‹ La malédiction d'un père [microforme]Chapitre 90 sur 109 · XIII-—-LE RÉCIT DE LUCILE · texte numérisé non relu

XIII-—-LE RÉCIT DE LUCILE

Une heure après, Lucile était habillée. Ses cheveux démêlés, séparés au milieu de la tête, formaient deux bandeaux sur son front ; puis, relevés sur le: cou, elle les avait enroulés en spirale et fixés solidement au sommet de la tête,. malgré leur rébellion.

Jean Renaud revint de la ferme avec un panier rempli de vivres.

A la vue de Lucile transformée, et qui semblait rajeunie de quinze ans, il ne. peut retenir une exclamation.

— Est-ce que vous me trouvez bien ainsi ! lui demianda-t-elle en souriant,

— Oh! tout à fait bien ; c’est encore une métamurphose,

— Allons, je suis contente.

— Vous devez avoir faim, reprit-il ; si vous le voulez, ajouta-t-il gaiement.. nous allons faire la dînette, comme disent les enfants.

330 LA MALÉDICTION D'UN PÉRE Dans un placard, ils trouvèrent de la vaisselle, et, dans un tiroir, des cou verts d’étain. La table fut bientôt mise.

Jean Renaud avait tiré du panier une moitié de poulet, des sauci:ses, une superbe tranche de jambon, un fromage gras, des œufs cuits durs, un pot de confitures, du pain, du vin, des biscuits.

— Mu fille fait bien les choses, dit-il d’un ton joyeux ; voila un véritable festin.

Ils s’assirent en face l’un de l’autre,et, comme ils avaient faim tous les deux, ils firent honneur au déjeuner.

Jean Renaud désirait vivement savoir quelle avait été l'existence de Lucile “depuis sa sortie de l'hôpital de Gray.

Voici ce qu’elle lui raconta :

“ D'après ce qu'on m'a dit, les médecins n'vaient aucun espoir de me sauver : j'étais condamnée, Cependant, grâce aux scins intelligents qui me furent prodigués et aussi sans doute à ma constitution robuste, je fus sauvée C'était un miracle, Je n'avais pas assez souffert, Dieu voulait me faire vivre encore,

A la suite d’une fièvre violente qui dura quinze jours pendant lesquels j'eus «onstamment le délire, je repris connaissance, Je retrouvai lu sensation et peu à peu je me rendis compte de la sicuation dans laquelle je me trouvais. Avec la faculté de réfléchir et de,trouver des pensées, la mémoire me revint. Je me rappelai comment, subitement saisie par le froid, j'étais tombée sur la route tenant mon enfant dans mes bras, Que s'était il passé ensuite? Je ne me souvenais plus de rien.

D'ailleurs, toutes mes pensées étaient confuses : il y avait dans mon esprit une sorte de lassitude qui lui enlevait la lucidité. Dès que je faisais un effort de réflexion et cherchais à coordonner des fa:'s, mes pensées se confondaient, im’échappaient, Je fus longtemps ainsi, et je ne sais pas vraiment comment je n'ai pas perdu entièrenrent la raison !...

Lorsque je réclamai mon fils à la religieuse de l'hôpital, elle fut très-étonnée, Elle m'apprit que des saltimbanques m'avait trouvée mourante sur la route et que j'avais été apportée par eux à l’hôpital. Elle ne put rien me dire au sujet 4e mon enfant ; mais elle me promit que le jour même elle chargerait quelqu'un de prendre des renseignements.

Je ne vous parle pas de mes inquiétudes, de mes angoisses, de mes larmes.

