V—UNE NOUVELLE FIGURE
Ils restèrent un moment silencieux.
— Ah! ce que j'éprouve est délicieux ! s’écria Blanche ; i] me semble que
c'est plus que de la joie, plus que du bonheur !
— Chère mignonne !... Ainsi, tu es heureuse ?
— Oui, bien heureuse,
— Maintenant, plus de sombres pensées, plus de tristesse...
Elle eut un charmant sourire,
— Je ne peux pas te promettre cela, fit-elle,
Il la regarda avec inquiétude.
— Je penserai souvent au pauvre prisonnier, ajouta-t-elle d’une voix languis. sante,
Puis, aussitôt, elle reprit :
— Parrain, qui donc t’a dit tout cela ?
— Qui, tu ne l'as pas deviné?
— Mardoche !
— Oui, ton ami Mardoche,.
— Ah! fit-elle, j'ai toujours pensé que quelque grande joie me viendrait par lui! Il à vu plusieurs fois M. Edmond, continua:t elle : ils ont causé, et Mardoche a pu apprendre ainsi qu'il était le fils de Lucile ; mais comment à. t-il eu des nouvelles de mon père ?
— Quand il y a environ deux mois Mardoche est revenu dans ce pays, qu'il a habité autrefois, il arrivait de Cayenne.
— Îl a vu mon père? il le sonnaît ? s’écria la jeune fille,
— Oui.
— Que de questions je vais lui faire !
Le moment était venu de dire à Blanche que sous les haillons de Mardoche se cachait Jean Renaud: mais craignant de causer à l'enfant une violente, Rouvenat hésitait à parler.
— Parrain, lui dit Blanche en le regardant fixement, tu as encore quelque hose à me dire, je le vois dans tes yeux.
— C’est vrai, mais je n'ose pas...
— Pourquoi ?
— J'ai peur que tu manques de force...
— Ce n’est donc pas une chose heureuse ?
— Au contraire,
— Alors tu peux parler ; j'ai été forte contre la douleur, je serai forte pou supporter le bonheur.
— Eh bien, Blanche, tu verras ton pére.
— Je le verrai, s’écria-t-elle, je le verrai! Quand?
— Bientôt.
Elle porta vivement ses deux mains sur son cœur.
— Îl doit donc revenir ? demanda-t-elle d’ue voix tremblante,
— Blanche, il est revenu.
Elle voulut parler ; un sanglot s’échappa de sa gorge serrée,
— Oui, reprit Rauverat : il est revenu, libre, gracié !..,
— Où estil? s'écria Blanche éperdue, Où est mon pére ? je veux voir mon père !
Rouvenat courut à la porte de la chambre et l'ouvrit brusquement,
— Jean Renaud, cria-t-il, Jean Renaud, viens embrasser ta fille !
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ai renoncé depuis longtemps, ce ina pauvre Lucile... Ah! Dieu me fait boire le calice sans pitié pour moi!.., Je ne me plains pas, Pierre, n'est-ce dune pas assez de punir le coupable ?
Passant, juste au-dessus de ma tête, il a fait ent un seul. Pierre c’est un présage sinistre ?
Une autre porte s'ouvrit aussitôt,
Blanche, debout au milieu de sa chambre, les mé, le sein palpitant, vit apparaître Mardoche, plendissant,
Le vieillard sa: nçait les bras tendus.
Deux regards se croistrent comme deux ée
— Ma fille ! mon père !
Blanche bondit sur la poitrine de Les bras du père firent un cerc Quelle délicieuse étreinte ! Mais, soudain, la jeune fille pâlit, ses yeux se fermérent,
Rouvenat ne s'était pas trompé, l'émotion était trop forte,
Jean Renaud Poussa un cri de douleur, enleva sa tille et la porta sur un fauteuil,
Ce n'était, heureusement, qu'un moment de f yeux, les couleurs revinreant à ses joues, et, de cou de son père agenouillé devant elle
Alors, au milieu de sanglots, d'excl un grésillement de baisers.
Rouvenat sortit de la chaunbre et ferm:
— Voilà déjà deux heureux, se aix autres, maintenant,
Il trouva le vieux fermier dans la cour, revenant ‘de sa promenade, Il était passé près du vieux puits dans lequel on avait jeté dans la journée quatre ou cinq tombereaux de pierres et de plâtras,
— Tu t'es enfin décidé à faire remplir le puits du berger, dit-il
— Ah! tu as vu cela?
— Oui. Où donc prends-tu ces matériau
— À Civry. Ce sont des décombres de fais reconstruire.
—— Tu fais reconstruire ]
yeux étincelants, le teint anidont le visage lui parut res-
lairs et furent suivis de deux cris:
Jean Renaud et se suspendit à son cou.
le autour de l'enfant,
aiblesse, Blanche rouvrit les nouveau, ses bras entourèrent le
anations, de petits cris étouffés retentit
\ doucement la porte.
dit-il en descendant rapidement l'escalier :
à Rouvenat.
