XII-CE QUE JEAN RENAUD DEMANDE A SA FILLE
Quand le bruit des pas eut cessé de se faire entendre, Lucile, toute frissonnante, se dressa contre la haie.
Ses yeux étincelaient d’indignation, de colère ; son visage pâle exprimait lépouvante et l'horreur. ;
Elle avait entendu, sans en perdre un seul mot, les dernières paroles échangées entre le fils et le père,
— Et l’on donne à cela le nom d'hommes, murmura-t-elle avec dégoût : des hommes, eux ! non, ce sont des bêtes féroces ! ce n’est pas assez d’avoir voulu assassiner Rouvenat, il faut, à leur rage, une autre vengeance lâche et monstrueuse, Pauvre Blanche ! Elle est tranquille, heureuse, sans défiance sous la protection de mon père, et un danger terrible la menace... Chère enfant, innocence et sans force, elle serait pour ce misérable une proie facile, Ah ! c'es Dieu qui m'a inspiré la pensée de me mettre à la fenêtre; il m'ordonne de défendre la fille de Jean Renaud. A ce signe, je reconnais mieux encore que
son regard plein de bonté s’est abaissé sur moi? Oui, oui, je la défendrai, je la sauverai... Le misérable me trouvera entre luiet elle, Dieu ne saurait permet treune pareille infamie. Les bons, les innocents ne doivent pas être toujouis victimes des méchants et des pervers.
— Ah! Rouvenat, si tu savais ce qui se trame contre Blanche, l’enfant de ton cœur, tu te repentirais amèrement de ta générosité,
L'impunité rend les scélérats plus audacieux, elle est un encouragement au mal!... Après un crime, un autre, et toujours, toujours des victimes !...
Elle rentra dans la maison, referma la porte et la fenêtre et se mit sur le lit. Ce n'était pas pour dormir, Elle sentait bien que le sommeil ne viendrait point, trop de pensées tumultueuses se heurtaient danc son cerveau.
Pour ne pas effrayer le père de Blanche, elle résolut de garder le silence sur ce qu'elle avait entendu. Le même sentiment qui avait empêché Rouvenat de parler après l'attentat commis contre lui la retenait ; il lui répugnait de se faire l’accusatrice de ses odieux parents. Elle chercha le moyen de venir au secours de la jeune tille et de la sauver. Une idée lui vint, elle s'y arrêta.
Le jour parut, elle se leva. Avec l'alouette matinale qui s'élançait dans les airs et chantait à plein gosier, elle salua les premiers rayons du soleil, Elle entendait le bruit des faulx et les voix des travailleurs dans la prairie,
Elie se souvint de sa jeunesse; de sa franche gaieté d'autrefois ; elle se sentit attendrie et des larmes coulérent le long de ses joues amaigries. Cette émotion lui parut délicieuse, elle la savourait. C'était pour elle, sans joie et sans espoir depuis tant d'années, un retour à la vie,
Elle allait revoir son fils, elle pourrait se mettre à genoux devant son père, elle n'avait rien de plus à désirer.
Cependant, en voyant les haillons dont elle était vêtue, ses jambes nues déchirées par les ronces et les épines, les mauvais souliers qui, tant bien que mal, chaussaient encore ses pieds, elle ne put se défenüre d'un mouvement de tépulsion. Un peu de rouge monta à son front, elle avait honte !
-— Oh ! je n'oserai jamais paraître ainsi devant mon fils, devant eux tous, se dit-elle.
Elle se demanda avec effroi comment elle avait pu vivre dans un tel abandon d'elle-même, Pour la première fois, depuis bien des années, elle avait consciencé de l'effroyabie misère qu'elle avait eu le courage de supporter.
— Et c'est moi qu'on appelait ia demoiselle du Seuillon, murmura-t-elle tristement ; ai-je été assez malheureuse, suis je tombée assez bas ?...
Mais, soudain secouant la tête comme pour chasser ces sombres pensées, ses yeux se remplirent de clarté, son visage s’illumina.
— Dieu n'a conservé mon fils ! s'écria-t-elle, je ne suis plus la fille maudite !
Pendant ce temps, Jean Renaud, croyant que. Lucile dérmait, était allé jusqu'à la ferme. Après s'être promené un instant dans la cour, il entra dans le jardin.
Blanche, levée plus tôt que d'habitude, faisait sa toilette du matin, S’étant approchée de Ja fenêtre de sa chambre, elle vit son père. Elle se hâta de fixer sur sa tête les longues tresses de ses beaux cheveux blonds, et, un instant après, elle était au jardin.
Elle, prit la main de Jean Renaud, et, sans prononcer une parole, elle l'entraîna plus loin, sous le berceau.