On parvint à savoir qu'un jeune enfant avait été vu avec les saltimbanques, qui, selon toutes les probabilités, l'avaient emmené en quittant la ville,

J'avais entendu dire que, souvent, des enfants étaient volés ainsi à leurs parents par des bateleurs, qui en faisaient d’abord de petits mendiants et ensuite des saltimbanques. En songeant à cette misérable existence, qui pouvait devenir celle de mon cher petit Edmond, j'éprouvai une douleur trè-vive ; je sentis saigner de nouveau toutes les plaies de mon cœur. Cependant, j'avais la certi-

tude qu'il vivait ; c'était déjà quelque chose, Je parvins à me tranquilliser un peu et je n’eus plus qu'une pensée : me mettre à la recherche de mon enfant. Je tis le serment de ne prendre aucun repos et de marcher jour et nuit, comme le Juif-Errant, tant que je ne l'aurais pas retrouvé.

Cette idée fixe hâta ma guérison, et je me trouvai enfin assez forte. pour quitter l'hôpital. J'y étais restée six semaines. 4

Pour retrouver mon fils, j'aurais pu m'adresser aux autorités de la ville de

Gray, aux magistrats, au commissaire de police ; la justice, en cette circons-.

tance,-ne m'aurait pas refusé son concours, sa protection. Un instant, j'eus cette pensée ; ais il fallait mie faire connaître et peut-être révéler certain . secrets que je voulais garder au plus profond de mon cœur, je la repoussai.

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L repoussai.

— Pourquoi alors ne vous êtes-vous pas adressée à votre père, à Rouvenat?

demanda Jean Renaud.

—- Je n'en sais rien, J'avoue que cette idée ne me vint pas, Maudite par mon père, je me voyais fatalement condamnée à s uffrir toute ma vie, Retenue par une fausse honte, ou plutôt un sentiment d'orgueil que je ne m'explique pas encore aujourd’hui, je ne voulais pas demander grâce, Et puis, si J'avais fait une faute, si j'étais coupable, je trouvais mon père beaucoup plus coupable

que moi. D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, mon cher Jean Renaud, mon esprit

était fort troublé, j'avais perdu une partie de mes facultés intellectuelles,

J'avais promis à Rouvenat de lui écrire, je ne le fis point, je voulais subir ma triste destinée, souffrir seule,

La même raison qui m'empêcha de m'adresser vait conseillé de ne point répondre aux questions qui me furent faites À l'hôpital sur mon passé, ma famille, le lieu de ma naissance, ete... On comprit que je tenais à rester inconnue. On respect le silence que je voulais garder, tout en me conservant le même intérét, la même bienveillance.

J'errai toute la journée dans les rues de la ville comme une âme en peine, Il fallait ne mettre à lu recherche de mon enfant, je ne savais où aller, Pleine d'anxiété, le cœur gros de suupirs, je me tournai successivement vers les quatre points cardinaux, J'interrogeai plusieurs personnes, Je compris à leur air, à leurs mouvements de tête qu'elles me prenaient pour une folle,

Le soir, très-fatiguée, je in’assis tristement sur une pierre au bord de Ja Saône, Le froid était vif, je grelottais, je devais être d’une pâleur livide, Un homme, un ouvrier, qui passait s'arrêta devant moi,

— Vous êtes malade, me dit-il avec bonté, pourquoi restez-vous là ?

— Je ne connais personne dans la ville, sortie de l'hôpital et je ne sais pas où alier,

Ile prit par le bras en disant :

— Venez avec moi : il y a un bon feu à la maison, vous pourrez vous chauffer, et, si vous avez faim, vous partagerez notre modeste repas. Je ne suis pos riche et j'ai quatre enfants: mais ma femme est bonne, elle vous recevra bien,

Je me laissai emmener.

En snarchant, je lui parl seniunes auparavant,

— Oui, je sais, me répondit.il : c’est la troupe de Croquefer, un drôle de pistolet, mais amusant tout de même ; il vient à Gray de loin en loin, surtout au moment de la grande foire, Excusez-moi si je vous, inte-roge,continua-t-il,seriezvous, par hasard, la femme que Croquefer à trouvée sur la route ?

— Oui, c'est moi,

Alors, l'ouvrier me regurda atttentivement.

