XV —LA PORTE DE LA CAVE
Jean Renaud resta
Présque toute la journée avec Lucile pour lui tenir Compagnie,
Ts parlèrent longuemement du passé et formèrent de magnifiques projets dans l'avenir, non pour eux, ils S'oubliaient complè lenrs chers enfants.
. Cependant Lucile ne perdait point de vue les paroles menacantes du fils Parisel, l'épouvantable danger que courait Blanche, si le misérable parvenait à s’introduire dans la ferme comme il en avait l'intention.
Elle pouvait faire prévenir la jeune fille d'avoir à se tenir sur ses gardes ; Mas c'était l’effrayer sans la soustraire à la vengeance du beau François. Si elle avertissait Jean Renaud, celui-ci voudrait défendre sa fille, et elle ne son- Sea pas sans terreur à ce qui arriverait si le père de Blanche et le fils Parisel se trouvaient en présence, Un meurtre était à redouter,
Ayant résolu de garder le silence sur ce qu’elle avait entendu derrière la ‘haie ‘Ju jardin du berger, et voulant à tout prix défendre la jeune fille contre Son féroce ennemi, nous avons dit qu'une inspiration lui était venu. Toutefois, “lle ne pouvait rien faire sans le secourt de Jean Renaud.
Après avoir causé de leurs enfants, de leur 1 ariage et de leur bonheur, dout “ls sertient les témoins, Lucile dit à Jean Renaud :
— Quand la nuit sera venue et que tout le monde dormira à la ferme, je “voudrais y entrer sans que personne le sût,
Jean Renaud la regarda avec surprise,
— C'est une idée qui m'est venue, reprit-elle ; je désire passer cette nuit
tement pour ne penser qu’à
“près de mon père, dans la chambre de Rouvenat,
— Du moment que vous avez ce désir, Lucile, et que c'est votre volonté, je ‘n'ai pas d'objections à vous laisser faire ; je ne vous demande même pas pourquoi ‘éette idée vous est venue. Dès hier, si vous l'aviez voulu, vous seriez installée à la ferme, vous auriez repris la place qui vous appartient. Maintenant, il faut trouver le moyen de vous faire entrer dans la maison, ce qui est assez difficile quand toutes les portes ont été fermées,
— C'est vrai ; aussi ai-je compté sur vous. Autrefois, si J'ai bonne mémoire, la prrte d'entrée sur la cour avait deux clefs, il faudrait pouvoir s’en procurer un®,
— Le plus simple serait de prévemr Blanche, de la mettre dans le secret,
— Non, répliqua vivement Lucile, je tiens plus que jamais à ce que Blanche eb mon pére ne sachent rien avant l'arrivée de touv2nat et de mon fils au Seuillon. Je veux également que ma présence cette nuit dans la maison de mon père soit xbsolument ignorée.
— Ma conduite doit vous étonner, mon ami, je le compreuds. Je ne saurais pas moi même vous bien expliquer les raisons qui me font agir. J'obéis en ce moment à une inspiration, à une voix intérieure qui me conseille. Assuréiment, il serait naturel que j'atlasse immétiatement trouver tion père pour lui dire : Votrettille n’est pas morte ; je sais que vous l’appelez, que vous l'attendez, me voici. Vous m'avez maudite, mais Dieu s’est lassé de me faire souffrir, je reviens, bé. nissez moi! Oui, je pourrais faire cela ; mais cette voix dont je viens de vous parer me crie impérieusement. que l’heure n’est pas encore venue. Elle me re-
tient, m'arrête, je l'écoute. Il me semble que c'est à Dieu que j'ubéis, que Dien veut cela,
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— Oui, fit Jean Renaud, il ya deces voix auquelles on obéit; c'est comme une'volonté mystérieuse qui s'impose. à-nous.
Puis après un moment de silence :
-— V'est bien décidé, dit-il, vous voulez coucher cett nuit dans la chunbre de Iouvenat ?
— J'y tiens absolument,
Îl se leva, mit son chapeau de paille sur sa tête et dit :
--Je vais à la ferme.
— Quand reviendrez-vous ?
— Aussitôt que j'aurai trouvé le moyen de vous faire entrer dans la maison à l'insu de tout le monde,
— Vous réussirez, j'en suis sûre,
— Je l'espère.
— Allez donc, mon brave Jean Renaud, je vous attendrai avec une vive im. patience,
Jean Reuaud sortit, Un instant après il entrait à la ferme et s'asseyait près de la cheminée, son bâton entre les jambes.
