K—LA CACHE
En rentrant chez lu, à Civry, Jean Renaud trouva sa femme en proie à une inquiétude iortelle,
Geneviève avait évidemment pleuré une partie de la nuit, ses yeux rouges l'attestaient, Du reste, on voyait encore sur ses joues des larmes mul ESSUYÉER,
Jean Renaud mit son fusil dans un coin, jeta son chapeau sur le lit et s'assit, Il n'en pouvait plus,
— Eh! bien, dit-il à sa femme, est-ce que tu ne viens pas m'embrasser ?
— Tu ne le mérites pas, répondit-elle,
- Oh! la vilaine boudeuse, tit il : allons, viens,
Elle s'approcha et se laissa embrasser,
— Comme te voilà fait, reprit-elle, on dirait que tu t'es roulé duns la poussière ; tes vêtements ta barbe et Jusqu'à tes cheveux en sont couverts,
— La poussière ne manque pas sur les chemins.
— Et puis tu es tout pâle, tout défait,
— Parbleu ! la fatigue,
— Jean, tu n'es pas raisonnable, me laisser ainsi, inquiète, t'attendre toute une nuit? Il ne n'a pas été possible de m'endormir, toutes sortes de craintes me venaient et ine revenaient sans cesse,
— Ca, c'est de l'enfantillage, tu devais bien penser que Je n'étais pas perdu,
— Jean, tu étais parti avec ton fusil pour chasser le loup, j'avais peur... un malheur est si vite arrivé,
—— C'est vrai, murmura-t-il,
Puis, élevant la voix :
— Maintenant te voilà rassurée ? dit-il.
— Oui, mais cela ne n'apprend pas où tu as passé la nuit,
— Serais-tu jalouse ? fit-il en essayant de sourire,
— Tu sais bien que non. Cependant...
— Ne t'es-tu pas souvenue que je devais aller à Terroise ?
— Je ne l'ai pas oublié ; mais, en admettant tous les retards possibles, tu devais être rentré ici avant onze heures du soir.
— Diable, tu sais mieux calculer que moi,
— Tâche de ne pas te moquer.
— Je t'assure, ma chère Geneviève, que je n’en ai nullement l'intention.
— Enfin, tu ne me dis pas ce que tu as fuit ?
—Je suis passé à la ferme où j'ai bu, ma foi, une bouteille tout entière à la santé de la demoiselle ., et à la tienne. A propos, Mile Lucile est partie ce matin pour la Champagne,
— Encore ?
— Îl paraît qu'une de ses anies de pension est très-malad,
—Ah!... Ensuite?
— Ensuite, en passant à Frémicourt, je suis allé au moulin, Tu auras ta fa rine tantôt, tu pourras cuire ce soir où demain matin. Enfin, ju suis allé à Terroise et...
— Tu y es resté,
— Voilà ; j'y suis resté,
— Sans songer à moi, sans te demander si je n'allais pas beaucoup?souffrir
en ne te voyant pas rentrer, Ah! je te le dis encore, J ean, tu n'es pas raisonnable,
Îl paraissait contraint, embarrassé, — Tu seras entré dans un cabaret, et tu t'es amusé à jouer aux cartes: tu avais chaud, et tu as bu un peu plus que d'ordinaire et tu t'es peut-être grisé, — Eh! bien, tu l'as deviné, Je me suis trouvé indisposé et, ,, je n'ai pas pu revenir, Tu vois bien, Jean, tu vois bien que je n'avais pas tort d'être inquiète, Mais tu n'es pas remis encore, tu souflres . Ton regard me semble tout drôle,
C'est vrai, je ne suis pas à mon affaire,
— Tu ns besoin de manser, qu'est ce que tu veux
lard, du fromage... Je puis te faire une bonne soupe, — (C'est celn, une bonne soupe,
[ya la un restant de
— Avec des oignons ?
Oui, — Et un peu de lait que j'irai chercher, Less Comm: tu voudras,.
La maison se composait uniquement de deux pièces au rez-de-chaussée, avec grenier au-dessus, dans lequel on montait au moyen d'une échelle mobile, Jean Renaud passa dans la seconde pièce, où il n’y avait pour tout mobilier que le pétrin, quatre chaises rempaillées et un vieux bahut en bois de tremble peint avec de la couleur rouge,
Geneviève s'était mise en devoir de préparer le modeste déjeuner
Jean Renaud ayant fermé la porte derrière lui se trouva seul.
I tira de sa poche un paquet assez volumineux, C'étaient les papiers qu'il avait été prendre, pendant la nuit, dans la chambre que le jeune homme assassiné occupait à Naint-Irun, N'ayant pu remettre ces papiers si importants à Mile Mellier, ainsi qu'il s'y était engagé, Jean Renaud se trouvait pour le moment dans un véritable embarrus,
Les paroles de Tinconnu mourant résonnaient encore à ses oreilles, et il ne disshinulait Piis que, dépositaire de ces papiers et surtout du secret terrible qu'ils contenaient, une grosse responsabilité pesait sur lui.
