‹ La malédiction d'un père [microforme]Chapitre 88 sur 109 · XI-—CAUSERIE NOCTURNE · texte numérisé non relu

XI-—CAUSERIE NOCTURNE

— Eh bien! demanda le père Parisel à son fils, tu as vu la servante, que ta-t-elle dit? Est-ce que ce cher cousin ne va pas bientôt casser sa pipe ?

— Îl n'en a pas l’idée ; il est comme Rouvenat, il a la vie dure et l'âme chevilée au corps,

— Vois-tu, je commence à être las de ce chien de métier.

— Rien ne t'oblige à le faire.

— Ingrat, si je suis resté dans le Pays après le coup manqué, c’est pour toi.

— Excellent père ! Et moi, qui croyais que tu attendais l’occasion de prendre une revanche,

— Je ne m'occupe plus de Rouvenat, que le diable a retiré du puits. François, la haine est une mauvaise conseillère, elle nous à fait agir comme deux imbéciles. Du moment que tu t'étais fait sottement chasser de la ferme, nous devions laisser Rouvenat tranquille : c'est Mellier qu'il fallait frapper. Il est a moitié fou ; je ne sais quelles lubies lui passent continuellement par la tête : il y a sûrement autre chose que le chagrin d’avoir perdu sa fille, Presque toujours renfermé dans sa chambre, ne recevant et ne voulant voir personne, son existence mystérieuse étonne tout le monde. Eh bien, si on l'eût trouvé un matin étranglé dans sa chambre, on aurait dit : “Jacques Mellier s’est suicidé ; il est vrai que, depuis longtemps, il donnait des signes d’aliénation mentale, ” Et on aurait cru cela. Et, sans être seulement soupçonnés de lui avoir passé la corde autour du cou, nous aurions mis la main sur l’héritage, et en ce moment nous dormirions tranquillement dans les excellents lits du Seuillon. Maintenant il est trop tard.

— Pourquoi ? ARR

— Parce que, après avoir jeté Rouvenat dans le puits, on ne croirait plus à Eh un suicide, La justice s'en mélerait et... Non, il ne faut plus penser à nous débarrasser ainsi de Jacques Mellier,

— Si le diable est venu l'autre jour au secours de Rouvemat, il faut croire qu'il nous protège aussi : évidemment, le vieux coquin ne nous à pas reconnus et ne se doute point que c’est nous qui l'avons attaqué, sans cela il se serait empressé de nous dénoncer, et les gendarmes courraient après nous,

Le père Parisel secoua la tête

— Rouvenat est un malin, répondit-il, et ce n’est pas sans raison que je me défie de lui depuis longtemps. T1 sait parfaitement que c’est nous qui l'avons précipité dans le trou, et la preuve, c’est qu’il a fait croire aux domestiques qu'il était tombé dans le puits par suite d’un étourdissement. Il ne nous a pas dénoncés parce que nous sommes les parents de son maître.

—— Nous le remercierons de sa générosité, dit ironiquement le beau François,

— Avant ton renvoi de la ferme, reprit le père, notre situation était excellente ; tu l'as compromise comme un niais. Mellier, heureusement, n'ira pas

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loin ; tant qu'il n'aura pas l’idée de faire un testament, rien n’est désespéré

— Il le fera,

— Hein, tu dis ?

— Tu as bien entendu.

— Tu prétends que Jacques Mellier fera son testament ?

— J'en suis sûr,

— Tonnerre ! si je savais cela,

— Qu'est-ce que tu ferais ?

Un éclair sinistre s’alluma dans les yeux du vieux Parisel.

— Je ne sus pas, répondit-il sourdement ; mais je ne me laisserai point dés. hériter.

— J'ignore quelles sont exactement les intentions du cousin, reprit François : mais il pense certainement à assurer l'avenir de la fille de Jean Renaud.

— Il ne lui donnera pas tout, balbutia le père ; une étrangère !

— Le cousin n’a plus de volonté ; c’est un gâteux, une vieille guenille : tout ce que Rouvenat lui dit est pour lui parole d’évangile ; tout ce que Rouvenat nt

veut, il le fait. À G

— C’est vrai, quelle canaille que ce Rouvenat ! S'il me fait déshériter, lie le

tuerai !

— Il sera bien temps, fit François en haussant dédaigneusement les épaules. Sais-tu ce que je viens d'apprendre ?

— Je le saurai quand tu me l’auras dit,

— Et bien, ce matin, Rouvenat est parti pour Paris.

— Voyez-vous ça, M. Rouvenat a voulu voir la capitale.

— Et, tantôt, Mellier a écrit à son notaire, ajouta François.

— Pour le testament ?

— Ou pour un contrat de mariage, dit François d’une voix sombre, en serrant les poings.

— Un contrat de mariage ! répéta le père,

— Oui,

— Ah! çà, est-ce que Mellier, pour nous déshériter plus facilement, songerait à se marier ?

