X-—YOUJOURS LES DIABLES NOIRS
Le départ subit de la comtesse fut commenté de toutes manières et donna lieu à une foule de fausses interprétations. Interrogé pas ses meilleurs anis, le comte garda un silence obstiné. Tl ne confia son chagrin et son secret qu'à un seul, en qui il avait la plus grande confiance, à M. Nestor Dumoulin, jeune avocat, dont les débuts avaient été fort brillants et qui jouissait déjà d'une certaine renommée,
Du reste, M. de Bussières, qui avait déjà beaucoup restreint le cercle de ses relations, cessa d'aller dans le monde et ne reçut personne chez lui, Il sen-
fonça de son fils.
A ceu mots :
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fonça de plus en plus duns ses sombres pensées et vécut exclusivement pour
son tils. Îl en fit son idole, son Dieu.
A ceux qui, de loin en loin, s'informaient en mots :
— C'est un original,
D'autres allaient plus loin et disaient :
— I] est fou !
Et les uns et les autres ne se tronipaient pas : il y avait certainement quelque chose de détraqué dans son cerveau.
On avait commencé par le plaindre, on cessn bientôt de s'intéresser à lui et on finit par l'oublier tout à fait, C'est ainei que l'isolement qu’il voulait e lui était si cher se fit complètement autour de lui.
Li première personne à qui il ferma impitoyablement la porte de sa maison fut Mile Laure, 11 avait instinctivement deviné le rôle odieux joué par elle dans le drame d'Asnitres, La misérable avait eu sa Vengeance, mais sans atteindre entièrement son but, Le comte ne voulait pas être consolé,
Disons tout de suite, pour ne plus avoir à parler de cette affreuse créature, que, la même année, elle fut atteinte par la variole, Après deux mois d’atroces souffrances, elle guérit, mais la maladie avait emporté sa beauté dont el! était si ficre, Elle fut horriblement défigurée,
On avait craint un instant qu’elle ne devint aveugle ; on parvint à lui conserver l'œil droit, La première fois qu'elle se vit dans une glace, elle jeta un «ri d'épouvante et de rage, Elle se fit peur à elle-mâme, Elle n’a vu rien d'aussi effroyable, d'aussi hideux que son visage,
Dieu ne lui faisait pas attendre le châtiment.
Au bout de quelque temps, étant devenue un objet de pitié et d'horreur pour tout le monde, elle entra dans un cloître.
La comtesse de Bussières éprouva un grand soulagement en se retrouvant a Arfeuille, qu'elle avait quitté depuis l’âge de dix ans pour venir à Paris chez son tuteur, et où, depuis, elle n'avait fait que de courtes apparitions.
Elle fut accueillie par de grandes démonstrations de: joie, On se souvenait des services rendus par sa famille, et du bien que son père et sa mère avaient fait dans la contrée,
Son installa‘ion à Arfeuille fut des plus simples : avec Mariette, elle ne prit à son service qu’une cuisinière et une jeune fille du pays. Le jardinier, sa femme, l'aide-jardinier et un autre domestique attachés au châteu restaient sous les ordres directs du régisseur du dommaine, lequel occupait un appartement indépendant de ceux de la jeune femme, dans une aile du vieux manoir.
Si ce n’eût été la pensée de son fils, la comtesse, entourée de l'affection et du respect de tous, aurait pu se trouver relativement heureuse dans sa solitude, Mais son cœur avait souvent de douloureuses vibrations et elle tombait dans des tristesses profondes.
Soulager toutes les souffrances qui lui étaient signalées, secourir les malheureux, éteindre la misère autour d'elle, cela fut dès le premiers jours sa plus chère distraction. Elle parvenait ainsi à sortir de son abatt:ment et à échapper au nuragement dans la prière, qui la consulait et réconfortait son âme.
Ur. ur, la comtesse découvrit qu'elle allait devenir mère une seconde fois. Une jui délirante inonda son cœur, On lui avait enlevé son premier né ; Dieu, là prenant en pitié, lui donnait un autre enfant ! Oh! cette fois c'était bien la <onsolat'on !... Elle tomba à genoux et fit monter jusqu’au ciel le cri de sa reconnaissance.
core de lui, on répondait par ces
t qui
ait jamais
Elle allut vivre d'une nouvelle vie, elle allait pouvoir exhumer de son cour toute la tendresse, tout le dévouement, toute l'abnégation, tout l'amour, tous les sentiments exquis qui étaient enfouis sous une couche de déceptions, d'une: tumes, de regrets et de désillusions,
Elle pleura, C'étaient ses premières larmes de bonheur, Quel ravissement
— Nil venait maintenant, se dit-elle en pensant à son mari, je lui ouvrira mon cœur, je lui diruis la vérité et,,, je lui tendrais mes bras,
Le lendemain elle écrivit au comte :
“ Dieu ne m'a pas abandonnée, lui disait-elle ; il nous a séparés, mais il nous # donne à chacun un enfant : dans cinq mois, je serai mère encore une foi
Elle eut l'intention d'ajouter: Venez, je suis disposée à oublier votre tort envers moi; je n'ai rien voulu vous dire le jour de notre séparation : aujour d’hui, je ne vous cacherai rien ; vous saurez que je suis toujours restée div du nom de Bussières que vous m'avez donné.
