‹ La malédiction d'un père [microforme]Chapitre 84 sur 109 · IV-—LEs BONYES PAROLES · texte numérisé non relu

IV-—LEs BONYES PAROLES

Dans la cour du Seuillon, les deux garçons de ferme étaient en train de faire le tranchant de leurs faux sur une petite enclume plantée en terre {

— Nous entrons demain en fenaison, dit Rouvenat à Jean Renaud, mais cela ne m’empêchera pas de me mettre en route pour Paris, On prendra un ou deux faucheurs de plus et l'ouvrage se fera tout aussi bien sans moi,

“292 LA MALÉDICTION D'UN PÈRE TR —————————, Tiens, continua.t-il, voilà Jacques qui fait un tour de promenade dans ses blés ;. cela ne lui arrive pas souvent.

— On le voit vieillir, dit Jean Renaud ; chaque jour il se courbe un peu plus vers la terre.

Il court à la tombe, répondit tristement Rouvenat. Le malheureux a été impitoyable pour sa fille, le remords le ronge. Quand je lui ramènerni Edmond, dans trois où quatre Jours, il éprouvera une grande joie ; mais pour le consoler, pour quil trouve l'apaisement, c’est Lucile, c'est sa fille qu’il faudrait lui rendre, Hs eutrèrent dans la maison.

— Où est Mlle Blanche ? demanda Rouvenat à la servante. — Je pense qu’elle ect dans sa chambre.

-—{C'est bien, merci.

Il fit un sigue à Jean Renaud, qui le suivit. Rouvenat ouvrit la porte de sa chambre et y fit entrer le père de Blanche, en lui disant :

— Tu vas n'attendre ici. Ne t'impatiente pas trop ; je serai aussi bref que possible.

— Gh1 ménagez-la, dit Jean Renaud d’une voix tremblante ; n'allez pas trop vite, ne lui dites pas cela brusquement, elle est tellement sensible... — Sois tranquille, Jean Renaud, Blanche est vaillante ; d’ailleurs, ce n’est pas le bonheur qui tue, Ils échangèrent une poignée de mains et un regard, puis Rouvenat alla frapper à la porte de Blanche.

— Est-ce toi, parrain ? demanda la jeune fille. .— Oui.

-— Fu peux entrer.

:Rouvenat ouvrit la porte et la referma derrière lui. Blanche était assise près de sa fenêtre, ayant entre les mains une tapisserie à laquelle elle travaillait. Rouvenat prit une chaise et s’assit près d'elle, — Tu as encore pleuré, lui dit-il affectueusement. — Allons, ne me gronde pas ; je tâcherai d’être plus raisonnable pour ne pas “te faire de la peine.

-— Te gronder, ce n’est guère mon habitude !

-— C'est vrai, parrain, il me semble que tu as été longtemps absent. As-tu vu le bon Mardoche ?

— Je l'ai vu ; nous avons même causé longuement ensemble, — A:t-il accepté ?

—- Oui.

-— Oh ! je suis bien contente !

-— Blanche, sais-tu que je pourrais être joloux ? — Jaloux !

— Te aimes tellement Mardoche...

— C'est vrai, je l'aime beaucoup. Pourquoi cela? Probablement parce qu'il “est malheureux, Chaque fois que je le vois, j'éprouve une émotion extracrdinaire que je ne puis définir.

Rouvenat souriait, — Tu ris, reprit-elle avec mélancolie ; ah! tu sais bien que je ne peux aimer personne autant que toi. C’est égal, c’est une satisfaction pour moi de savoir que le pauvre Mardoche ne sera plus obligé de mendier. Consent:il aussi à : Aller demeurer à Civry ?

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— Alors, je n'ai rien à dire, tu sais mieux que moi ce qui est le plus convenable,

Les yeux de la jeune fille se fixèrent sur Rouvenat et elle fut frappée de l'éclat de son regard et de l'expressiou Joyeuse de sa physionomie.

— Comme tu as l’air heureux ! fit-elle : on voit que tu es enchanté de la visite que tu viens de faire au vieux Mardoche,

— Oui, Blanche, enchanté: et je me demande si ce mot n'est pas insuffsant pour exprimer la joie qui est en moi.

La jeune fille le regarda avec surprise,

— Je ne suis pas égoïste, reprit.il, en souriant, je veux la partager avec toi.

Un peu de rouge monta au front de Blanche.

Son regard devint curieusement interr gateur,

— Blanche, tu n'es plus une erfnt ; aujourd'hui je puis te confier un secret...

— Un secret !

— Oui, un secret important, terrible !

— Mon Dieu, tu m'effrayes !

— Rassure-toi, mon enfant, il s'agit de ton avenir, de ton bonheur. Oui, pour que ton âme soit rassérénée, pour que tu éloignes de ta pensée les sombres préoccupations, pour que la paix et l'espoir rentrent dans ton cœur et que le sourire fleurisse de nouveau sur tes lèvres, il faut que tu connaisses ce secret.

Prépare-toi à épronver une joie infinie, la plus grande des félicités ; pour toi comme pour moi, c’est le bonheur complet, inespéré !..,

— Que vais je donc apprendre ? se demanda la Jeune fille palpitante d'émotion.

— Maintenant, reprit Rouvenat, écoute :

Tu sais que Jacques Mellier avait une fille ?

— Oui, Lucile.

