ITII—DEVANT LES ROCHES
touvenat avait pris une des mains de Jean Renaud et la serrait dans les siennes.
Après un moment de silence, le père de Blanche reprit :
— La vieille femme de Civry m'apprit encore qu'avant de mourir Geneviève avait mis au monde une beile petite fille ; mais ne voulu point me dire où je pourrais la voir,
— Pour que Blanche se crût la fille de Mellier, dit Rouvenat, à Civry et à Frémicourt, comme aux environs, j'ai recommandé qu'on gardât le silence : nos paysans, de braves gens tous, dont Blanche est adorée, se sont empressés d'obéir.
— Comme vous devez le penser, Rouvenat, je me suis bien gardé de le dire à la vieille femme que j'étais ce brigand, ce scélérat de Jean Renaud, qu'on avait envoyé au bagne pour avoir assassiné un homme près de Frémicourt, et qui avait fait mourir sa femme de chagrin.
— Ah! Jean Renaud! Jean Renaud! fit Rouvenat avec un accent plaintif.
— Ce sont les expressions dont la femme s’est servie en parlant de moi, Mais passons...
Elle ne crut pas devoir me cacher que la fille de Geneviève s'appelait Blanche et qu'elle était devenue une belle demoiselle, Or, la jeune fille que j'avais rencontrée le matin, au bord de la rivière, m'ayant dit qu’elle se nommait Blanche, je fus subitement éclairé. Cette gracieuse enfant, qui m'était apparue comme l’ange consolateur, cette fleur du printemps, ce rayon dé soleil, cette merveille était ma fille !... Ah! m'écriai-je dans mon ravissement, Jacques Mellier et Pierre Rouvenat ne m'ont pas oublié, ils n’ont pas abandonné l'orpheline, 1ls ont adopté ma fille !
— Alors, reprit Rouvenat avec émotion, pourquoi n’es-tu pas accouru à la ferme en criant : Je suis Jean Renaud?
— Oui, je pouvais faire cela. Et après, que serait-il arrivé?
— Tu as raison, dit tristement Rouvenat, je comprends ce qui t'a retenu. Ah! Jean Renaud, je ne saurais te dire combien je t’admire, tu es un homme “superbe !
— Je ne sais pas si je suis un homme superbe, répliqua doucement Jean Renaud ; mais ce que je sais bien, Rouvenat, c’est que s’il fallait à l'instant même -donner ma vie pour le bonheur de ma fille, je n’hésiterais pas !
Nen, non, continua:t-il d’un ton animé, je ne pouvais pas me faire connaître.
Blanche se croyait la fille de Jacques Mellier : elle était tranquille, gaie, heu-
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LA MALÉDICTION D'UN PÈRE 289 reuse ; je serais venu lui dire: Onte trompe ; c'est moi forçat, qui suis ton père ! Allons donc! Muis mauvais père, un misérable !. D'ailleurs, il eût fallu lui dire aussi que je n'étais pas un assassin, le lui prouver, Moi, accuser Jacques Mellier, quand je me suis laissé condamner pour lui, jamais !
— Noble cœur! murmura Rouvenat,
, Jean Renaud, l'ancien , en faisant cela, j'aurais été un
— J'ai compris autrement mon devoir, poursuivit Jean Renaud, La-bas, à Cayenne, mes camarades les forçats m'avaient, je ne suis trop pourquoi, sur nommé Mardoche ; je résolus de conserver ce nom sous lequel Jean Renaud vieilli, usé, brûlé par le soleil de la Guyanne, pouvait se cacher facilement, Et, comme je ne voulais pas mourir de faim, je continuai le métier que j'avais fait en traversant la France à pied pour revenir à Civry, Voilà, Rouvenat, voilà comment Jean Renaud, qu'on appelait autrefois le tueur de loups est devenu le vieux mendiant Mardoche,
— Et devant ta fille tu ne t'es pas trahi !
prendre dans tes bras, de la serrer sur ton c
— Plus d'une fois, Rouvenat.
— Et tu t'es retenu! Ah! Jean Renaud, comme tu devais souffrir !
— Non, je la savais heureuse !
— Quel courage ! quel courage ! s’écria Rouvenat.
— Aujourd'hui, reprit Jean Renaud, la situation n'est plus la même: Blanche sait qu’elle n’est pas la fille de Jacques Mellier,
— Qui donc t'a appris cela ?
