‹ La manufacture des GobelinsChapitre 3 sur 6 · THE J. PAUL GEÏ7Y MUSEUM LIBRARY · texte numérisé non relu

THE J. PAUL GEÏ7Y MUSEUM LIBRARY

types remarquables de l’art textile sous

Louis XIII.

Plus loin, le Sacrifice de Lys Ira, d’après le carton de Raphaël, pièce des plus précieuses. Elle fut exécutée à Mortlake, aux environs de Londres, sous le règne de Charles Ie1', dans un atelier qui n'eut qu’une existence éphémère, mais qui produisit des chefs-d’œuvre.

Malheureusement, la tapisserie qu’on voit ici est dans un état de délabrement lamentable. Et cependant, quelle hère allure gardent encore ces figures dessinées par le maître d’Urbin! Les auteurs oubliés de cette œuvre superbe ont certes fait preuve d’une incomparable virtuosité.

Non loin de là, le Mariage d’Alexandre' et de Roxane mérite une mention spéciale, non pas tant à cause de sa richesse, qu’en raison d’une mutilation dont les documents contemporains nous révèlent les singuliers motifs. Mme de Maintenon, offusquée par la nudité de certaines figures des tentures royales, les fit habiller de draperies ajoutées après coup. Les traces de cette addition sont encore fort apparentes.

Aussi les lettrés ne manquent-ils jamais, au récit de cette anecdote, de murmurer les fameux vers du Misanthrope :

Elle fait des tableaux couvrir les nudités,

Mais elle a de l'amour pour les réalités.

C’est Molière aussi qui a fait la fortune de la suite de Gomhaut et Macée. Il existe peu de reproductions de cette pastorale célèbre d’une exécution aussi soignée que celle du musée des Gobelins. Celle-ci porte la fleur de lis suivie d’un P, marque des ateliers parisiens, et le monogramme de François de la

Planche, un des fondateurs, comme on l’a dit, de la primitive manufacture des Gobelins.

Le Triomphe de Minerve , qui occupe tout le fond de la galerie, fait partie de la série des Triomphes des Dieux, inspirée

Le jardin de la Direction et la Chapelle.

à Noël Coypel, le plus habile collaborateur de Le Brun, par d’anciens modèles italiens.

Dans une pièce qui s’ouvre à la suite de la galerie, sont placés deux panneaux de la Tenture des Indes , de Desportes, cette tenture qu’on ne se lassa pas de recopier aux Gobelins pendant près d’un siècle, et un des sujets de la suite des Chasses de Louis XV, peintes par Oudry.

Le salon carré qui vient après réunit quelques-unes des pièces les plus an-

ciennes et les plus précieuses de la collection. Presque toutes proviennent de dons.

C’est à la libéralité de M. Albert Goupil que sont dus ces deux tableaux d’autel, d’une merveilleuse finesse, V Annonciation et Y Adoration des Mages, qui représentent l’art de la tapisserie parvenu à son complet épanouissement vers la fin du xve siècle. Il est dommage qu’on ne puisse mettre un nom d’auteur sous ces admirables tissus ; mais c’est évidemment autour de Van der Weyden ou de Memling qu’il faut chercher le ci'éateur des cartons.

Dans un autre genre, les deux tapis persans, légués également au musée de la manufacture par M. Goupil, sont aussi des spécimens hors ligne d’un art accompli Le petit tapis du fond de la salle a conservé toute la fraîcheur, toute la vivacité de sa couleur; on le croirait terminé d’hier. Il a cependant quatre cents ans environ d’existence, comme celui qui est étendu au milieu de la pièce, plus fatigué par l’usage, mais bien remarquable aussi par la riche harmonie de sa coloration, par ses inscriptions en beaux caractères coufiques, par ses combats d’animaux.

Un peintre délicat et distingué, qui fut membre de la commission des Gobelins, Elie Delaunay, a voulu également laisser au musée de la manufacture une marque durable de l’intérêt qu’il portait au travail de la maison. C’est de lui que vient le tapis oriental aux entrelacs compliqués, tendu sur la muraille près de la porte d’entrée.

La scène représentant la levée du siège de Dole et de Salins est un don de M. Spitzer. Elle faisait partie d’une suite tissée à Bruges, vers la fin du xve siècle, pour l’église de Salins, placée sous l’invocation de saint Anatoile.

