‹ La malédiction d'un père [microforme]Chapitre 67 sur 109 · VI-—LE PIÈGE · texte numérisé non relu

VI-—LE PIÈGE

Quand M. de Bussières se trouva en présence de sa femme à l'heure du déjeuner, à part un pli rebelle qui s’obstinait à rester sur son front, son visage avait repris son expression habituelle. Nul n'aurait pu se douter qu'il enduruit une effroyable torture. Il eut la force de causer un peu et même de paraitre gai, ce qui lui arrivait rarement.

Sans en avoir l'air, il observait la comtesse à la dérobée ; il n'eut pas de peine à s'apercevoir qu’elle était soucieuse et préoccupée.

— C'est le trouble d’une conscience tourmentée, se dit-il. Est-ce que vous sortirez aujourd’hui ! lui demanda-t-il en se levant de table.

— Oui, répondit-elle,

— C'est bien, où irez-vous ?

— Chez Laure,

— Ne vous a-t-elle pas fait une visite hier ?

— Oui, mais je lui ai promis de la voir aujourd’hui.

— Comme elle ment avec audace, pensa le comte. Ni vous voulez prendre lx voiture, reprit-il tout haut, je donnerai l’ordre d’atteler.

— Non, merci: d'iei à la rue d'Anjou il n'y a pas loin, une promenade pied me fera du bien.

— Comme vous voudrez, je dois sortir aussi, mais j'aurais pris une voiture de louage.

Sur ces mots il la quitta.

La comtesse laissa échapper un soupir. Elle sentait revenir en elle les inquiétudes des jours précédents, Mais elle s'était fatalement engagée, elle avait promis.

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LA MALÉDICTION D'UN PÈRE 221 yeux du monde, sans doute, se dit e reproche rien,

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Celui-ci parut aussitôt.

— Germain, quelle heure est-il ?

demanda M, de Bussières, Le domestique regard

4 son maître avec ébahissement.

— Monsieur le comte n'a qu'à regarder ln pendule, dit-il, il est une heure moins cinq minutes, Le comte eut un sourire singulier, — Ah! c'est vrai, fit-il.

— Mon maître est bie

n distrait, bien sombre se-t-1] donc ?

, Se disait Germain, que se pas- — Gernain, reprit le comte, Mme la comtesse doit sortir tout à l’heure, je sortirai moi même un instant après elle, — Îl faut commander les voitures ?

— Non, Mme la ntesse, vous le savez, anime à aller à pied. Quant à moi,

je prendrai aujourd'hui une voiture de louage. Vous irez la retenir tout de suite ; vous choisirez un bon cheval et vous donnerez l'ordre au cocher d'aller attendre sur je quai au pin de la rue Bellecliasse, Le domestique Sinclina et se dirigea vers la porte, — Germain, ajouta le comte, cela fuit, vous reviendrez aussitôt, j'aurai peut être de nouveaux ordres à vous donner.

Le valet de chambre sortit,

Le comte passa de sa chambre dans son cabinet. Il y avait la, ce qui ne se trouvait guère à

à cette époque chez les grands seigneurs, une magnifique biblio. thèque de plus de deux mille voiumes de choix.

Le comte ouvrit un autre meuble dans lequel se trouvait une précieuse collection d'objets d'art d'une grande rareté, Dans une boîte, enrichie de belles incrustations d'argent, il prit un Pistolet à deux coups. Il fit jouer les batteries afin de s'assurer qu'elles étaient en bon état, puis ayant chargé l’arme, il la glissa dans une de ses poches,

Son regard avait une expression terrible,

[ ventra dans sa chambre,

Un instant après le valet de chambre reparut.