François haussa les épaules,

— Tu ne comprends pas, fit-il.

— C’est vrai. Explique-toi...

— C’est Blanche qui va se marier.

— Le cousin lui donnera une dot, peut être cent mille francs ; c’est énorme, mais c’est son droit et nous ne pouvons l'en empêcher, Comment sais-tu cela

— J'ai deviné.

— Qu'il s'agissait du mariage de Blanche ?

— Oui. ;

— Cela expliquerait, en effet, la lettre du cousin à son notaire ; mais le voyage de Rouvenat à Paris !

— À également pour cause le mariage de Rlanche,

— Ah!... Eh bien! je ne comprends toujours pas.

— Ecoute, et tu comprendras.

— Va, va, je suis impatient de savoir...

— 11 y a quelques jours, un jeune freluquet de la ville de Paris est venu dans le pays : il a rencontré Blanche plusieurs fois, il lui a parlé, et la fille de Jean Renaud, qui m'a dedaigné, qui n'a pas voulu de moi, a écouté des bêtises que Jui a débitées le petit jeune homme aux mains blanches ; elle l'aime, je le:

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Le Parisien en question, une-sorte d'aventurier, qui n'a probablement pas un écu vaillant, a été fort mal reçu par Rouvenat qui, si je suis bien rénseigné, a dû lui dire comme aux autres: “I] est'inutile que vous pansiez à Blanche, elle ne veut pas se marier, ” Or, après cela, l’amoureux à vu le vieux mendiant Mardoche, il lui a fait ses confidences et l'a probablement chargé de dire ceci et cela à Blanche et à Rouvenat. Ensuite, il est reparti pour Paris : je l’ai su en faisant causer le domestique de l'auberge des deux chiens.

— Enfin, le mendiant, un rusé coquin, qui à trouvé le moyen de se faire le confident de Blanche, est venu à la ferme. Il est resté plus d’une heure avec Rouvenat et sa filleule, Que s'est-il passé ? Qu'ont-ils dit ? Gertrude n'a pu me le dire. Mais, ce matin, Rouvenat est parti pour Paris : cela explique tout : il est allé chercher l’amoureux. Blanche, qui était triste, qui pleurait, est redevenue depuis hier soir joyeuse et gaie. Il faudrait être stupide pour ne pas comprendre,

Le père Parisel s'arrêta brusquement et, regardant son fils :

— Allons, fit-il avec une sorte d’admiration, tu es décidément très-fort,

François eut un faux sourire,

— Si ce jeun: Lomme de Paris est pauvre comme tu le crois, reprit le père, ie n'étonne que Mellier et Rouvenat consentent à lui donner Blanche.

— Elle l'aime, répondit Francois d’une voix étranglée,

— Il ÿ en a une autre.

— Laquelle ?

— Elle à été plusieurs fois demandée en mariage, par vs partis excellents.

— Oui, Eh bien?

— Aucun de ces prétendants n’a été accueilli, Pourquoi ? C’est encore facile à expliquer, [ls ne savaient pas que celle qu'on appelle la demoiselle du Seuillon est la fille de l'assassin Jean Renaud. Tls ont été repoussés parce qu'il eût faïlu leur dire la vérité. Cette déclaration ne pouvant manquer d'amener une rupture au dernier moment, Rouvenat, qui a le nez long, préférait répondre “ non ” tout de suite, De cette manière il prévenait un scandale inévitable, On voudrait bien épouser la fille de Jacques Mellier, l’héritière du Seuillon, inais pas la tille d’un forçat !

Blanche n’est pas si facile à marier que Ça. Sachant ce qu'elle est, même avec cent mille francs de dot, je suis sûr qu'aucun de ceux qui l'ont demandée ne voudrait d'elle, Rouvenat l'a parfaitement compris. Le Parisien sera moine difficile ; s’il a des préjugés, ils se tairont devant le chiffre de la dot.

— Tu parles comme un avocat... dit le père,

— Certain, cette fois, de pouvoir dire sans danger que Blanche est la fille de Jean Renaud, Rouvenat s'est décidé à la marier, et voilà pourquoi il est allé à Paris,

Tout en marchant lentement et en causant à Voix basse, car ils savaient que, même au milieu de la nuit, il peut y avoir des vreilles qui écoutent, ils étaient arrivés derrière les jardins de la maison du berger.

[ls s’assirent sur le tronc d’un vieux poirier, que quinze jours auparavant le vent avait renversé et qu'on avait provisoirement rangé contre la haie, pour ÿ attendre la scie et la hache.

— Ce que tu viens de me dire n'est pas rassurant du tout, reprit le père Pa. risel ; Mellier ne nous aime pas, et je suis encore à me demander pourquoi il

ous à fait assez bonne figure pendant quelque temps. Je commence à avoir ar qu'il n'ait réellement l'intention de tout donner à la fille de Jean Renaud.