— Eu effet, je vous reconnais maintenant, dit-il; j'érais la quand on vous a couchée sur le brancard pour vous porter à l’hôpitai. Ma fois, je suis bien content de vous voir vivante : vous êtes revenue de loin ; on ne vous donnait pas plus d’un jour à vivre. Ma femme sera bien heureuse aussi, car, quand je lui ai raconté la chose, elle.a beaucoup pleuré,

— Dites-moi, repris-je, n'avey-vous pas vu un enfant avec les saltimbanques ?

— Un petit garçon, bien habillé-et.gentil à croquer. Attendez done, je me souviens très-bien ; quand il a vu qu'on vous emportait, il s’est mis à pleurer

aux magistrats de Gray m'a-

lui répondis-je ; ce matin je suis

ai des saltimbanques qui étaient venus à Gray six

en, criant: Maman, maman, Je comprends, cet enfant était à vous,

— Oui, Je sanglotais,

En a

ee RENE nes nee ee

Pendant qu'on vous em

— Ah! les gueux, s'écria-t-il, ils vous l'ont pris !

portait, l'un d'eux, un grand diable, maigre conmne un échalus, Vu entraine d'un autre côté et s'est promené avec ni par lu ville, Voyez-vous, ils ont pro bablement pensé que vous alliez mourir, et ils ont gardé le pauvre petit: minis ils vous le rendront, il le faudra bien,

— C'est ce que je veux ; mais où trouver cet homme que vous appelez Cro quefer !

— Quant à ça, je n’en suis rien: un jour il est jet, ke lendemain ailleurs, n'hnporte où, partout où 11 y a des foires, Toutefois, je crois qu'il “éloigne rarement de la région de l’est,

— Devrais.je parcourir la France entière, je retrouverai mon enfant,

— Vous voulez entreprendre une tâche difficile pour une femme. TE serait plus simple de faire votre déclaration au commissaire de police,

— Je le suis, j'ai eu déjà cette pensée : mais je me veux compter que sur no),

Nous arrivâämes au logis de ce brave homme : il me présenta 4 sa femme, qui me tit un gracieux accueil, J'embrassui les enfants en versant des larmes ami res, Je pensais à mon petit Edmond. Malgré moi, j'enviais le bonheur de ces honnêtes gens, Le souper était prét, la tuble mise. La femme ajouta un couvert, et, cédant à leurs vives instances, je mungeai avec eux. [ls m'encouragérent et me dirent, pour me consoler, tout ée que leur bon cœur leur inspira.

Craignant de les gêner, voyant la soirée déjà avancée, je voulus ime retirer. Ils me retinrent de force. La femme me prépara un lit dans la chambre où couchaient ses enfants. Je passni la nuit chez eux. Le lendemain, je quittui la ville pour me mettre à la recherche de Croquefer.

Je possédais une soixantaine de franes. Cette somme était le reste des écor nomies que j'avais faites pour venir à Naint-Irun. Elle était restée dans ma poche et je la retrouvai intacte quand on me rendit mon vêtement avant de sortir de l'hôpital.

Je pareourus la Franche-Comté dans tous les sens, l'Alsace et une partie de la Lorraine, Je ne vous ferai pas le récit de toutes mes misères, ce serait trop long et trop douloureux. J'allais d'une ville à une autre, partout où 117 avait une foire, une fête ; Croqueter était introuvable, Quand je le cherchais, à Besançon, à Belfort ou à Pontarlier, il était à Mulhouse, à Strasbourg ou à Metz Cinq mois se passèrent ainsi en marches et eontre-marches inutiles. Que de fatigues ! que de ceruelles déceptions! Mais rien ne pouvait affaiblir mon courage. Je pensais à mon enfant ! Les difficultés qui se dressuient devant moi rendaient ma volonté plus énergique.

Lorsque ma de nière pièce de monnaie fut dépensée, je dus vaincre ma fierté, mes répugnancés, et, quoi qu'i! m'en coûtât, je mendiai. Quand mes jambes ne pouvaient plus me porter, je me reposais dans une grange ou un grenier sur un peu de paille. D’autres fois je me couchaïis dans un champ ou près d’un ar bre sur la route, et je passais la nuit à la belle étoile.

