LA LETTRE ANONYME
La comtesse de Bussières sortait presque tous les jours à l'exception pourtant du vendredi, qui était le jour où elle recevait ses amies, Elle allait rarement à pied, mais,bien qu'il y eût trois chevaux à l'écurie et sous la remise une calèche et un coupé, à moins que ce ne fût pour rendre certaines visites ou faire une Promenade an Bois, elle préférait prendre une voiture de remise où méme de place, C'était une idée à elle, et le comte, qu'elle prévenait toujours, d’ailleurs, de ses sorties, la laissait faire comme il lui convenait. Trois jours après la conversation qu'elle avait eue avec Laure, elle sortit à Fied vers deux heures de l'après-midi, C'était un samedi. Elle portait un vêtement noir très-simple.
À vingt-cinq pas de l'hôtel elle prit un fiacre et se fit conduire à la porte de Courcelles. Là, elle mit pied à terre, paya le cocher et le ren voya. Ë Elle avait eu la précaution de couvrir son visage d'un voile épais, Elle traversa la barrière, baissant la tête sous les regards curieux des employés de l'octroi, et se trouva hors de Paris.
Un peu plus loin, une voiture stationnait sur la chaussée, Une tête se montra à la portière et une main agita un mouchoir blanc, Valentine marcha rapidement vers la voiture, La portière s’ouvrit et elle prit place à côté de Ja Personne qui occupait déjà le coupé.
C'était Laure.
— Est-ce que vous m'attendez depuis longtemps ? demanda la comtesse
— Depuis quelques minutes seulement,
— Alors, je ne suis pas en retard ?
— Non, mais nous n'avons pas de temps à perdre,
Le cocher ferma la portière, Laure lui fit un signe et il grimpa lestement sur son siège, Un coup de fouet cingla les flancs du “heval, qui partit comme um truit,
— Où allons-nous ? demanda Valentine,
— Pas loin, à Asnières.
— Îl nous attend ?
— Non, le rendez-vous n'est Pas pour aujourd'hui. Mon Dien, vous êtes toute tremblante, calmez-vous.
La comtesse était en effet très-agitée,
— Je ne sais ce que j’éprouve, ba'butia-t-elle, il me semble que j'ai peur.
— Peur ! pourquoi ? n’êtes-vous pas avec moi ?
— Je ne saurais le dire, c’est comme un pressentiment,
— Enfant que vous êtes, vous n’avez rien à craindre.
— Laure, puisqu'il ne nous attend Pas, pourquoi cette promenade à Asnières
mn MR
D eme mo
«le Dierle,
Asnières, à cette époque, n'était pas à beaucoup près ce qu’il est aujourd’hui.
C'était un village habité surtout par des maraîchers. Cependant, les Parisiens commençaient à y acheter des terrains et à y faire construire ces délicieuses villas qui ont peu à peu métamorphosé l’ancien village en une des plus jolies villes des environs de Paris.
Le chemin de fer et les murs d'enceinte de Paris reculés ont placé la petite ville à la porte de la grande. On peut dire qu'elles ne sont plus séparées que par la Seine, avec deux ponts pour traits-d'union, Asnières est devenu un lieu de plaisir, le rendez-vous des canotiers et de nombreuses petites dames à chignons jaunes ; c'est une des promenades favorites des Parisiens, qui aiment à sortir le dimanche après une semaine de retraite et de travail,
Le cheval tit le trajet en moins de trois quarts d'heure, Après avoir traversé le pont, la voiture tourna à droite, suivit un instant le bord de l'eau et s'en gi gea enfin dans une rue ou elle s'arrêta. Quatre ou cinq maisons s’échelonnaient à gauche, à droite des palissades et des murs de clôture marquaient les limites des jardins et des terrains à vendre ou à louer.
Les deux jeunes femmes mirent pied à terre. Elles se trouvaient devant une petite porte peinte en vert, pratiquée dans le mur atin de servir d'entrée provisoire en attendant une grille,
Laure tira plusieurs clefs de sa poche, en choisit une et ouvrit la porte, Llles entrèrent. Au bout d’une allée assez bien entretenue, bordée de plates-bandes fleuries, la comtesse découvrit alors une jolie petite maison bâtie en briques, avec perron et marquise et girouettes sur le toit, Au rez-de-chaussée comme au premier, toutes les persiennes étaient fermées,
Valentine jeta sur Laure un regard inquiet.