A la fin du xve et au commencement du xvie siècle, les ateliers de tapisserie furent occupés à des travaux considérables pour les églises. Les suites fameuses de Reims, d’Angers, de Saumur, de la Chaise-Dieu, d’Aix, offrent une

des manifestations les plus brillantes de l'art religieux.

Le don de M. Spitzer a doté le musée des Gobelins d’une de ces grandes pages si caractéristiques.

En face de la précédente, une grande tenture, garnie surtout d’arabesques et de rinceaux, accuse une date un peu plus l’écente. On attribue généralement cette œuvre à un atelier installé dans le palais de Fontainebleau par François Ier. Deux fragments superbes, exposés dans la dernière salle du musée, auraient la même origine. Les preuves décisives manquent et manqueront probablement toujours pour corroborer cette attribution; toutefois, le dessin de ces trois pièces dénote un goût bien français. Il nous paraît difficile d’en faire honneur soit à un Flamand, soit à un Italien, et c’est avec raison, selon nous, qu’on y voit l’influence, sinon le style, des Ducerceau.

Dans la salle qui précède immédiatement les ateliers, sont groupés, à côté des tapisseries de Fontainebleau dont on vient de parler, divers fragments de panneaux anciens et modernes, encore fort utiles pour l’étude, et un curieux morceau du commencement de la Renaissance, qu’on a dénommé le Concert, faute de pouvoir en déterminer plus exactement le sujet.

L’exiguïté des locaux a éparpillé les tentures du musée en quatre ou cinq endroits différents. Tous les espaces libres dans les ateliers de travail ont été garnis de tapisseries, et quelques-unes de ces pièces ne sont pas les moins précieuses de la collection. Ainsi, une des plus belles pages de la série de don Quichotte occupe le fond du premier atelier de haute lisse. L’ Entrée de !' Ambassadeur turc aux Tuileries sous la minorité de Louis XV, une des œuvres les plus originales qui soient sorties des Gobelins, a dû être reléguée dans l’atelier de la Savonnerie pour dissimule^ un métier inoccupé.

D’autres panneaux garnissent le pont qui fait communiquer les ateliers avec le magasin des laines. Il y a là des .nor-

ceaux d’un haut intérêt, comme cette scène des Bergers où le vieux tapissier a su donner un type exquis à une figure de paysanne par les procédés les plus simples. Voilà de l’art qui reste

Les œuvres du xviii® et du xixe siècle sont groupées dans une salle du rez-dechaussée, qui fut naguère un atelier de tapis après avoir été jadis occupée par la basse lisse. A côté d’œuvres modernes

L' Annonciation.

Tapisserie flamande du xv' siècle (don Albert Goupil).

bien dans la tradition française. Près de là, diverses tapisseries flamandes, italiennes, une verdure d’Aubusson, un panneau d’Audenarde, des scènes de Téniers, de grandes verdures à chardons, réunissent des types caractéristiques de tous les pays et de toutes les époques.

tissées sur les modèles de Baudry, de Philippe de Champagne, de Rigaud, cette section du musée renferme quelques-unes des tapisseries décoratives les plus remarquables du règne de Louis XV. C’est d’abord le panneau qui reproduit le tableau du Louvre, Vénus aux forges de Vuleain, par Boucher. La tapisserie

passe avec raison pour le chef-d’œuvre de l’atelier des Gobelins au xvme siècle. Elle nous paraît même supérieure au tableau.

Par d’autres qualités se recommande le panneau double de Don Quichotte, dont les fleurs, d'une exécution surprenante, pourraient être proposées comme un modèle du genre; puis la scène d 'Aminle et Sylvie, tirée de la célèbre pasLorale du Tasse, maintes fois reproduite aux Gobelins ; la portière de

sion toute moderne de l’art décoratif.

Le musée des Gobelins, que nous venons de parcourir, résume l’histoire du passé. En pénétrant dans les ateliers, nous entrons dans la vie contemporaine.

Autrefois, les tapissiers des Gobelins travaillaient en haute et en basse lisse. Cette division existait depuis l’origine de la maison, ou tout au moins depuis Colbert. Il y avait un personnel distinct pour chaque atelier. On pourrait même citer quelques exemples de tapissiers

Entrée de l’ ambassadeur turc aux Tuileries.

