comte disaient en souriant, en parlant de son affection pour son fils :
— Dans son bonheur il y a un regret, c'est de ne pouvoir ramplir auprès de son enfant tous les devoirs de la maternité.
Valentine avait témoigné le désir de nourrir elle-même son fils, le comte pré. tendit qu’elle était trop déliçate et prit une nourrice, La mère se trouva ainsi séparée de son enfant, qu’elle ne voyait presque jamais. C'était comme une grâce que lui accordait son mari lorsqu'il permettait à la nourrice de lui amener son fils.
Il semblait que le comte voulût être seul à l’aimer. De fait il était jaloux des caresses que la mère lui prodiguait parfois. Si elle le prenait dans ses bras :
— Prenez garde, s’écriait-il, vous allez le blesser !
Et il le lui enlevait pour le rendre à la nourrice.
Elle finit par ne plus oser l’embrasser,
Elle avait espéré trouver un refuge dans l'amour maternel, elle fut obligée <le renfermer celui-ci comme l’autre dans son cœur et de se faire une vie à part, contrainte, sans expansion, qui l'eût conduite à une apathie physique et morale complète, si elle n’eût pas eu pour la secouer le tourment de ses secrètes pensées.
Nous ne dirons pas les amertumes dont son âme était abreuvée.
Son mari s’éloignait d'elle, il lui prenait son enfant, tout lui manquait. Elle devint plus libre. Atteinte dans sa dignité, froissée dans ses sentiments, elle voulut échapper à la torpeur qui s’emparait d’elle lentement ; elle chercha les distractions au dehors. Des avances les plus gracieuses lui furent faites et, si elle eût eu le goût des plaisirs frivoles, elle fût devenue facilement une reine des fêtes mondaines.
IIT--MADEMOISELLE LAURE
Laure s'était peu à peu rapprochée de la jeune femme après son mariage et lui témoignait une véritable amitié. Valentine crut à la sincérité de cette affection un peu tardive, qui venait à elle, et y répondit avec joie et reconnaissance, Pleine de confiance, ignorant le mal involontaire qu’elle avait fait à la bellefille de son tuteur, elle ne pouvait se douter que celle-ci jouât vis-à-vis d'elle une odieuse comédie et ne la caressât que pour mieux pouvoir l’étouffer.
Laure avait juré de se venger, et tout en comblant sa rivale de caresses dont elle eût voulu faire des morsures, elle attendait, avec la patience d’un fauv qui guette une proïe, le moment où elle pourrait donner à sa haine une entière satisfaction.
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LA MALÉDICTION D'UN pèrr 209
Comment espérait.elle arriver son but était de jeter la dé temps, de les séparer,
à sa vengeance? Elle ne le savait pas, Mais sunion entre les deux époux, de les frapper en même pour avoir ensuite le droit de consoler l'ingrat qui l'avait dédaignée et qu’elle aimait toujours, Elle n'était pas diflicile sur le choix des Moyens ; elle n'aurait pas hésité un instant à devenir la maitresse de M, de Bussières, pour se donner seulement la joie d'humilier
Dans tous les Cas, elle pouvait frapper Valentine d'au la jeune femme, trompée par son hypocrisie, se livait qu'elle voulait lui porter,
Quand elle eut découvert que le comte était jaloux et la comtesse malheureuse, elle éprouva une joie intérieure très-vive, qui se traduisit aussitôt par un redoublement de fausse affection pour la jeune femme et des attaques pleines d'adresse contre les bizarreries d'humeur de M. de Bussières,
Agissant à la fois près du mari, dont elle exCitait perfidement la jalousie, et de la jeune femme, dont elle semblait prendre la cause avec un touchant intért, elle jetait entre eUX, avec une audace et une cruauté Sans pareille, son veain de discorde,
Froidement, appelant à elle toutes les ressources de la di elle calcula le parti qu'elle pouvait tirer de la situation,
[nsinuante et astucieuse, elle amena peu à peu Valentine à lui faire des de-
mi-confidences, Ce que la comtesse n'osa ou ne voulut point lui dire, elle le devina.
