‹ La mandragoreChapitre 12 sur 91 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

maison, je me retirai là-bas, où je suis demeuré dix ans dans une très grande félicité.

SIRO. — Je le sais.

CALLIMACO. — ayant divisé mon temps entre les études, les plaisirs

et les affaires 8. Je m’appliquais à chacune de ces occupations de manière à ce que l’une ne me coupât pas de l’autre. Ainsi, comme tu le sais, je vivais fort tranquille, venant en aide à tout un chacun et m'ingéniant pour n'offenser personne. Si bien qu’il me semblait que j'étais agréable au bourgeois, au Eee à l'étranger, à l’autochtone, au pauvre, au riche.

SRO. — C’est vrai.

CALLIMACO. — Mais comme il semblait à la Fortune que je menais une

vie trop belle, elle fit en sorte qu’arriva à Paris un nommé Camillo Calfucci.

SIRO. — Je commence à deviner votre mal.

CALLIMACO. — Cet homme était souvent invité chez moi, ainsi que

d’autres Florentins, et dans nos entretiens il est arrivé un jour que nous discutâmes pour savoir où se trouvaient les femmes les plus belles, en Italie ou en France. Je ne pouvais parler des Italiennes, ayant quitté l’Italie. Alors un autre Florentin présent prit parti pour la Française et Camillo, pour l’Italienne. Après force arguments avancés de part et d’autre, Camillo dit comme en colère que même si toutes les Italiennes étaient des monstres, une parente à lui pouvait [à elle seule] recouvrer leur honneur à toutes !”

SIRO. — À présent, je vois clairement ce dont vous voulez parler.

CALLIMACO, — Il nomma madame Lucrezia, épouse de messire Nicia

Calfucci, et il fit tant l'éloge de ses beautés et de ses manières qu’il nous laissa tous stupéfaits. Et il éveilla en moi un tel désir de la voir qu’abandonnant tout autre délibération et ne pensant plus ni aux guerres ni à la paix en Italie, je me suis disposé à venir ici. Une fois arrivé, j'ai trouvé la renommée de madame Lucrezia très inférieure à la vérité, ce qui arrive très rarement, et je me suis enflammé d’un tel désir d’être avec elle que je ne tiens plus en place.

18. Voir l’Ane d’or 1.1.6 pour des remarques sur ce gente de vie. 19. Le débat sur les plus belles femmes est emprunté à Tite-Live (voir

l'extrait en fin de livre) et à Boccace, Décaméron vn.7.

Page 1