— Chez qui sommes-nous donc ici? demanda-t-elle tout bas, comme si elle eût craint d'être entendue par quelque personne invisible,
— Chez moi, quant à présent, répondit Laure, puisque je puis dispeser entièrement do cette maison dont j'ai les clefs. Elle appartient à une dame veuve de mes amies qui, forcée de se rendre en Italie, où elle restera probablement tout l'été, nous à priées, ma mère et moi, de venir de temps à autre donner de l'air aux appartements ; nous sommes même autorisées à nous y installer, s’il était agréable à M. le baron d'y passer la belle saison,
Le jardin n’est pas très-grand ; mais, comme vous pouvez le voir, ilest admirablement planté et déjà couvert d'ombrages.
Elles en tirent le tour, puis elles entrèrent dans la maison, où tout était frais, gracieux, élégant et même coquet comme un nid d'unoureux.
— C’est aujourd’hui samedi,dit Laure à la comtesse; dans huit jours, c’est-à-dire samedi prochain, je passerai ici l'après-midi. Vous connaissez le chemin, vous pourrez venir seule ; du reste, la voiture qui nous à amenées vous attendra rue Bellechasse àun endroit que nous désignerons au cocher. D'ici à samedi J'aurai vu M. de Luranne et il se rendra de son côté à Asnieres. Je ferai en sorte qu'il arrive avant vous ; nous vous attendrons à trois heures.
— Puisqu’il le faut, je viendrai, dit la comtesse d’une voix émue ; mais vous serez là, près de moi, vous l'avez promis.
— Oui, soyez tranquille,
— Je n'ai plus rien de caché pour vous, Laure ; ce que M. de Luranne a à me dire, ce que je lui répondrai, vous pouvez l'entendre.
— Îl est heureux, vraiment, que j'aie cette maison à ma disposition ; c'est un peu comme si je recevais M. de Luranne et vous dans le salon de la baronne
El La La voir | jours, Co tueur Le
CT
Le le mor neur,
[n D presqu qu'elle
[1 (a petite Aujou
MA la troi.
la mais une pe
si] gnemer
Apr ne s’il frémiss, rondis de fou.
— In mains.
Il res Puis, sourire — Ui Mais, parait d — Po je n'ai P din, la elle me « les infâm Elle me I de son fl C’est hor Il luiss le poids « Soudai d'un pas Muinte
st aujourd’hui, t, les Parisiens ces délicieuses des plus jolies
placé la petite 1s séparées que est devenu un Jetites dames à ns, qui aiment s avoir traversé l'eau et s’engas’échelonnaient ient les limires
ent devant une * d'entrée pro-
la porte. Elles plates-bandes tie en briques, lAUSSÉe COMME
comme si elle
is dispeser enne dame veuve probablement itre donner de y installer, s'il
voit’, ilest ad-
où tout était ux.
urs,c'est-à-dire chemin, vous vous attendra d'ici à samedi s, Je ferai en es,
1e ; mais Vous
Luranne à à
osition ; c'est de la baronne
) . , ,, d'un pas lourd, inégal, fiévreux,
Elles réjoignirent la voiture qui reprit rapidement la route de Paris.
La semaine s'écoula, La comtesse aurait peut-être désiré passer ce temps dans la solitude, sans “or personne : mais Laure manœuvra si bien, qu’elle l’obligea à sortir tous les jours. Cela faisait partie des diverses combinaisons de son plan,
Comme on le voit, elle prenait des précautions minutieuses et ne négligeait aucun détail atin d'assurer le succès de sa vengeance,
Le samedi matin, le comte de Bussitres reçut la lettre suivante :
‘ Monsieur le comte, «
Une personne de votre CONNaissance, qui tient à vous cacher son noi pour le moment, croit devoir vous informer d'un fait grave, touchant à votre honneur, et dont on cominence à parler tout bas dans le cercle de vos relations.