— Elle, Ce jour-là, Rouvenat, quand elle m'a dit de n'était pas à elle à juger Jean Renaud
Tu n'as pas eu la tentation de la œur ?
sa voix adorable que ce » que son devoir était de prier pour lui afin que Dieu: le prenne en pitié et lui pardonne, et que s'il revenait un jour elle se jetterait dans ses bras afin de pleurer sur son cœur, je ne fus plus maître de moi ; je la pris dans mes bras et je l'embrassai avec ivresse, C'était la première fois... Oh! ce baiser, j'en 1 encore le parfum sur les lèvres !
— Et tu as gardé le silence! #: tu ne lui as pas crié : Je suis ton père ?
— Oui, j'ai gardé le silence. Ah ! l'épreuve à été cruelle! Il m'a semblé qu'une main de fer s'enfonçait dans mon cœur... Elle était devant moi, désolée, désespérée, toute en larmes Un instant, je me suis senti faiblir, j'allais parler ; mais, aussitôt, je me reprochai ma défaillance comme une lâcheté, et je me roidis contre ma douleur, et j'étouffai les sangiots qui me montaient à la gorge. Rouvenat, faillir à mon âge ce serait renier ma vie tout entière, ce serait une honte !
En présence d’une si complète abnég Rouvenat laissa éclater son admi ‘ation.
— Jean Renaud, s'écrin-t-il avec enthousias qu'un homme, tu es un Dieu !
Jean Renaud secowa la tête.
— Je vous l’ai déjà dit, Rouvenat, je ne veux pas troubler la tranquillité de Jacques Mellier. Le secret de ma force est la,
— C’est bien, c’est bien, dit Rouvenat, nous reparlerons de cela tout à l’heure; tu as su te dévouer, nous saurons faire’ notre devoir. Il faut que Blanche soit heureuse, elle le sera... Ah! ce jour qui nous éclaire est le plus beau jour de ma vie! Lucile est morte, sans doute : mais Edmond, son fils, existe ; il sera le mari de Blanche, c’est mon rêve depuis treize ans, depuis le jour où je l'ai teuu dans mes bras à Saint-Irun, dans une pauyre chambre d’auberge.
ation, de cette grandeur surhumaine,
me, Jean Renaud, tu es plus
RTS méme me
ee
LA MALÉDICTION D'UN PÈRE Le domaine du Seuillon, toute la fortune de Jacques Mellier est pour Ed rond et pour ta fille, Jean Renaud ; c'est la volonté de Jacques.
— C'est à Gray qu'ils se sont rencontrés, et tout de suiteils se sont aimés Cela devait arriver ainsi Comme le hasard, non, la Providence conduit bien les choses ! Jean Renaud, il y a là l'intervention divine ; Dieu veille sur nos chers enfants,
— Et dire qu'il y a quelques jours il était devant moi, que je lui ai pure, que je n'avais qu'à tendre les bras pour le tenir sur mon cœur, et que rien ne m'a averti,,, Aucune voix ne m'a crié: ‘C'est lui, c'est Edmond, c’est l'enfant que tu cherches, que tu attends depuis si longtemps !...” Il me disait : “J'ai. me Blanche !” Et moi, brutalement, je lui ai répondu : ‘ Vous avez tort, je vous défends de l'aimer !” Et je lui ai fait promettre qu’il ne chercherait pas à revoir Blanche, qu'il ne se montrerait plus sur les terres du Seuillon Ah si j'avais su!... Quand je l'ai vu à Saint-Trun, il était jeune ; n'importe, j'aurais dû le reconnaître... Et pourtant, je ressentais pour lui une secrète sympathie ; c'est mon cœur qui parlait ; je n'ai pas compris !...
Mais il reviendra, n'est-ce pas, Jean Renaud, il reviendra ?
— Je l'espère !
— Tu n’en es donc pas sûr ?
— Rouvenat, pour qu'il revienne, il faut qu'on l’appelle,
— Paris est grand, où le trouver ?
— Je le sais.
— Tu as son adresse ?
— Oui,
— Ah! tu as été prévoyant, tu sauves tout !
—- Son adresse, la voici, dit Jean Renaud en tirant un papier de sa poche; il l’a écrite lui-même sur un feuillet de son carnet de poche,
Rouvenat lut l’adresse, La joie éclatait dans son regard, rayonnait sur son front.
— Ah! s'écria-t-il, je ne lui écrirai pas de venir, j'irai moi-même le chercher. Jean Renaud, après avoir découvert qu’il était le fils de Lucile Mellier, pour: quoi ne l’as-tu pas empêché de partir? Pourquoi n’es-tu pas venu me dire...