Alors, une: voix adorable, elle lui. dit : :
— Bonjour, papa ! Ici, personne ne peut nous voir, embrasse-moi, embrasse ta fille. |, :
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LA MALÉDICTION D'UN PÈRE Et elle jeta ses bras autour du cou du vieillard.
Jean Renaud l'étreignit fortement et couvrit son front de baisers.
— Comme je t'aime ! comme je suis heureuse ! chuchotait la voix de l'en fant.
Jean Renaud ému, incapable de prononcer un mot, se remettait à l’'embrasser avec passion, avec délire, Il la sentait palpiter contre son cœur. Il voyait son regard plein d’une ineffable tendresse chercher le sien, il voyait son front et ses joues s'offrir à ses l'vres, appelant toujours de nouveaux baisers. Quelle ivresse !
Au bout d’un instant, Blanche reprit :
— C’est dans ce berceau, à cette place, que François Parisel m'a appris que j'étais ta fille ; j'ai cru que j'allais mourir ; je suis tombée là, sans connaissance... Ah! jétais loin de penser que tu me tiendrais aujourd’hui dans tes bras et que tu m'embrasserais ainsi !
Je n'ai pas dormi la nuit dernière, tout le temps j'ai été avec toi.
— Vraiment ?
— Oui, je lisais ton procès ; je l’ai dévoré... trois fois de suite, je le sais par cœur, Les vieux journaux sont mouillés de mes larmes. Ah! mon père, comme c'est beau, comme c’est grand ce que tu as fait! Va, les autres peuvent penser de Jean Renaud ce qu'ils veulent, ta fille est fière de toi!
— Chère enfant, chère enfant !
— Je t'aimerai tant, que tu ne te souviendras plus de ce que tu as souffert,
— Le jour où j'ai su que tu étais ma fille, j'ai oublié, Dieu n'a grandement récompensé, il ne pouvait faire plus pour moi. Je ne crois pas qu'il y ait un bonheur comperable au mien.
— C’est ce que je me dis aussi ; il me semble que je suis trop heureuse... C'est si bon d'aimer et de se savoir aimée !
— Si Dieu refusait le bonheur à ses anges, à qui donc le donnerait-il !
— Tu étais bon, toi, et-pourtant tu as été malheureux !
— Blanche, ma chérie, ne parlons plus du passé, mais de l'avenir ; j'aurai ma part de toutes tes joies ; te voir souriante, heureuse, voila ce que je veux. Je n'ai plus à penser à moi.
— Je me chargerai de ce soin, répondit-elle avec un gracieux sourire,
— Blanche, je voudrais te demander quelque chose.
— Tout ce que tu voudras.
— Est-ce qu'il n'y à pas à la ferme quelques effets ayant appartenu à Lucile Mellier?
— Tout ce qui était à elle est conservé précieusement dans une armoire.
— Et cette armoire se trouve ?...
— Dans la chambre de mon parrain.
— Alors, il y à dans l'armoire des robes, du linge.
— Oui, tout ce qui appartenait à la pauvre Lucile ; rien ne été donné. Elle avait de très-belles dentelles, plutôt que d'y toucher, mon parrain préférait m'en acheter d’autres.
— Eh bien, ma chérie, je voudrais avoir une robe de Lueïls Mellier la plus simple, la moins riche, de corleur sombre, autant que possible ; avec cela un châle ou un fichu, un de ces objets qu’une femme met sur ses épaules, une chemise, une paire de bas, des souliers ou des bottines, enfin un habillement com-
La jeune fille regarda son père avec surprise. — J'ai rencontré hier une femme bien malheureuse, qui esi à peine vêtue,
RD
Rene ne a a eme
continua Jean Renaud, répondant à l'interrogation du regard de sa fille : c'ecs un cadeau que je veux lui faire.
Blanche avait baissé les yeux, elle paraissait embarrassée,
— Mün père, dit-elle avec émotion, J'aimerais mieux te remettre une centai ne de francs de ma petite bourse pour cette pauvre femme ; avec cette scnnu elle s'achéterait bien des choses.
— Non, répondit vivement Jean Renaud, ce n'est pas de l'argent que je veux lui donner...
—Je crains que mon parrain ne soit pas content ; voistu, il conserve con. me des reliques les moindres objets ayant appartenu à Lucile... Ah! i! l'ai mait bien aussi !
— Tu peux être tranquille, Blanche : quand Rouvenat saura que tu as tou ché aux effets de Lucile, loin de te faire un reproche, il sera enchanté,
— N'importe, du moment que tu me demandes cela, je te le donnerai. Je préparerai le paquet, et tantôt...
