A M. DE LANGE
Seimeur loul humain, ie te requiers ck prendre ce mien labeur en gré : et s'il ne reforme tolallement nostre langue, pour le moins pense que c'est commencement qui pourra paruenir à fin telle, que les estrangiers ne nous appelleront plus Barbares. Te soubuienne aussy en cest endroict, qu'il est bien difficile qu'vne chose soit inuentée , et parfaicte tout à vn coup. Parquoy tu te doibs contenter de mon inuenlion, et en attendre ou par moy, ou par autres, la perfection auec le temps. Ioinct aussy qu'en choses grandes et difficiles le vouloir doibt estre assez, le laisse ce propos, et te veulx dire ce qui m'a esmeu de te dédier ce liure. Certes l'opinion et estime grande que i'ay de ton scauoir, éloquence et iugement en tout esmerueillable , m'a induict à en faire autant ou plus que l'humanité, et libéralité, de laquelle tu vses de iour en iour, de plus en plus en mon endroict : et ce sans aucun mien mérite; car de te faire aucun seruice, méritant telle amour que me la portes et monstres par effect, cela est hors totallement de mon pouuoir. Toutesfoys pour suppliment du pouuoir la voulunté te doibt satisfaire : laquelle est telle que, sans exception d'aucun humain, ie te reuere comme
8 EPISTRE A M. DE IANGEI.
vn demi-dieu habitant en ces lieux terrestres, et estincellant de tous costez par vne lumière de vertus à toy seul octroyées par l'Omnipotent : Omnipotent enuers toy prodigue de ses grâces , si iamais il en eslargist à aucune sienne créature. Et qui est celuy qui puisse, à mon dict , contredire sïl a congnoissance de tes faicts ? Nul ne doubte de la bonté de ta nature. Chascun se sent de ta munificence. Toutes nations estranges ne préfèrent aucun à toy touchant l'art militaire et conduite de guerre. Quant à la politique et gouuernement équitable d'vn païs , le Piedmont en donnera tesmoignage : en laquelle prouince tu es à présent gouuerneur soubz l'autorité du Roy, qui t'a esleu à ceste charge, comme personne idoine à touts faictz de grand conseil et prudence. Croy (seigneur le premier des humains) que ie suis l'homme le moins admirant les nommes sans raison, et cause véhémente : mais tes vertus et perfections infinies m'ont rauy iusques à la que sur tous ie t'adore : et ceste affection, la postérité l'ignorera si mes oeuures méritent immortalité de nom. Icy feray fin de mon epistre, te priant de rechef auoir ce mien liure pour aggreable. De Lyon ce dernier iour de may mil cinq cents quarante.
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ESTIËNNE DOLET
%u peuple JFranropô,
Humble salut et accroissement d'honneur et puyssance.
epvis six ans (ô peuple Françoys) desrobbant quelques heures de mon estude principalle (qui est en la lecture de la langue Latine et Grecque), te voulant aussy illustrer par tous moyens, i'ay composé en nostre langage vn oeuure intitulé l'Orateur Françoys, duquel oeuure les traictez sont telz :
La Grammaire, L'Ortographe, Les Accentz , La Punctuation
10 AV PEVPLE
La Pronunciation,
L'Origine d'aucunes Dictions,
langue en aultre, L'Art Oratoire, L'Art Poétique.
Mais pour ce que le dict OEuure est de grand importance , et qu'il y eschet vn grand labeur , scauoir et extresme iugement, i'en differeray la publication (pour ne le précipiter) iusques à deux ou troys ans. Ce pendant tu t'ayderas des instructions qui sont en ce présent liure. Lequel , si ie congnois t'estre aggreable , ie seray plus enclin à te bien polir, et parfaire le demeurant de mon entreprinse. Combien que i'en attends plus tost contentement de la postérité que du siècle présent; car le cours des choses humaines est tel, que la vertu du viuant est tousiours enuiée et déprimée par détracteurs, qui se pensent aduantager en réputation, s'ils mespriseut les labeurs d'autruy. Mais l'homme de scauoir et de bon iugement ne doibt regarder à telz resueurs, et plus tost s'en mocquer du tout. Ainsi faisant, ie poursuiuray mon effort, et
FRA>COYS. 1 1
attendra)' légitime los de la postérité : non d'aucuns viuantz par trop pleins d'ingratitude et mauuais vouloir. Contente toy pour ceste heure ( ô peuple Francoys ) de ce petit oeuure ; et prens pour pleige l'affection que ie porte à ma renommée, que dedans quelque temps ie te rendray parfaict l'oeuure dessusdict. Et si aulcuns se délectent en tel labeur, cela n'est que bon. Que pleust à Dieu , que pour vn il y en eust mille : car par telz efforts le plus parfaict sera congneu, et en demeurera la gloire au bien entendant la langue Latine et Francoyse. Pour le moins, de mon costé , ie tascheray de faire mon debuoir en si noble et louable passe temps. Vray est que si i'estois enuieux du bien d'autruy, ie me deporterois de ce mien labeur : pour ce que i'ay congneu telle ingratitude entre les hommes de mon temps , que ceux qui ont le plus prouffité sur mes oeuures sont les premiers qui taschent de déprimer mon renom : mais pour leur meschante nature , ie ne laisseray de produyre par oeuures le don de grâce que le Créateur m'a faict tant en la congnoissance de la langue Latine que de ma maternelle Francoyse. Et ce tout à l'honneur et gloire de luy (luy seul autheur de tout bien) et à l'vtilité