— J'ai fait ce que monsieur le comte m'a ordonné,dit-il, la voiture attendra

— C'est bien, Germain, merci Si Mine la comtesse est sortie

— Pas encore, monsieur le comte,

— Alors vous allez attendre dans l'antichambre, et k cour de l'hôtel vous viendrez me prévenir,

Germain se retira et, tout en se rendant dents :

» dit brusquement M, de Bussitres, Savez vous

aussitôt qu’elle traversera

à son poste, il gronmelait entre ses -— Monsieur le comte à un drôle d'air ; chose extraordinaire.

Le comte n'attondit pas longtemps ; quelques minutes après, le domestique vint lui dire que la comtesse sortait de l'hôtel,

\. de Bussivres prit son chapeau et bondit hors de l'appartement.

Germain hocha tristement la tête.

Le comte, ayant franchi le seuil de lh dans la rue, Il ne vit point la comtesse,

“écidément, il se passe ici quelque

‘tel, plongea avidement son regard fais, à ce moment, une voiture tour-

na à l'angle de la rue Naint-Dominique et descendit la rue Bellechasse au gran trot du cheval,

— Elle est dans cette voiture, murmura le comte qui, cependant, n'avait pu

voir si quelqu'un occupait le coupé,

A son tour il descendit rapidement la rue, Une voiture était au repos sui le quai, le cheval piaffait d'impatience en mordant son frein,

— C'est vous qui attendez? dit-il au cocher, qui se tenait debout pres du véhicule,

— Oui,

— C'est moi que vous devez conduire,

I 'ouvrit lui-même la portière et se jeta dans la voiture.

Où allons-nous? demanda le cocher,

— À Asnicres, ?

— Diable, ce n’est pas tout près : quelle rue ?

— Je vous l’indiquerai quand nous serons là.

— A la bonne heure, car je ne connais pas beavcoup ce pays-là,

Le cocher referma la portière, monta sur son siège, secour seulement les rênes et le cheval partit.

Ce jour-là, la maison d'Asnières avait pris un air de fête, le soleil y entrut à gaîment par toutes les fenêtres ouvertes,

Laure et Lucien de Luranne attendaient dans ie salon au rez-de-chaussée.

En apparence, Laure était calme, elle s'efforçuit de paraitre souriante : luuis, à mesure que l'heure approchait, d'horribles angoisses étreignaient son cœur, Qu'alluit-il se passer? Elle ne pouvait le deviner, et elle se le demandait avec une sombre inquiétude, Elle sentait bien qu'il fallait peu de chose pour que tout tournât à sa confusion. Toutefois, elle comptait sur la jalousie et l'emportement du comte pour brusquer le dénoûment. Elle le souhaitait terrible, Du moment qu'elle se serait vengée de lui, qui l'avait dédaignée, d'elle qui lui avait tout pris, qu'importe ce qui arriverait ensuite, Mais il lui fallait sa vengeance et elle pouvait encore lui échapper.

— Si elle n'ailait pas venir ! pensait-elle,

Lucien, inquiet d’une autre manière, avait la même pensée,

Laure lui avait dit:

— Vous désirez la revoir, causer avec elle, elle le désire aussi ; je vous y üiderai ; pour elle et pour vous, je ferai cela,

Et il avait accepté avec reconnaissance, avec ivresse, comptant trouver dans un entretien avec Valentine le courage qui lui avait manqué souvent, l'apaisement et une joie suprème pour son cœur,

Trois heures sonnérent,

— Elle ne viendra pas, dit tristement le jeune homme,

À chaque instant Laure se levait, s’approchait de la fenétre et tendait l'oreille,

Enfin, un pas léger fit crier le sable de l'allée du jardin,

Laure se pencha à la fenêtre, regarda, puis se tourna vers Lucien en disant :

— C'est elle,

Le jeune homme se leva, les yeux étincelants, le front rayonnant,

Laure ouvrait la porte du salon devant la comtesse, qui entra tremblante, se soutenant à peine.

— Vous voilà, dit M de Luranne en s’avançant, oh! merci, merci !... Vaincue par son émotion, la comtesse se laissa tomber dans un fauteuil. Debout près de la porte, Laure les regardait, un sourire cruel sur les lèvres,

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Le jeune homme plia le genou devant Valentine.