— Blanche, je voudrais l'avoir tout de suite. Tu auras vite rassemblé ces divers objets. Je t'attendrai ici.
— Est-ce que je connais cette pauvre femme ?
— Non, tu ne lu connais pas.
— Est-elle de Frémicourt ou de Civry ?
— Je ne peux pas te le dire.
— C'est donc un secret !
— Oui, un secret,
— En ce cas, monsieur le mystérieux, je ne t'interroge plus.
— Tu pourrais mettre aussi dans le paquet quelques-unes de tes épingle à cheveux, un peigne, ce qui est nécessaire à une femme pour se coiffer,
— Tu augmentes encore ma curiosité ; mais du moment que c'est un secret... attends-moi, je ne serai pas longtemps.
Et, légère comme un oiseau, elle s’élança hors du berceau, Elle reparut au bout d'un quart d'heure avec les effets enveloppés dans une serviette,
— Tu es content ? lui demanda Ja Jeune fille,
— Oui, très-content,
— Viendras-tu déjeuner à la ferme ?
— Non, jusqu'au retour de Rouvenat, je prendrai mes repas dans ma cha bre. Tout à l'heure, je viendrai chercher des provisions pour la journée,
— Je vais les préparer moi-même.
— Alors, tu vas me gâter coinme un enfant.
— Non, comme un père qu’on aime !
Rayonnante de joie elle lui sauta au cou. *
Jean Renaud revint à la maison du berger après avoir fait un asses long détour pour ne point passer à la ferme.
Il frappa doucement à Ja porte de la chambre de Lucile. Celle-ci ouvrit,
— Vous voilà levée, lui dit Jean Renaud ; avez-vous bien dormi ?
— Je n'ai pas dormi, mon ami, répondit-elle, depuis longtemps je n'ai plus de sommeil ; mais je me sens reposée.
— Tenez, Lucile, reprit Jean Renaud, en posant le paquet sur une table ceci est pour vous.
— Qu'est-ce donc ?
— Regardez !
Elle dénoua les coins de la serviette. Elle vit une robe, un mantelet qu’elle
nous
d de sa fille : c'ecs
uettre une centai avec cette scnin
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le... Ah!il l'ai ra que tu as tou enchanté,
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te rassemblé ces
de tes épingle à e coiffer.
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Ss dans ma chiuu la journée,
ait un assé, long cile, Celle-ci ou-
dormi ?
mps je n'ai plus
t sur une tuble
mantelet qu’elle
yeux se remplirent de larmes et un sanglot sortit de sa
reconnut. Aussitôt, ses poitrine, — Ainsi, ditelle en proie à une Mais comment avez-vous pu?...
— J'ai vu Blanche, — Est-ce que vous lui avez raconté?
— Rien, Je lui ai dit que je voulais me.
— Ah! vous n'avez pas menti :
Renaud, voyez comme je suis vêtue, — J'avais vu cela hier, voila pourquoi ce matin... ? Elle lui tendit sa main en disant : } — Merci,
vive émotion, vous avez pensé à cela. …
donner ces vêtements à une pauvre fem-
ie suis bien une pauvre femme, Voyez Jean
— Vous allez vous habiller ! reprit Jean Renaud,
— Oui, vous ne savez pas le plaisir que j'éprouve, mon cher Jean Renaud, et pourtant je n'ai plus de coquetterie ! Mais pouvoir me dépouiller de ces haillons de misère. ,
Elle se rapprocha de la table,
— Cette robe, dit-elle en Ja prenant d’une main tremblante, a été achetée à Vesoul par mon père ; je ne l'ai mise qu'une fois. Ce mantelet était mon vêtement préféré ; je le mettais toujours le dimanche pour aller à Frémicourt ; Jean Renaud, on dirait que votre fille a deviné ce que J'aurais choisi moi même. Ah! s'écria.t-elle avec une joie d'enfant, une chemise, un jupon, des bas, des souliers, jusqu'à un mouchoir! L. M, c'est ma marque. Blanche n'a rien oublié, l'habillement est complet.
Jean Renaud l’écoutait en souriant, Certes il ne s'était pas attendu à lui procurer une aussi grande satisfaction,
Elle trouva dans une feuille de journal un peigne et des épingles.
— Maintenant, je puis me faire belle pour revoir mon fils! dit-elle avec un accent impossible à rendre,
Et ne pouvant se contenir plus longtemps, elle se mit à pleurer à chaudes larmes.
— Lucile, je -’ous laisse, dit Jean Renaud : je vais maintenant m'occuper d: notre déjeuner,
Et il sortit de la chambre.