12 AV PEVPLE FRANCOYS.
de la chose publique, laquelle ie préfère aux maldicts de tous mes enuieux et détracteurs , qui à la fin se trouueront trompez en moy, car leur meschant langage ne me sert que d'vn esguillon à la vertu : tout au rebours de ce qu'ilz vouldroient de moy procéder. Mais ie scay, comme il fault tromper telles bestes chaussées, et en telle prudence consumeray le demeurant de ma vie, taschant tousiours de perpétuer mon nom par oeuures recommandables à la postérité et aage futur : lequel se trouuant vuyde d'enuie en mon endroict, et muni de bon vouloir, ne se monstrera ingrat; mais, par une équité et raison, louera ce qui est de louer. Geste espérance m'a tousiours esmeu à escrire , et donné cueur de prendre les labeurs que i'ay iusques icy prins en la vacation littéraire. Car, au iugement des viuants , il y a bien peu d'équité et racueil pour les doctes. Adieu, peuple le plus triumphant du monde, soit en vertu, soit en puissance. A Lyon, ce dernier iour de may, l'an de grâce mil cinq cents quarante.
r)V>-E LANGVE E>" AVTRE.
a manière de bien traduire d'vne langue S% t^^en autre, requiert principallemeut cinq choses. En premier lieu, il fault que le traducteur entende parfaictement le sens et matière de l'autheur qu'il traduict; car par ceste intelligence il ne sera iamais obscur en sa traduction : et si l'autbeur lequel il traduict est aucunement scabreux, il le pourra rendre facile et du tout intelligible. Et de ce ie te vois bailler exemple familièrement. Dedans le premier liure des questions Tusculanes de Ciceron, il y a vn tel passage latin : « Animum autem animam » etiam fere nostri déclarant nominari : nam et agere
» animam , et efflare dicimus : et animosos , et beue » animatos : et ex animi sententia. Ipse autem animus » ab anima dictus est. »
Traduisant cest oeuure de Ciceron , i'ay parlé comme il s'ensnyt. « Quant à la différence (dy ie) de ces dictions animus et anima, il ne s'y fault point an-ester : car les façons de parler Latines , qui sont deduictes de ces deux mots, nous donnent à entendre qu'ilz signifient presque vne mesme cbos.e. Et est certain que animus est dict de anima, et que anima est l'organe de animus , comme si tu voulois dire la vertu , et instrumens vitaulx eslre origine de l'esperit: et icelluy esperit estre vn effect de ladicte vertu vitale. Dy moy, toy qui entends Latin, estoit il possible de bien traduire ce passage sans vne grande intelligence de Ciceron ? Or saiche donques qu'il est besoing et nécessaire à tout traducteur d'entendre parfaictement le sens de l'autbeur , qu'il tourne d'vne langue en autre. Et sans cela, il ne peut traduire seurement et fidèlement.
La seconde cbose qui est requise en traduction, c'est que le traducteur ait parfaicte congnoissance de la langue de l'autheur qu'il traduict : et soit pareille-
DE BIEN TRADVIRE. 15
meut excellent en la langue en laquelle il se mect à traduire. Par ainsi il ne violera , et n'amoindrira la maiesté de l'vne et l'autre langue. Cuydes tu que si vn homme n'est parfaict en la langue Latine et Francoyse , qu'il puisse bien traduire en Francoys quelque oraison de Ciceron? Entends que chascune langue a ses propriétés, translations en dictions, locutions, subtilités et véhémences à elle particulières. Les quelles , si le traducteur ignore, il faict tort à l'autheur qu'il traduict , et aussy à la langue en la quelle il le tourne ; car il ne représente et n'exprime la dignité et richesse de ces deux langues , des quelles il prend le maniement.