De temps à antre, il échangeait quelques paroles avec la cuisinière qui allait et venait fort affairée, surveillant son feu, ses pots et ses marmites, 11 était déjà tard, l'heure du retour des champs approchait et la servante savait que les travailleurs aiment à se mettre à table tout en arrivant. Préparer le repas: de quarante personnes n'est pas une petite besogne.
Jean Renaud, pour ne pas rester inactif, alimentait le feu en jetant eur le brasier un ou deux morceaux de bois, aussitôt que la flamme deventit moins vive. :
Pendant ce temps, la servante mettait sur les tables les assiettes et les couverts,
— Vous avez bieï de l'ouvrage, lui dit Jean Renaud.
— Je vous en réponds. Je n'ai pas une seconde à perdre. 11 faut que le sou: per soit prêt quand ils vont arriver. On entre, on se met à table, on marge. Ils sont fatigués, ils ont faim, il ne faut pas qu’ils attendent. Et puis, vous suvez, Mardoche, ventre affamé n’a point d'oreille.
— Est-ce que l'autre servante ne vous aide pas?
— Chacun ici a sa besogne, Gertrude a assez de traire ses vaches et de soigner sa literie. Les jours comme ceux-ci Mile Blanche me donne un coup de main ; elle m'a aidée tantôt. Mais M. Mellier l'a appelée il ÿ a une heure et elle n’est pas redescendue.
— Est-ce que M. Mellier serait indisposé ?
— Non, pas précisement, mais il à quelque chose, il parait très-agité.
— L'absence de M. Rouvenat, peut-être,
— Ce doit être cela ; il est parti nier, il voudrait déjà qu’il fût revenu. Il lui æmble que, du moment que M. Rouvenat n’est là, rien ne peut marcher. Tout de même M. Rouvenat est la cheville ouvrière de tont.
— Bon, il va encore falloir que j'aille à ln cave tirer le vin.
Jean Renaud tit un brusque mouvement.
— Est-ce que Mile Blanche ne peut pas y aller ? demanda:t-il.
— Si, certainement ; mais elle n’en a pas l’habitude, et puis je ne me permettrais pas de la déranger. D'ordinaire, c’est toujours M. Rouvenat qui monte le vin.
— Si, cela peut vous être agréable, reprit Jean Renaud, qui avait son idée, je vous rendrais le petit service d'aller à la cave tirer le vin,
homme no
LA MALÉDICTION D'UN PÈRE re ee et minette mo me mms a.
— Ma foi, ce n’est pas de refus, car en ce moment je ne puis guère quitter
mes casseroles, J'avais prié Jean, le premier garçon, de revenir du pré un quart ) . . ., en
d'heure avant les autres; mais il à probablement oublié, Ils ont déjà rentré
six grosses voitures de foin et ils vont sans doute revenir uvec deux autres Jean Renaud s'était levé,
— Eh bien, je vais à la cave, dit-il | la futaille de laquelle on tire le vin et faut remplir.
vous n'avez qu'à m'indiquer où se trouve à me dire le nombre de bouteilles qu'il
— Hier j'ai fait monter seize litres, les deux paniers pleins, il Y en à eu assez; je ne ne pense pas qu'ils soieñt plus gourmands aujourd’hui. Quant au ui, i! n'y à que celui-là en perce... Du reste, je vais descendre à la cave avec Vous ; je prendrai en même temps le vin pour les maîtres.
— La Servante était loin de se douter que le vieux mendiant, si bien disposé à lui rendre service, était là, près d'elle, depuis une demi-heure, attendant justement le moment de s’éffrir pour aller à la cave.
Elle alluma une lanterne, Jean Renaud la suivit. Il aurait pu parfaitement descendre à la cave seul, car il la connaissait depuis longtemps,
Dans une espèce de cellier, où se trouve l'escalier du sous-sol, Jean Renaud prit les deux paniers à huit Coimpartiments chacun, dans lesquels se trouvaient les litres vides, Ils descendirent.
— Voilà le muid, dit la servante en le montrant à Jean Renaud : il ne sonne pas creux, il y à quatre jours seulement que M. Rouvenat y a mis la cannelle.
Elle prit deux bouteilles pleines sur une pile et remonta ausstôt, laissant Jean Renaud seul dans la cave.
— J'out va bien, se dit-il, je ne comptais pas réussir aussi facilement ; Mais ne perdons pas une minute.