— Conseillé par Rouvenat, c'est ce qu'il fera.

— Alors nous sommes vo'és !

— Tu peux t'y attendre, ,

Le père Purisel fit rouler ses yeux d'une manière effrayante,

— Demain, j'irai voir Mellier, dit-il, je veux savoir à quoi m'en tenir.

— Îl ne te recevra pas.

— Tonnerre, j'enfoncerais plutôt sa porte !

— Et après? Tu le connais, il ne te dirs rien.

— Quand je pense qu’il y a dans sa chambre, dans son secrétaire, pour plus de deux cent mille francs de valeurs !

— Eh bien?

— Si seulement j'avais cela !

— Ce n’est pas pour toi, il faut en prendre ton parti. Ce sera la dot de la lle de Jean Renaud.

— François, reprit Parisel en baissant encore la voix, si j'avais à moi ce qu'il y à dans le secrétaire de Mellier, il me semble que j’abandonnerais volontiers e reste.

— Ce serait une fiche de consolation, répliqua le fils d'un ton goguenard.

— Quand Rouvenat revient-il ?

— Je ne sais pas, dans deux ou trois jours.

— Mellier est seul, et la nuit il dort comme une bûche.

— Depuis qu'il prend de l’opium.

— On peut entrer dans sa chambre sans le réveiller.

— Je le crois.

— La clef de son secrétaire est toujours dans la poche de son gilet ?

— Toujours.

— Pendant qu'il dort, on peut la prendre, ouvrir son secrétaire, et...

— Hein! tu oserais ?...

— Et s'il se réveille ?

Les yeux du misérable eurent une lueur sombre.

— S'il se réveille, répondit-il d'une voix creuse, tant pis pour lui!

— Au fait, reprit le beau François, l'aventure est à tenter. Deux cent mille francs, peut-être trois cent mille ! Si on réussit, — avec de l'audace, on est toujours sûr du succès, — c’est une fortune !

— Et on file à l'étranger ; nous sommes à deux pas de la frontière.

— Nous partagerons ? ; ;

— Oui, à une condition.

— Laquelle ?

— 11 faut, d'abord, que tu trouves le moyen de voir la servante dans la journée pour que, la nuit venue, quand tout le monde dormira à la ferme, elle nous fasse entrer dans la maison. .

æ — C'est déjà fait. La nuit prochaine, à minut, elle ouvrira la petiv2 porte du jardin.

Le père Parisel regarda son fils avec surprise.

Le beau François avait sur les lèvres son horrible sourire.

— Tu as donc eu la même idée que moi ? interrogea le père

— Non, répondit-il brusquement, j'en ai une autre.

— Est-ce que je peux savoir ?

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— Nous entrerons ensemble,

— C'est bien comme cela que je l'entends. Pendant que j'ouvrirai le secrétaire, tu te tiendras près du lit du vieux, et, s'il a le sommeil trop léger, tu lui 2 ppliqueras son oreiller sur la figure pour lui fermer la bouche et les yeux.

Le beau François secoua la tête,

— Tu feras seul ton affaire, répondit-il, pendant ce temps, moi, je serai occupé de mon côté.

— Que veux-tu dire ?

C'est à ce moment de la conversation que Lucile, sortie de la maison du berger, Sapprochait doucement de la haie et se couchait dans l'herbe.

Les yeux du beau François brillèrent comme ceux d’un tigre et il répondit avec une expression railleuse :

— de ferai une visite à la belle Blanche : je tiens à lui lisser un souvenir de moi, J'ai juré qu'elle m'appartiendrait, et la nuit prochaine. .

-— François, dit le père en hochant la tête, ta folle passion pour cette petite fille nous à déjà porté malheur : si tu n'y prends garde, elle nous perdra.

-Je ne sais ce que J'éprouve, répliqua-t-il ; j'ai comme du feu dans les veines et dans la tête, Oui, je l'aimais, pour elle j'aurais tout sacrifié...

— Même ton père ?

— Même toi. Maintenant, je crois que je la hais plus encore que je ne Paime, fe la veux, je l'aurai !

— Malheureux, elle ne t'aime pas ; elle criera, elle appellera à son secours.

— Eh bien, je l'étoufferai ! s'écria-t-il avec race,

— Je te le répète, tu nous perdras. ;

— le n'ai peur de rien moi : elle me méprise, Rouvenat m'a chassé, ils m'ont poussé à bout, je veux me venger! La guillotine et le bourreau ne m'arrêteraient pas,

. Le père ne put s'empècher de frissonner en entendant prononcer ces paroles sinistres,

— D'ailleurs, ajouta le beau François avec cynisme, je désire faire mon cadeau de noce à la belle fiancée,

Sur ces mots il se leva.

—— Viens, dit-il à son pére,

Ls s'éloignérent,

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