X qu’on amène ?
la maison de Jean Renaud que je
4 maison de Jean Renaud ? fit Me — Dans trois semaines elle sera debout telle qu'elle était autrefois,
— Pierre, qu'est-ce que celu signife ? demanda le fermier avec agitation : est-ce que Blanche songerait à quitter le Seuillon ?
— Nullement.
— Alors, pourquoi rebêtir la maison ?
— C'est le désir de l'enfant.
— Quelle est donc sa pensée ?
— Elle espère que Jean Renaud revindra,
Mellier secoua tristement la tête.
— Paivre Blanche ! murmura-t.il. Pi
lier avec surprise,
erre, Moi aussi, j'ai eu cet espoir ; jy omme je devrai renoncer à celui de voir revenir jusqu'à la lie : il est j'ai mérité mon sort, Mais ? Pourquoi les innocents sont-ile
aussi condamnés à souffrir ?
— Pierre, tout à l'heure un corbeau tra versait la vallée d’un vol lourd : en
tendre un croassement plaintif,
— Ah! ça, est ce que tu crois encore à ces bêtises-là ? — La vieillesse ramène aux Superstitions du jeune âge. Enfin, si tu n’admets
pas que ce soit un présage, c’est un pressentiment... Pierre, je mourrai avant d’avoir revu ma fille, avant d’avoir posé ma main tremblante sur la tête de son fils.
— Jacques, je ne veux pas que tu aies de ces sombres pensées, Tiens, parlons d’autre chose. Es-tu satisfait de ta promenade ?
— Très-satisfait, Quelle prospérité, quelle richesse ! Je n'ai jamais vu d'aussi beaux blés dans la Combe-des-Fontaines. Je suis entré dans un champ de seigle, il est plus haut que moi, il commence à jaunir, les épis sont superbes. La prairie est de toute beauté, l’herbe est épaisse et grasse, les faux vont bien mordre ; Pierre, demain tes faucheurs s’en donneront à cœur joie. Les femmes manqueront de place pour répandre landain.
— Ainsi, tu es content ? dit joyeusement Rouvenat,.
— Oui, Pierre, je suis content de toi, qui as su si bien entretenir et faire prospérer ces terres et ces prairies que mon père en mourant m'a confiées. Vois-tu, la douleur ne m'a pas rendu indifférent aux choses de notre métier, Qand je jette un regard sur cette belle campagne, que je vois cette riche culture, je me sens attendri et il me monte au cœur des bouffées d'orgueil. Pierre, en dehors de ton dévouement, tu es l’homme du travail, sous tes mains tout fructifie, tu es un grand cultivateur.
— Avec toi pour me conseiller,
— Pierre, depuis quarante ans je te vois à l'œuvre ; tu en sais plus que moi. Hélas ! après toi, en quelles mains le Seuillon tombera-:t-il ?
—Jacques, répondit Rouvenat, grâce à Dieu, les hommes qui savent travailler la terre, les bons cultivateurs ne manquent pas dans notre beau pays de France, dont le sol est si fécond et si riche. La France, s’écria-t il avec un accent plein de patriotisme, la France, pour ceux qui aiment à remuer son sol fertile, pour tous les travailleurs, qu’ils tiennent la charrue, le marteau, le rabot, le compas ou la lime, la France est et restera le premier pays du monde ! Le tonnerre peut gronder et l’orage qui vient du nord passer sur elle comme une trombe, hachant nos moissons, renversant nos maisons, saccageant tout ; le travail, réparateur de tous les désastres, est là... Les enfants de la France se remettent tous à l’œuvre, et, quand reviennent le printemps et les beaux jours, la France s’est déjà relevée toujours forte, toujours belle, toujours grande, toujours prospère !
Jacques, ne crains rien, le Seuillon est un petit coin de la France, il gardera sa prospérité.
—— Que Dieu le veuille, Pierre, et que ceux qui l’auront se souviennent de toi!
— Jacques, pourquoi parler toujours de moi ?
— Je ne peux que cela pour te récompenser.
— Si j'ai droit à une récompense, je l'aurai quand ma tâche sera remplie.
— Tu espères donc toujours, toi ?
— Plus que jamais !
— Comme tu viens de dire cela ! Il y a de la joie dans ton regard... Piorre, tu as donc appris quelque chose?
— Oui.
Le visage du vieux fermier s’illumina.
— Que sais-tu ? demanda-t-il d’une voix émue ; parle, Pierre, parle, ne me cache rien.
— Demain, Jacques, avant ton réveil, je serai sur la route de Paris. — Ma fille est à Paris! s'écria Mellier.
— Ell — Soi — Ed cabler, t — Et — J'ai — Oui il bat ?