la comtesse, tant plus sûrement que sans défiance aux coups
plomatie féminine,
Ainsi, la jalousie du Comte était jusqu'à un certain point justifiée, Valentine avait au cœur un secret, un amour vivace encore, des regrets,
Cette nouvelle découverte lui causa un éblouissement,
[ lui restait à connaître le uomde l'homme qui occupait la pensée de la comtsse, Elle chercha et trouva sans peine. Valentine avait cessé de voir Julie de Luranne, cette amie de pension qu'elle aimait tant autrefois, Elle n'eut qu'à se demander Pourquoi et la lumière jaillit,
Maintenant qu’elle possédait le secret de 1 elle pourrait le faire servir à sa vengeance,
L'esprit des méchants est fécond une bataille décisive, elle dressa so Prépara ses batteries,
Elle rechercha la société de Mlle de Luranne et elle fut d'autant mieux accueillie cu : la sœur de Lucien souffrait beaucoup de ne plus voir Valentine et désirait vivement se rapprocher d'elle,
Un jour, Mlle de Luranne, toute Joyeuse, annonça à Laure que son frère, qu'elle n'avait pas vu depuis dix-huit mois, allait venir passer un mois à Paris,
vilà ce que Laure attendait. Elle eut de la peine à dissimuler sa joie.
Un soir, en entrant dans le salon de la baronne de Bierle, où Laure avait
organisé une petite sauterie intime, la comtesse de Bussières se trouva devant Lucien de Luranne.
à comtesse, elle examina comment
; Comine un général d'armée qui va livrer 1 plan, combina les moyens d'exécution et
[ls n'avaient été prévenus ni l’un ni l’autre : c’est un tableau, un coup de this
‘ratre que Laure avait voulu s'offrir, Elle attacha sur les deux jeunes gens sou revard sombre et perçant,
ucien s’avança vers la comtesse et ] butiant quelques paroles que la jeune comprendre,
a salua respectueusement, tout en bal femme, visiblement troublée, ne put
Valentine était devenue très-pâle, Elle lui rendit fr
oidement son salut, et,
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sans prononcer un mot, elle s’empressa d'aller à la baronne prés de laquelle elle s'assit
Le jeune homme la suivit des yeux tristement et gagna l'embrasure d'une fenêtre afin de cacher son émotion,
Laure avait tout observé, Elle était satisfaite,
— [ls s'aiment toujours,se dit-elle,je n'aurai qu'a souffler sur le feu pour ture pétiller la famine,
Au bout d'un instant, la comtesse aperçut Julie qui la regardait, les veux humides, et paraissait hésiter à venir à elle,
Valentine se leva et lui tendit la main.
La jeune fille ne tit qu'un bond pour être à son cou, Elles s'embrassèrent
— Tu me pardonnes ? murmura la voix de Julie,
— Oui,
— Je t'ai done vraiment fait de ln peine?
— Beaucoup.
— Ah! tu ne sais pas ce qui s'est passé, tu ne dois pas le savoir...
— (jue veux-tu dire ?
— Je te le dirai peut-être ; mais plus tard, plus tard.
Et elle ajouta tout bas, à son oreille :
— Quand tu seras heureuse,
La comtesse tressaillit et regarda son amie avec surprise,
Laure s'était approchée,
— Je le savais bien, moi, que vous vous aimiez toujours,"dit-elle d'une voix aïnable,
Ces paroles, qui pouvaient être à double entente, eurent un écho douloureux dans le cœur de la comtesse,
— Oh ! oui, toujours, répondit Julie en saisissant la mainde Laure, et je ne sais comment vous remercier de m'avoir rendu ma chère Valentine.
Nous nous reverrons, n'est-ce pas ? reprit-elle en s'adressant à la comtesse ; souvent, tu le voudras bien, tu me permettras d'aller te voir ?...
— Oui, oui, tu viendras.
— Mon père est ici, reprit Julie, il sera aussi bien heureux de te revoir. — Où est-il ?
— M. de Luranne est avec M. de Bierle et queljues autres amis de M. le
baron dans le petit salon, dit Laure ; ils sont en train de faire leur partie de whist,
—— Allons les déranger dans leur grave occupation, dit gaiment J'ulie en prenant le bras de la comtesse,
Elles entrèrent dans le petit salon,
Te jeune dame se mit au piano et joua une valse, Quelques couples de jeu
;,ens + onlacèrent et la danse commença.
ire s'approcha lentement de Lucien, qui était resté isolé, absorbé dans se. vensées, cach: : demi par une tapisserie.
-— Vous êtes bien songeur, M. de Luranne,lui dit-elle ; pourquoi ne dansez vous pas ?
— Je n'ai jamais aimé beaucoup la danse, répondit-il tristement.
— Aujourd'hui, presque tous les jeunes gens disent cela: vous devenez bien graves, messieurs.
— La gravité, mademoiselle, est pour moi une obligation. — Dans l'exercice de vos fonctions, soit, répliqua-t-elle ; mais quand il est
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Sans doute, tit il, en souriant, ins chacun il son Caractore, son temp'rainent,
Et le vôtre est d'être SAVE partout et toujours, Il s'inclina, — Je veux Pourtant vous distraire, reprit-elle, Vous avez bien voulu acc epter notre invitation et je serais désolé si vous aviez regret d'être venu. — Oh! vous ne le pensez pus ! J'ai toujours été accueilli gracieusement chez M. le baron de Bierle, j'y suis revenu aujourd'hui avec plaisir, Elle Jui prit la main.