— Lucile était la joie et l'orgueil de Jacques, Tlavait beaucoup aimé la mère, et toute sa tendresse s'était repurtée sur l'enfant, restée orpheline de: bonne heure. Mais Lucile fit une faute, elle se laissa séduire par un beau jeune homne de la ville, qui est toujours resté inconnu. Mellier apprit la chose; sa colère ne fut pas moins grande que sa douleur! et il jura qu'il vengerait le déshonneur de sa fille,

A cette époque, Blanche, ii y avait dans le pays un brave et excellent homme, un cœur comme on en rencontre peu, qui se nommait Jean Renaud.

— Mon père !

— Oui, Blanche, ton père, On l'avait surnommé le Tueur de loups. Jean Renaud, infatigable, intrépide et très-bon tireur, tuait tous les ans plusieurs de ces horribles carnassiers qui font une guerre si cruelle aux troupeaux des cultivateurs et des fermiers. Sans être même obligé de payer un permis de chasse Jean Renaud pouvait sortir avec son fusil et faire la chasse aux loups n'importe à quelle époque de l'année. Je n'ai pas besoin de te dire qu’il était connu dans tout le canton et au-delà, que tout le monde l’estimait, que tout le monde l’aimait,.

Les yeux de Blanche se remplirent de larmes. Elle écoutait avec une euriosité anxieuse, Les yeux fixés sur Rouvenat, interrogeant son regard, étudiant les mouvements de sa physionomie, il semblait qu’elle voulût deviner les paroles qui allaient tomber de ses lèvres,

— Îl faut te dire, continua Rouvenat, que d s le temps, Jacques Mellier

avait sauvé la vie à Jean Renaud qui était tombé sous la glace dans l'écl'use de Frémicourt, Après cela, bien que l’un fût riche et l’autre pauvre, ils étaient devenus, naturellement, les meilleurs amis du mende. Jean Renaud ne savait comment prouver sa reconnaissance à Jacques Mellier, Jean Renaud tira au sort et devint soldat,

Quand il revint à Civry après avoir passé quatorze ans sous les drapeaux, on l’accueillit ici, à la ferme, les bras ouverts. Il retrouva Geneviève, son amoureuse d'autrefois, qui attendait son retour ; mais elle était aussi pauvre que lui, et, faute d’un aillier de francs pour se mettre en ménage, ils ne pouaient pas se marier, Jacques Mellier, voyant l'embarras de Jean Renaud, lui donna les mille francs qui lui manquaient pour être heureux, et Jean Renaud épousa Geneviève,

Tout à l'heure, Blanche, tu sauras comment ton brave père a prouvé sa reconnaissance à Jacques Mellier, Je reviens à Lucile.

Un jour, son amoureux lui écrivit ; il lui donnait un rendez-vous, à dix hevres du soir, au bord de la Sableuse. La lettre toiba dans les mains de Jacques, Rien ne put calmer sa fureur, sa rage. Il lui vint une pensée sinistre,

Or, dans lu soirée de ce même jour, Jean Renaud passa au Seuillon et s'y arrèta un instant, 11 avait son fusil. Comme il était déjà tard et qu'il devait aller à Terroise avant de revenir chez lui, à Civry, son fusil ne pouvant que l’embarrasser, il le laissa à la ferme! accroché à la cheminée de la grande salle, à côté de celui de Jacques.

Un peu avant dix heures, la malheureuse Lucile quitta furtivement sa chambre et sortit de la maison par la petite porte qui ouvre sur le jardin. Jacques la guettait. A son tour, il surtit de sa chambre, prit sans s’en apercevoir le fusil de Jean Renaud, au lieu du sien, et s’élança sur les traces de sa fille.

Le lendemain matin, Blanche, on relevait sur la ronte, en face du Seuillon, le cadavre de l'amant de Lucile Mellier.

Blanche ne put retenir un cri.

— Alors, alors ! fit-elle d’une voix étranglée,

— Alors le juge de paix et les gendarmes de Saint-[run accoururent à Frémivourt, et après eux les magistrats du parquet de Vesoul, Ils firent une enquête. Jean Renaud était revenu à la ferme le matin et avait repris son fusil dont un coup était déchargé. Comme on l'avait vu la veille portant son fusil en bandoulière et qu'il se trouvait encore à Frémicourt un instant avant le crie, les soupçons se portèrent sur lui.

— Oh! oh! oh! tit la jeune fille sur trois tons différents.

— Les gendarmes se rendirent à Civry et l’arrétérent,

— Innccent ! innocent ! exclama Blanche.

— Reste calme, ma mignonne, je t'ai promis une grand joie, attends, attends !

Je ne dis pas toutes les preuves qui s'accumulèrent successivement contre ton père ; j'ai le procès dans ma chambre, tu le liras. Pour ne pas accuser J'acques Mellier, son ami, son bienfaiteur, celui qui, autrefois lui avait sauvé ln vie, il refusa de répondre aux questions des juges ; il ne voulut point prouver son naocence, ce qui lui était si facile. Il s’est laissé condamner, Blanche, condam-

ner aux travaux forcés à perpétuité. Voilà ce qu'a fait ton père, voilà comment il & témoigné su reconnaissance à Jacques Mellier, voilà son dévouement subline ! Ii n'y a pas dans le monde un homme pareil.

La jeune fille joignit ses mains et tomba sur ses genoux en sanglotant,

— Le jour de sa condamnation poursuivit Rouvenat, je le vis à Vesoul des sa prison ; nous avons pleuré dans les bras l’un de l'autre. Alors, il me

demant lais ver que le.

événem dire au

— Je

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