Le tiers poinct est qu'en traduisant il ne se fault pas asseruir iusques à la que l'on rende mot pour mot. Et si aucun le faict , cela luy procède de pauureté et deffault d'esprit. Car, s'il a les qualitez dessusdictes (les quelles il est besoing estre en vn bon traducteur), sans auoir esgard à l'ordre des mots, il s'arrestera aux sentences , et faira en sorte cpie l'intention de l'autheur sera exprimée, gardant curieusement la propriété de l'vne et Taultre langue. Et par ainsi , c'est superstition trop grande (diray ie besterie
10 LA MAMERE
ou ignorance?) de commencer sa traduction au commencement de la clausule. Mais si, l'ordre des mots peruerti, tu exprimes l'intention de celuy que tu traduis , aucun ne t'en peult reprendre. le ne veul.v taire icv la follie d'aucuns traducteurs , lesquelz , au lieu de liberté , se submettent à seruitude. C'est asscauoir qu'ils sont si sotz, qu'ilz s'efforcent de rendre li"ne pour ligne ou vers pour vers , par laquelle erreur ilz depraueut souuent le sens de l'autheur qu'ilz traduisent , et n'expriment la grâce et perfection de l'vne et l'autre langue. Tu te garderas diligemment de ce vice, qui ne demonstre autre chose que l'ingnorance du traducteur.
La quatriesme reigle que ie veulx bailler en cest endroict , est plus à obseruer en langues non reduictes en art, qu'en autres. l'appelle langues non reduictes encores en art certain et repceu : comme est la Françoise , l'Italienne , l'Hespaignole , celle d' Allemaigne , d'Angleterre , et autres vulgaires. S'il aduient doncques que tu traduises quelque liure Latin en icelles, mesmement en la Francoyse , il te fault garder d'vsurper mots trop approchans du Latin, et peu vsitez par le passé : mais contente toy du commun , sans innouer
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aucunes dictions follement, et par curiosité rcpreheusible. Ce que si aucuns font, ne les ensuy en cela : car leur arrogance ne vault rien, et n'est tollerable entre les gens scauans. Pour cela n'entends pas que ie die que le traducteur s'abstienne totallement de mots qui sont hors de l'vsaige commun : car on scait bien que la langue Grecque ou Latine est trop plus riche en dictions, que la Francoyse qui nous contrainct soutient d'vser de mots peu fréquentés. Mais cela se doibt faire à l'extresme nécessité. le scay bien en oultre qu'aillerais pourraient dire que la plus part des dictions de la langue Francoyse est deriuée de la Latine, et que noz prédécesseurs ont heu l'autorité de les mettre en vsaige, les modernes et postérieures en peuuent autant faire. Tout cela se peult débattre entre babillarts : mais le meilleur est de su jure le commun langage. En mon Orateur Francoys ie traicteray ce poinct plus amplement, et auec plus grand' démonstration.
Venons maintenant à la cinquiesme reigle que doibt obseruer vn bon traducteur. La quelle est de si grand' vertu, que sans elle toute composition est lourde et mal plaisante. Mais qu'est ce qu'elle contient? rien autre chose que l'obseruation des nombres oratoires :
c'est asscauoir yne liaison et assemblement des dictions auec telle doulceur, que non seulement l'ame s'en contente, mais aussi les oreilles en sont toutes rauies, et ne se fasehent iamais d'vne telle harmonie de langage : d'yceulx nombres oratoires ie parle plus copieusement en mon orateur : par quoy n'en feray icy plus long discours. Et de rechef aduertiray le traducteur d'v prendre garde : car sans l'obseruation des nombres, on ne peult estre esmerueillable en quelque composition que ce soit : et sans yceulx les sentences ne peuuent estre graues et auoir leur poids requis et légitime. Car penses tu que ce soit assés d'auoir la diction propre et élégante sans vne bonne copulation des mots? le t'aduise que c'est autant que d'vn monceau de diuerses pierres précieuses mal ordonnées : lesquelles ne peuuent auoir leur lustre, à cause d'vne collocation impertinente. Ou c'est aultant que de diuers instruments musicauk mal conduicts par les ioueurs ingnorantz de l'art peu congnoissantz les tons et mesures de la musique. En somme, c'est peu de la splendeur des motz, si l'ordre et collocation d'yceulx n'est telle qu'il appartient. En cela sur tous fut iadis estimé Isocrate, orateur grec : et pareillement Demos-