— Rouvenat, j'ai été retenu par les mêmes raisons qui m'ont empêché de me faire connaître. Il m'eût fallu lui dire que Blanche n'était pas la fille de Jacques Mellier, lui raconter pourquoi Lucile a quitté le Seuillon. Sachant cela, quand même on aurait voulu la lui cacher, il aurait fini par découvrir la vérité, Voilà ce que je ne voulais pas. Il sait que son père est mort assassiné ; il croi que l'assassin est Jean Renaud ; je n’ai pas voulu, je n'ai pas osé le détromper. Je ne pouvais pas lui dire, à lui, ce que je n'ai pas cru devoir révéler à ma fille.
— C’est vrai, tit Rouvenat. De sorte que, si je n'étais pas venu te trouver, tu aurais continué à garder le silence ?
-— Oui, pendant quelque temps encore. Mais à la fin, voyant souffrir Blanche, je sens que je n'aurais pu me taire.
— Et tu lui aurais tout dit?
— Non, Rouvenat, non, ce n'est pas moi qui dirai à Blanche que Jean Re. naud n’est pas un assassin ; mais je serais allé vous trouver, je vous aurais supplié de ne pas lui cacher plus longtemps la vérité.
Maintenant, Rouvenat, qu’allez-vous faire? Vous voyez aussi bien que moi, mieux que moi, les difficultés, le danger de la situation. Aussi longtemps que vous le voudrez, Jean Renaud restera le mendiant Mardoche. J’ai déjà su imposer silence à mon cœur, j'en arrêterai les battements : si vous le jugez néces-
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saire, pendant quelque temps je cesserai de voir ma tille; mais Rouvenut, qu'elle ne souffre pas : trouvez le moyen de l'empêcher de souffrir! Vous vou. lez aller chercher le fils de Lucile, continua-til d'une voix oppressée ; prenez garde, Rouvenat, prenez garde... Ni Edmond apprend que Blanche est lu tille de Jean Renaud, il sera épouvanté, i aura honte de l'amour qu'elle lui a inspiré! Alors vous serez forcé de lui dire que Jean Renaud, con. damné comme assassin, était innocent, et il vous sern bien difficile de lui cacher le nom du meurtrier de son père, Ce que vous aurez révélé nu fils de Lucile, il faudra l'apprendre à Blanche, Elle aime Edmond, j'en suis sûr : comme je vous le disais tout à l'heure, ne croyant plus pouvoir être heureuse à cause du nom flétri de son père, elie éprouve un violent chagrin auquel son amour pour Edmond n'est pas étranger,
.… Soyez-en certain, Rouvenat, tant que Blanche se croira la fille d'un assassin, elle ne retrouvera ni son sourire, ni sa gaieté, ni les fraiches couleurs de ses joues, — 4 Je ne veux pas, je ne dois pas aimer, m'a-t.elle dit ; quand on est
la fille d'un forçat, on ne se marie Pas: Que M. Edmond ne pense plus à moi, qu'il m'oublie !”..,
Une grande douleur peut seule dicter de se croit indigne de l'affection d'un honné affreux qu’elle ait cette pensée !
— Oui, mais elle ne la garder maintenant partons,
-— Pour aller où ?
— Au Seuillon.
— Rouvenat, quelie est votre intention ?
— Jean Renaud, un proverbe dit : « Qui veut la tin veut vais voir si je saurui le mettre en pratique, Autrefois, mon cher Jean Renaud, pour Jacques Mellier et pour Lucile j'ai accepté ton dévouement sublime ; après le dévouement le sacrifice, ce serait trop!.. Le mendiant Mardoche n'existe plus,
— Quoi! vous voulez ?...
— Que Blanche, que notre fille soit heureuse !
— Rouvenat, réfléchissez . .. Vous avez le avant de tenir la promesse que vous n'avez fai
— Si j'attendais seulement à demain
— C'est donc vrai, Rouvenat, vous
— La vérité,
— Mon Dieu, mon Dieu ! murmura Jean Renaud, le ciel.
— Ensuite, reprit Rouvenat, quand Blanche saura c elle connaîtra son père, je la mettrai dans tes bras,
Jean Renaud se jeta en pleurant au cou de Rouvenat.
Un instant après, les deux hommes descendaient rapidement le cailleux qui serpente au flanc du coteau,
semblables paroles, Evidemment, elle te homme, C'est affreux, Rouvenat,
à pas longtemps, dit Rouvenat en se levant :
les moyens. ” Je
droit d'attendre encore un an te dans la prison de Vesoul.
, je Serais un misérable !
allez dire à Blanche.
les mains tendues vers
e que tu as fait, quand
sentier ro-