Certes, il ne pouvait les porter dans ses poches au risque de les perdre et il craignait, en inéme temps, s'il les plaçait dans l'armoire, un placard, le bahut où ailleurs, que sa femme ne les trouvât facilement, Il avait une grande contance en Geneviève, il In croyait méme capable de conserver un secret ; mais il avait promis de garder le silence, d'être muet : il l'avait même juré, Or, comine il ne pouvait pas révéler l'existence des papiers mystérieux, il fallait absolument qu'il les dérobât aux regards de Geneviève pendant tout le temps que durerait l'absence de Mlle Mellier.
Assurément, Geneviève devait être curieuse, comme toutes les filles d'Eve, et, un grand avantage qu'elle avait sur son mari, elle savait lire,
Jean Renaud, obligé de se taire, avait done à redouter la découverte du secret dont il était le gardien, et ensuite les indiscrétions jui pourraient suivre,
Cette pensée le faisait frissonner car le mourant lui avait dit que la révélation du secret aurait des conséquences épouvantables,
On comprend combien le brave Jean Renaud devait être tourmenté et perplexe.
li nétait pas homme d'imagination et ne possédait nullement ce qu'on appelle le génie de l'invention, Depuis quelques heures, l'esprit violemment surexcité, 1l avait fait plus de réflexions que pendant toute sa vie, Le pauvre homme avait le cerveau fort troublé et presque incapable de donner l’éclosion à une idée,
Cependant Machinale LE n'espéra ses désirs, N servait pour boite était \ couvercle, M besoin de la Alors, il ct un dernier et Au bout d Il fut si co triomphe, Ce fier, Il allait n l'appela, La soupe € Le mari et Le repas di —Jeun, di du linge à lav une heure ou
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LA MALÉDICTION D'UN PÈRE JT Cependant, à tout prix, il voulait mettre les précieux papiers en sûreté, Machinalement, ilouvrit le bahut peint en rouge,
[ n'espéruit certainement pas découvrir dans ce meuble une cachette selon ses désirs, Mais il y trouva une boîte cylindrique en tôle, dont su femme se servait pout' conserver ses semences de plant s potageres, Pour le moment, la boîte était vide, fl SEL pr'esSE d'y placer les papier et de la coiffer de son couvercle, Mais aussitôt, ilse dit avec raison que sa femine pourrait avoir besoin de la boite prochainement, Cela le tit retomber dans sa perplexité,
Alors, il concentra toutes les facultés de son esprit trop peu inventit et fit un dernier et prodigieux effort pour imaginer quelque chose de satisfaisant,
Au bout d'un instant, l'idée jaillit,
Il fut si content de luiméme Qu'il laissa glisser sur ses lèvres un sourire de triomphe, Certes, après une semblable ditticult: vaincue, il avait le droit d ètre fier,
I allait mettre immédiatement son idée à exécution, lorsque sa femme l'appela,
La soupe était trenipée et l'attendait tuimante sur la table,
Le mari et la femme déjeunérent pri que gaiement,
Le repas dura à peine un quart d'heure,
—Jeun, dit Geneviève en se levant de table, je vais aller à la rivière où j'ai du linge à laver, Pendant ce temps, tu devrais te mettre sur le lit et dormir une heure ou deux, Tu es encore trés-fatigué, cela te r'eposeriit,
— Oui, mais ca ne fernit pas luffaire de notre voisin à qui j'ai promis de faucher son pré des Thiés,
Tu le connnenceras tantôt, et, si tu ne peux pas finie ce soir, tu y retour neras deinain matin, Un peu de retard n'est rien: ce n'est pus comme si le temps menaçuit de se mettre à la pluie,
— Allons, je ferai ce que tu veux, Es-tu contente ?
— Oui Je m'en vais, à bientôt !
Elle prit son seau d'eau chaude, son paquet de linge, sa palette, son savon, et partit,
— Maintenant je peux travailler sans avoir peur d'être dérangé, se dit Jean Renaud,
[Il passa dans l’autre chambre.
L'aire de la première pièce était un coinposé de terre glaise, de sable et de ciment, le tout fortement battu. La seconde pièce avait le luxe d'un plancher,
Jean Renaud prit dans le bas d'un placard'un ciseau, une pince, une tenaille et Un mivteau, ev il se mit en devoir d'enlever une des pianches qui touchuient au mur. [1 ÿ parvint au bout d'un instant.
Alors il reprit la pince, creusa la terre et attaqua une pierre de la muraille, qu'il ne tarda pas à faire sortir de son alvéole, Cela fait, il courut au bahut, prit la boîte de tôle et revint la placer dans le mur à l'endroit que la pierre occupait. Il la scella avec de la terre et des débris de mortier, remplit le trou qu'il avait creusé, nivela aussi bien que possible cette la planche,
Cinq minutes plus tard, la pierre jetée sur d'autres dans un enclos, et un coup de balai donné sur le plancher, il eût été difiicile à l'œil le mieux exercé de soupçonner l'opération qui venait d’être faite,
Cette fois, Jean Renaud était bien sûr que sa femme ne trouverait pas les papiers. Il pouvait dormir sur ses deux oreilles,