Malheureusement, retenue per ses anciennes terreurs et mal conseillée piur sa fierté, elle n’écrivit pas cela,
Telle qu'elle était conçue, lu lettre de la comtesse devait jeter un nouveau désordre dans les idées du comte et augmenter le délire de son esprit, C'est ve qui arriva.
La nouvelle que lui annonçait sa femme le frappa comme d'un coup de foudre,
L'effet fut si terrible que ses domestiques s'inquiétèrent sérieusement de sà santé et purent craindre un instant qu'il ne perdit entièrement la raison.
Le malheureux fit ce caleul que la comtesse était à Arfeuille depuis près de quatre mois, et cette date et celle annoncée pour la naissance de l'enfant coin cidaient avec les rendez-vous d'Asnicres,
Dès lors, pour lui, il ne pouvait y avoir un doute ; l'enfant qui allait naitre était un bâtard : c'était le fruit de l’adultère,
Cette idée s'empara de lui et ne le quitta plus.
T1 laissa la lettre de la comtesse sans réponse, Ce fut pour celle-ci un autre affront, un nouveau déchirement. Elle comprit que tout était bien fini entre elle et son mari, et qu'il n'y aurait plus rien de commun entre eux, pas mé: me leurs enfants.
Ce qui troublait au plus haut point l'esprit du comte, c’est que l'enfant qui allait venir au monde porterait son nom et aurait le droit, un jour, de venir
réclamer à son frère la moitié de ses titres, de son rang dans le monde, la moi: tié de son héritage.
Or, voila ce que le comte, dans son amour insensé pour son fils, ne voulait admettre à aucun prix. Muis la loi était là, dressée devant lui, inattaquable dans sa puissance ; il ne pouvait rien contre elle, Elle légitimait celui qu'il con
idérait comme l'enfant du erime. Les droits de ce dernier étaient indéniables
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Qu allaital faire? Il se le demanda avec angoisse, IL y réfléchit longuement, Il avait du temps devant lui. Mais il ne se diss mulait pas les énormes diftilt ancre, les périls à éviter issait de s'opposer aux effets d'une des plus importantes de nos di ik tait grave et d’une audace inouïe ; mais le comte ne raisonnait plus, Ji ivé à un tel état de surexcitation, à une telle aberration du sens
moral, qu'il ne distingnait plus le bien du mal, le juste de l’injuste,
Dans l'intérêt de son fils, qui seul ie poussait et le faisait agir, il fallait dés hériter ouveau venu, fille ou garçon, en le faisant disparaître. La difticulté, le péril était là.
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Le comte s'arrêta à cette idée que le second enfant de sa femme ne devait : , M * , :
pas avoir d'acte de naissance,
Il songea un instant à emmener la comtesse à l'étranger, de gré ou de force, La il pourrait l'enferiner, la séquestrer dans une maison isolée jusqu'au jour de sa délivrance ‘ ensuite il confierait l'enfant à quelque famille pauvre qui con “entirait à s'en charger moyennant une fortune qu'il donnerait,
Après avoir caressé cette idée, il l'abandonna pour chercher autre chose,
I] trouva,
M. de Bussières avait déjà fait alors un voyage en Amérique, Le plan qu'il conçut, qui lui sourit, et qu'il résolut de mettre à exécution, était digne des Peaux-Rouges qu'il avait rencontrés dans les prairies ou les forêts vierges, et dont il avait étudié les mœurs et observé les habitudes, | Une idée aussi excentrique ne pouvait jaillir que d’un esprit malade.
Quand cette idée fut arrêtée dans sa tête, M, de Bussières fit l'acquisition d'un gros chien de Montagne, [I] fit coucher l'animal dans sa chambre le traita avec beaucoup de douceur et on éducation avec une patience incroyable,
Le comte devenait pl ie jamais un sujet d'étonnement pour ses domestiques. Ils se disaient, uritat avec ironie :
— Une nouvell inguliére manie de M. le comte : instructeur dur Est-ce assez drôle ?
Germain seul ne se mêlait pas aux propos de l'antichambre, Mais il était très-affecté et Gevenait de plus en plus soucieux, Il avait pour son maître une véritable affection, un dévouement sans bornes, quelque chose qui ressemblait à l'attachement d'un caniche. Pour le comte, Germain se ser uit fait couper en quatre. On comprend combien tout ce qu'il voyait était pénible
—( e que tout cela veut dire, mon Dieu !
dire? répétait-il à chaque instant,
Le Pauvre garçon se demandait sérieusement s'il ne serait pas obligé de conduire son maître un jour dans un hospice d’aliénés.
Quatre mois s’écoulérent. M. de Bussières avait 4 chien. Education mystérieuse, que Germain seu d'ailleurs, deviner le projet de son maître,
Décidément, se disait-il. M. le comte de il faut bien convenir qu'il a d'é
le voilà, maintenant,
Qu'est-ce que tout cela veut
whevé l'éducation de son | connaissait, sans qu’il eût pu,
vient de pius en plus bizarre, et Le tranges fantaisies, Qu'il soit fou de son fils jusqu a se rendre ridicule et mériter le Surnom de M. Cotillon, qu’on lui donne, Passe encore ; mais qu'il se prenne maintenant d’une belle passion pour un hiep, c’est trop fort, oui, c’est trop fort !