“ Depuis quelque temps, on dit un mois, Mme la contesse de Bussières voit presque tous les jours un jeune homme du monde, que vous devez counaître, et qu'elle aimait, Paraît-il, avant son marie,
“ C'est presque toujours à Asnières qu'ils se donnent rendez-vous, dans une petite maison bien discrète, bâtie au milieu d'un jardin et entourée d'arbres. Aujourd'hui, samedi, ils doivent Sy rencontrer dans l'après-midi.
d La rue, Où est située la Maison, ne porte pas de nom encore ; mais c’est la troisième, apres le pont, en descendant la Seine, De la rue on ne peut voir la maison, qui est masquée par un mur assez élevé ; mais, dans ce mur, il y à une petite porte verte Par laquelle on entre dans le Jardin.
“ I ne tient qu'à vous, monsieur le snements qui vous sont donnés, ”
Après avoir Ju ces lignes épouvantables, le comte S'affaissa sur un siège comme s'il eût été frappé de la foudre, Ses traits s'étaient contractés, ses lèvres frémissaient, il était livide, une Sueur froide mouillait son front. Ses yeux àrrondis fixés sur la lettre,qui tremblait au bout de ses doigts, avaient un regard
comte,de véritier l'exactitude des rensel-
de fou.
— Infamie ! ditil d'une voix rauque en froissant avec ‘age le papier dans ses mains,
[ resta un instant immobile, respirant à peine,
Puis, relevant brusquement ] sourire amer,
— Une lettre anonyme, fit-il avec dédain.
Mais, aussitôt, un Sombre éclair S'alluma dans ses yeux. La fureur qui s'enparait de lui tit trembler tous ses membres,
— Pourquoi cette lettre
a tête, ses lèvres pâles se crispérent dans un
el serait-elle un mensonge ? reprit-il d’une voix siffante, Je Nat pas d'ennemis.., Et ces détails : Asnières, la rue, la porte verte, le jardin, la Maison... C'est donc vrai, c'est donc Vral. elle me déteste, Malheur ! Trompé, crompé par elle! Oh! la misérable ! Oh ! les infâmes !... Rien ne l'a resenue, la malheurese, rien, pas même son enfant, Elle me prend mon honneur, me jette sa honte au front et en couvre le berceau de son fls! Et Je laimais, et je l'aime encore... Ah! j'avais raison de douter ! Cest horrible :
Il laissa tomber sa tête d le poids de son malheur.
Soudain, il bondit sur ses junb
Elle ne m'aime pas,
ansses mains et resta un instant comme écrasé sous es et se mit à marcher, arpentant la chambre
Maintenant, les yeux lui sortaient de ln tête et des lueurs sinistres pas-
En
SET ET RE D me mr rm
on nee Les eee cent Un ne ie NE Er Es
saient dans son regard farouche, A chaque instant un cri rauque, semblable a un grognement, s’'échappait de sa poitrine haletante. Ses bras, jetés en avant ou lancés en arrière, avaient des mouvements d'anguille,
Un instant, la pensée lui vint de courir chez la comtesse et de la confondre immédiatement en lui plaçant la lettre anonyme sous les yeux.
S'il eût fait cela, la comtesse, découvrant l’horrible trame ourdie contre elle et voyant l’abime creusé sous ses pieds par le démon de la haine, se serait fuci. lement justifiée en lui disant toute la vérité, La enduite infâme de Laure dévoilée, il en serait résulté un rapprochement complet entre les deux époux, qui ne s'éloignaient l’un de l’autre que faute ‘de s'entendre et de s'être compris, Laure démasquée, humiliée, chassée, aurait dévoré sa rage devenue impuissunte, et le bonheur du comte et de la comtesse, son ouvrage, eût été son plus cruel châtiment.
heureusement le comte changea subitement d'idée.
La jalousie, qui avait fait déjà tant de ravages dans son cœur, lui fit sentir de nouveau, et avec plus de violence que jamais, ses pointes acérées. Ce fut un affreux déchirement, une douleur atroce, Les morsures de la vipère sont moins terribles que celles dé la jalousie. Cette passion funeste enlève le r'aisonnement, atteint les âmes les plus fières, égare les meilleurs esprits.
Le comte prit la résolution de rester calme, de dissimuler, et ne songea plus qu'à tirer une vengeance terrible de l’outrage sanglant fait à son nom. et à son honneur!
Laure triomphait sur toute la ligne.