Vous êtes de nos anciens amis, dit elle, et "ous Voir si triste, J'en connais peut être | Les yeux du jeune homme se fixé — Tenez, reprit-elle, allons nous “ous Voulez, nous causerons, I la suivit en se disant !
— Que veut.elle me dire ?
A l'endroit où ils s'assirent, l'un prés de l'autre, ils pouvaient parler sans craindre d’être entendus par des oreilles indiscrètes, [ restèrent un moment silencieux.
— Je croyais que nous devions causer ? dit.il. — C'est vrai, fit-elle :
-— De quoi ?
— De ce qui vous rend triste, de ce qui vous préoccupe, vous inquiète, — Je suis toujours ainsi, fit.il, — Depuis quand ? Depuis qu'elle est mariée ?
I sursauta sur son siège et la regarda avec effarement. — Je lis dans vos yeux et dans votre cœur comme dans un livre ouvert Poursuivit-elle ; vous l’aimez toujours, [lui saisit le bras et le serra fiévreusement, — Oh ! taisez-vous ? Murmura-t-il.
— Personnne ne nous écoute et elle n'est avec Votre sœur dans la chambre à coté.
— N'importe, si vous saviez . Fa — Dites, je saurai.
— Eh bien, j'ai Peur,oui, j'ai peur de ne pas être maître de moi, — Oh !il y a assez de monde ici pour vous retenir, — Muis comment avez-vous Pénétré ce secret que je voudrais me cacher à
Moi mêmn , que j'ai enseveli au plus profond de mon cœur ? Est-ce elle qui vous a dit?..,
je suis vraiment btrariée de “u cause, , rent ardemment sur les sions.
asseoir là-bas, à l’autre bout du : lon, et, si
mais je réfléchis, j'hésite à vous parer de cela,
pas là ; elle cause pre ablemen
— Valentine ne m'a rien dit; en la voyant souffrir, j'ai deviné, — Elle souffre, dites-vous, elle souffre ?
— Autant que vous,
— Est-ce que son mari ?...
— Le comte l'adore.
Lucien poussa un soupir,
—- Mais elle ne l'aime Pas, ajouta Laure.
— Elle ne l'aime pas !
— Elle ne peut pas l'aimer, puisque son
Sœur Vous appartient, puisque c’est Vous qu’elle aime.
me mem eme rememe
— Oh! ne me dites pas cela !
— Malheureusement, c’est la vérité. Vous n'avez donc pas remarqué sa pa eur, son trouble, quand, tout à l'heure, vous vous êtes trouvés en face l’un de autre ?
— Non, je n'ai vu que sa froideur et le mouvement brusque qu'elle à fuit pour s'éloigner de moi,
— Cela se comprend, devant tant de témoins elle a craint...
— Quoi !
— De se trahir.
Le jeune home était extrêmement agité ; il avait la respiration haletante,
Laure le dévorait du regard. ;
— J'aime beaucoup Valentine, reprit l'hypocrite créature, ne pas la savoir heureuse est une grande affiction pour moi. Nulle plus qu'elle, pourtant, n'a. vait droit au bonheur, Ah ! pourquoi ne l’avez-vous pas épousée !
.— Ah! oui, pourquoi? fit-il douloureurement ; demandez-le à mon père. V ous le connaissez, mademoiselle, mais vous ne savez pas jusqu'où, en toute Constance, il pousse la délicatesse des sentiments, et combien il est susceptible sur les choses qui touchent à la considération, à l'honneur. La fortune de Mlle d'Arfeuille a été pour lui un épouvantail, Il a craint qu'on ne l’accusit d'avoir attiré Valentine dans sa maison en vue d’une odieuse spéculation ; il à craint qu'on ne l’accusât d’avoir prêté la main à une basse intrigue et de passer aux yeux du monde pour un homme peu serupuleux, capable de tout sacrifier à son ambition. Sa volonté a pesé sur la mienne et il m'a ordonné de renoncer à Valentine, que le comte de Bussières venait de demander en murlage ; je n'ai pas eu la force de me révolter contre son autorité, j'ai obéi.
— Vous avez eu grand tort et M. de Luranne aussi; si à cette époque j'avais su tout cela, aujourd'hui ma chère Valentine serait heureuse, vous l'auriez epousee,
Le jeune homme baissa la tête,