— Oui — Il y plaisir ! | Rouve:
naud à so Il saur:
Le soir vel ordre, k rôle de — À m à Mellier, Il mani Mtois ou qi re, afin d Jean Re — Non, ls gens de droit de fa che a déjà — Mon dume tu :
Le lende Une poigné lait le cor qui fait le :
— Revie Dans la ant le tran
A l'heure waient qu ttes, pou mn, il fallu Un s’inter at allait fa La deuxic nsse rouge lus vils ins:
kr les autre Cette fille, ut Gertru eat à se loi le parce qu
Lourrai avant a tête de son
iens, parlons
ais vu d'aussi hamp de seisuperbes. La x vont bien
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lus que moi,
vent travaileau pays de | avec un aciuer son sol marteau, le er pays du asser sur elle S, SaCCageant afants de la emps et les lle, toujours
ce, il gardera viennent de a remplie.
ur... Picrre,
arle, ne me
aris.
[a Le] Le]
— Elle, je ne sais
— Son fils !
— Edmond Mellier. , Tu le vois, Jac cabler, tu auras encore des jours de
— Et Lucile ?
— J'ai retrouvé son fils, Jacques :
; pour le moment, ne pensons qu'à lui.
— Oui, tu as raison... Pierre, mets t
| bat ?
pas... c'est lui que je vais chercher,
ques, le malheur se lasse enfin de tac.
Jo1e, CE:
à Imain sur mon Cœur : sens tu comme
— Ïl ÿ à plus de dix ans qu'il n'a remué, ( paisir! Ah! je me sens revivre !
Rouvenat pensa qu'il ét maud à son maître,
Il saura toujours assez tôt que j'ai tout raconté à Blanche, s'était-il dit,
Le soir, entre lui, Blanche et Jean Renaud, il fut convenu que, jusqu'à nou el ordre, ce dernier Conserverait son nom de Mardoche et continuerait à jouer k rôle de mendiant.
— À mon retour, dit Rouvenat, nous trouverons le moyen de dire la vérité à Mellier, sans qu'il éprouve une trop violente secousse,
Il manifesta le désir que, pendant son absence, qui ne devait être que de tois où quatre jours, cinq jours au plus, Jean Renaud s’installât dans sa chamdre, afin d’être plus près de sa fille,
Jean Renaud ne fut pas de son avis,
— Non, ditil, ce serait un sujet d’étonnement pour Jacques Mellier et pour ks gens de la ferme : ilne faut pas, en provoquant les curiosités, leur donner le droit de faire des Suppositions, Je préfère coucher dans la chambre que Blanche a déjà mise à ma disposition dans la maison du berger,
— Mon cher Jean Renaud, répondit Ronvenat, je te laisse libre, tu feras uume tu voudras,
Le lendemain matin, à trois heures, après avoir embrassé Blanche et donné ne poignéé de main à Jacques Malier, Rouvenat montait dans la voiture, qui lait le conduire à Saint-Lrun, où devait le prendre, à cinq heures, le courrier üi fait le service du canton à Vesoul,
— Reviens bientôt, lui avait dit le Dans la prairie, on entendait dé) ut le tranchant des faux.
umme c’est bon, une émotion de
ait prudent de ne point parler encore de Jean Re-
vieux fermier, reviens avec mon fils, à le grincement des pierres à aiguiser a:t-
À l'heure du déjeuner, les domestiques de la ferme et les “aient que Rouvenat était parti pour Paris, I] y
ttes, pour que Rouvenat s’éloignât du Seuillon, le premier jour de la fenain, il fallait qu'une affaire bien import
ante, bien sérieuse, l’y obligeût, Un s'interrogea toute la journée : on aurait tant voulu savoir ce que Rouveit allait faire à Paris.
La deuxième servante de la ferme, ce msse rougeaude, qui sous une lus vils instincts, se montr er les autres.
gens de journée avait lieu de s'étonner.
Île qui était chargée de la laiterie, une apparence de niaiserie cachait sa fausseté et les a particulièrement curieuse et ardente à question-
Cette fille, dont la laideur: physique égal] ut Gertrude, Elle était depuis un an au eat à se louer de ses services, Rouvenat | le parce qu’il détestait le changement,
ait les imperfections morales, se nom- Seuillon, Bien qu'il n’eût pas absoluavait gardée autant, par compassion
Or, si Gertrude n'était pas douée de bons sentiments, comme toutes les :u. tres femmes elle avait des sens,
L'air crâne et les moustaches relevées en crocs du beau François firent sur elle une vive impression. Celui-ci s’en aperçut et trouva qu'une fille de vingt. trois ans, laide et bête, n’était pas à dédaigner et pouvait, en attendant mieux, lui servir de passe temps, Lu servante crut tout ce qu'il lui dit et s’imagina suttement qu’elle était aimée. Elle se fit son esclave.
Depuis le renvoi du beau François, ils se voyaient la nuit aux environs de la ferme, Les Parisel étaient instruits par elle de tout ce quise passait an Neuillou.
Gertrude avait toujours les oreilles et les yeux ouverts et ne se gènait jus pour écouter aux portes. Heureuszment, Mellier ne disait presque rien Quant à Rouvenat, il laissait tomber seulement les paroles qu'il voulait perdre.
Entin, Gertrude était devenue l’espionne du beau François.