Le vingt juin je me trouvais à Belfort et la nuit du vingt-quatre, anniversaire de la mort du père de mon fils, je priais sur la tombe. Pendant trois nuits je vestai autour du Seuillon, mais sans m'approcher de trop près, dans ja crainte d'être apereue, Je m'agenouillai sur le chemin de Civry, à l'endroit où lon à trouve Le cadavre, et je passai de longues heures me roulant dans le pré où nous bou mes vus pour la dernière fois,quelques minutes avant sa mort.Je

revins ainsi plusieurs fois à Frémicourt au mois de juin, j'éprouvais comme un âpre plaisir à retrouver au miheu des souvenirs de mon enfance,

dans le cimetcre où, à quelques pas du malheureux Edmond, repose ma mère

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LA MALÉDICTION D'UN phrax 393 Qui ina tant aimée, C'était pour moi un pélerinage, Du 4 la route de Cir l'y et au cimetière, quuis les ombres du passé e je me eachuis, c'est lu nuit si près de [re ferme, sur le dans un abime insonduble,

— Le savais ceja, dit Jean nes, qui vous ont prise pour un être surnaturel, bruit s'est. répandu que la vallée était hantée apparaissait près du Trou-Merlin.

Mais Continuez, ma chère Lucile, continue pre. Ah! vous avez horribléement souftertt !

— On s'habitue à tout, mon ani, même de défaillance et de sombre j'éprouvais une sorte de volupté a torturer mon âme e toutes mes douleurs, T1 me setublait que je trous Contemplation de mon malheur immense . ”

bord de lu Sableuse je faisais mon chemin de t, pour un instant, je me croyais avecelles! Le jour seulement que j'avais la hardiesse de me montrer lieu du drame épouvantable qui m'avait précipité

la croix J évo

Renaud ; vous avez été vue par plusieurs person

Une apparition, Peu à peu, le t'que toutes les nuits un fantôme

7, je ne veux plus vous interrofn

à lu souffrance, Nouvent, aux heures désespoir, plongée dans mes effroyubles ouvenire, Lt Mon cœur en ravivont ais un soulagement dans la

XIV—LvcLE cuyz CROQUEFER

* Pendant près de deux ns, continua Luciie, je cherchui vüinement Cro

x que fer. On aurait dit qu'un génie malfaisant se faisait un jeu de mes an voisses et se plaisait à diriger

mes pas du côté Opposé à celui où Je devais aller, Entin, je finis par le trouver,

La foire de Nuint-Man plus de belles de nos dép petits marchands for dis à Langres, Cett troupe, Na baraque grandes atfiches :

éblouie par de fa

Ou 1e montra (

# Langres, dure quinze jours : c'est ents de FEst ; elle attire un notnbre de salthnbanques, ete... Je savais cela, fus bien inspirée, Croquefer cupait une des plus belles plac aes annonçaient un spectacle \Ieuses promesses, se pressut à le roquefer, Il était vêtu d'un Pourpoint cerise, dont les bro- «deries cras attestaient le long usage : il Portuit une perru que b] était coifl chapeau galonné, à trois cornes, grosse figure enluminée, Îl était radieux, J'ai su Joyeuse humeur était subordonnée à ses recette satisfait, car la joie étincelait dans ses petits yeux Je m’approchai de son estr ct je lui demandai de vouloir [lie regarda des pieds pendant il me répondit :

— Vous choisissez mal v

une deg considérable

Je me ren s'y trouvait avec sa es du champ de foire, De inérveilleux, et lu foule, ntrée du théâtr

inche ct sous lequel

‘épanouissait sa depui

Sa guieté où sa Ce jour-là il devait être très- Cris, ade, sur laquelle paraduit u bien m'accorder un in tant à la tête, et parut très-sur]

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