— Je vais n'assurer que la porte du jardin est bien fermée, dit Laure,

Etelle S'esquiva aussitôt, laissant la porte du salon entr'ouverte. en effet, à la porte du jardin, mais ce fut pour l'ouvrir à de entrer en la poussant seulement. Cela fait, blottit derrière un massif de lilas et attendit.

— Du moment que la comtesse est venue, se disait-elle, le comte va venir,

Lucien s'était eniparé d'une des mains de la comtesse et la couvrait de baisers, Valentine tenait sa tête inclinée n'osant le regarder,

— Ainsi, lui dit le jeune homme d'une voix vibrante, vous êtes venue : et c'est pour moi : pourtant, où vous à tout appris, on vous & dit pu cesser de vous aimer Quelle douce consolation !... Ah! c'estun témoignage l'estime dont je suis fier, Puisque je dois vous aimer toujours, je conserverai pieusement le souvenir de cet heureux instant ; il me rappellera sans cesse

Elle courut, mi, atin qu'on pût elle s'éloigna de quelques pas, sc

que je n'avais

que je ne vous suis pas devenu tout à fait indifférent et que vous avez eu pitié le ma douleur, Ctte pensée me donnera la force de vivre,

— De grâce, répliqua Valentine d'une voix faible, oppressée, ne me dites rien qui me parle du passé,

— Alors, vous m'ordonnez de me taire !

-— Monsieur de Luranne, reprit-elle, en venant ici aujourd'hui, j'ai fait une inprudence ; mais je n'en aurai aucun regret Si vous me dites que la raison vous est revenue, que vous ne chercherez plus jamais à me revoir, que vous ne

ferez, en un mot, aucune tentative ivréfléche, qui pourrait me compromettre Aux yeux du moade ét attirer sur vous la colère de M. de Bussières,

— Moi, vous compromettre ! s'écria-t.il avec une douloureuse surprise, Oh ! est-ce donc ainsi que vous me Jugez?

— Oui, n'est-ce pas? vous avez eu un moment d'égarement, de folie ?

— Valentine... Oh! pardonnez. .. Madame la comtesse, je ne comprends pis ce que vous voulez dire.

— Vous vouliez venir à l'hôtel de Bussières, pénétrer Jusqu'à moi et même, sil le fallait, provoquer mon mari.

Le jeune homme était stupéfié,

— Si j'avais eu de pareilles intentions, répondit-il vivement, c'eût été, en eflet,une insigne preuve de folie. Quoi ! continuat-il d’un ton indigné,quand j'ai pour vous le plus profond respect, quand, pour vous épargner un chagrin, je donnerais ma vie avec joie, j'aurais pu concevoir la pensée de troubler votre repos, de briser votre bonheur !... Mais alors je serais un misé ‘able, un lâche !

— Mon Dieu, mon Dieu ! sécria la comtesse éperdue, moi aussi je ne comprends plus,

Et elle pressa dans ses mains sa tète brûlante,

— En vous disant cela, on vous ajouta Lucien.

La comtesse se dressa avec épouvante, Elle venait d'entrevoir la vérité,

— Un piège, murmura-t.elle d’une voix étranglée, un piège ! Mais pourquoi, pourquoi ?

Un frisson passa dans tous ses membres,

Le jeune homme était consterné,

— Laure, Laure, où est-elle? s’écria tout à coup la comtesse,

— Dans le jardin, sans doute.

Elle boncit affolée vers la porte du salon.

4 menti, On vous à trompée, je vous le jure,

A ce moment la porte du salon s'ouvrit brusquement et la comtesse se trou. sa en face de son mari, LU t

— Trahison ! imfamie ! exclama t-elle d'une voix rauque, Et elle se dressa devant le comte comme pour l'empêcher d'avancer,

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