Pour l'entrée des vins, la cave a une porte à deux battants, épaisse et solide, qui ouvre sur la cour, Elle n’a pas de clef, mais elle se ferme à l'intérieur au moyen d’une barre de fer maintenue par deux forts crochets fixés à chacun des battants.
Jean Renaud enleva la barre de fer. L'entrée de la maison était ainsi ouverte à Lucile,
Cela fait, Jean Renaud se mit en devoir de remplir les bouteilles vides. II monta ensuite le vin à la servante, qui le remercia de sa complaisance.
11 n'avait plus rien à faire à la ferme pour le moment, I] retourna à la maison du berger pour dire à Lucile comment, la nuit venue, elle pourrait pénétrer dans la maison de son père.
À neuf heures et demie, les gens de journée avaient quitté la ferme. Les garçons revinrent des écuries, fermèrent les portes et allèrent se coucher. La première servante dormait déjà. Gertrude était dans sa chambre ; elle avait éteint sa lumière mais elle ne songeait pas à prendre le repos dont elle avait besoin comme les autres. L'inquiétude la dévorait. Assise près de son lit, la tête appuyée sur la cou verture, elle sentait bien que ce qu'elle allait faire était mal ; mais le beau François le voulait, eile devait obéir.
— (jue va-t-il se passer? répétait-elle à chaque instant.
Puis, elle reprenait : Ni demain on apprend que j'ai ouvert la porte je serai chassée, Pourquoi veut-il savoir ce que Rouvenat est allé faire à Paris! Mais est-ce bien pour cela qu'il veut entrer cette nuit duns la ferme? Ah! si j'avais su, je ne lui aurais rien dit, Oui, il y à là-dessous quelque chose que je ne devine pas, que je ne peux pas comprendre, à
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Le moindre bruit l'effrayait, la faisait frissonner. Une sueur froide mouillait son front, Ne pouvant rien s'expliquer, elle redoutait tout, elle avait peur, Après être restée une demi-heure avec Mellier, qu'elle n'avait presque pas quitté de la journée, — il voulait l'avoir constament près de lui, — Blanche s'était retirée dans sa chambre, Elle resta un instant réveuse à sa fenêtre, écoutant les bruits de la nuit, Elle pensait à son père, à Rouvenat et à celui qu'elle aimait ; mais elle songeait moins au bonheur et aux joies qui lui étaient promis, qu'aux devoirs et au dévouement qu’elle voulait s'imposer. Il lui semblait que son cœur n'aurait jamais assez d'affection, de tendresse et d'amour à prodiguer à ceux pour qui elle allait vivre désormais. :
Elle sentit la fraîcheur de }a nuit tomber sur ses épaules demi-nues, elle ferma sa fenêtre,
Elle se mit à genoux et fit sa prière du soir.
Ensuite, elle se déshabilla, souffla sa bougie et se mit au lit. Cependant, elle ne s'endormit pas immédiatement ; tant de pensées l'agitaient ! à
Elle était couchée depuis une demi-heure et rôvait tout éveillée, lorsqu'elle entendit un bruit de pas légers dans le corridor.
Dans la journée, bien qu'il n'eût pas voulu en convenir, Jacques Mellier lui avait paru souffrant, tourmenté par quelque sombre pensée ; elle craignait qu’il ne fût réellement indisposé.
Elle sauta à bas de son lit et courut ouvrir sa porte, Un rayon de la lune, Ë passant à travers les grands arbres du jardin, éclairait le coridor. Elle regarda, elle ne vit personne, Elle écouta, la maison était silencieuse.
— Mon père, est-ce vous ? demanda:-t-elie.
Aucune voix ne répondit,
— Je me suis trompée, se dit-elle,
Elle re:.rma sa porte. Un quart d'heure plus tard, elle dormait d'un profond sommeil.
Un peu avant minuit, Gertrude, tremblant de tous ses membres, sortit Ce sa Chambre sans bruit, et alla ouvrir la petite porte, comme le beau François lui en avait donné l’ordre.
Aussitôt, deux hommes se dressèrent à quelques pas d’elle, sortant de derrière un rosier en buisson où ils se tenaient cachés. Ils entrèrent dans la maison.
— Mon père a voulu m'accompagner, dit le beau François à Gertrude ébahie Nous sommes dans la place, ton travail est fait; nous n'avons plus besoin de toi. Tu vas donc, ma fille, nous faire le plaisir de rentrer dans ta chambre ; je te conseille même de te coucher et de dormir. Tu as entendu ? Laisse-nous.
Et la prenant par les épaules, le fils Parisel la poussa assez rudement jusqu’à l'extrémité du couloir.