( Tapisserie des Gobelins, d’après Parrocel. )

Diane, d’après Oudry; les Eléments et les Saisons, de Claude Audran, l’auteur des Mois grotesques, qui rivalisent d’esprit et de finesse avec les plus ingénieuses inventions de Gillot ; enfin, les trois derniers fragments de la grande décoration, exécutée pour le palais de l’Elysée par Paul Baudry. Les autres modèles, au nombre de quatorze, ont disparu, avec les tapisseries déjà terminées et bien d’autres trésors sans prix, dans l’incendie de 1871. Perte à jamais regrettable, car aucun artiste moderne n’a senti aussi bien que le peintre de l’Opéra les conditions et les exigences delà tapisserie; par suite, ses compositions présentaient une expres-

ayant travaillé successivement à la basse puis à la haute lisse. En 1826, tous les tapissiers de basse lisse furent réunis à ceux de Beauvais et remplacés sur les bords de la Bièvre par les métiers de la Savonnerie servant à la fabrication des tapis.

L’industrie du tapis, genre Savonnerie, remonte, comme celle des tapisseries, au règne de Henri IV. Vers 1601, un artisan, nommé Pierre Dupont, offrait d’affranchir la France du tribut qu’elle payait aux pays orientaux par l’achat des tapis de haute laine. Le roi, très préoccupé de la prospérité de l’industrie française, établit la nouvelle manufacture sur les bords de la Seine, à Chail-

lot, dans une ancienne fabrique de sa- I La manufacture de lapis, façon du von qui transmit son nom à l’atelier de I Levant, resta dans son premier domi-

Vénus aux forges de Vulcain.

(Tapisserie des Gobelins, d’après F. Boucher.)

Pierre Dupont. C'est à cette circonstance toute fortuite que les tapis dits de Savonnerie doivent la dénomination qui sert encore à les désigner.

cile jusqu’en 1826. A cette date, elle fut réunie aux Gobelins, et les métiers de tapis vinrent occuper les ateliers devenus libres par le départ des basse-

lissiers. C'est par suite de ces modifications que la maison des Gobelins s’occupe aujourd’hui de deux fabrications complètement distinctes : celle des tapisseries de haute lisse et celle des tapis genre Savonnerie.

La haute lisse n’est plus guère en usage aujourd’hui qu’aux Gobelins. Elle n’a jamais été pratiquée à Beauvais, et elle est universellement abandonnée dans les centres industriels qui travaillent pour le commerce.

On s’accorde généralement à reconnaître une supériorité marquée aux travaux exécutés sur le métier vertical ou de haute lisse. L’exécution est plus lente et aussi plus correcte, en raison de la position du métier. Il convient toutefois de reconnaître que les personnes compétentes ne distinguent qu’avec peine les produits de la haute lisse des œuvres de basse lisse. Un fait incontestable, c’est que les ouvrages de Beauvais sont plus fins que ceux des Gobelins ; ils comportent un plus grand nombre de fds de chaîne au centimètre; la laine et la soie employées sont sensiblement plus minces. Leur destination d’ailleurs explique cette différence. Beauvais travaille surtout à des garnitures de sièges, de canapés, d’écrans, de paravents, ou à des panneaux de dimension restreinte.

Ses tapissiers, tout à fait supérieurs dans l’interprétation des fleurs, des feuillages, des ornements, se risquent rarement à copier la figure humaine et le nu. Aux Gobelins sont exclusivement réservés les vastes panneaux décoratifs à personnages. Or, pour couvrir une surface de vingt ou trente mètres carrés, il n’est pas besoin d’un travail aussi minutieux que pour peindre un bouquet de fleurs sur un siège ou un dossier de fauteuil.

Ainsi, les deux manufactures ont un domaine différent et bien délimité; il n’est donc pas surprenant que les procédés d’exécution ne soient pas les mêmes.

Ceci posé, arrêtons-nous un moment devant le premier métier; c’est celui que l’auteur des dessins qui accompagnent

nos explications a pris pour type. On a commencé fan dernier la grande pièce qu’on voit ici, mesurant six mètres de long sur quatre de hauteur, d’après un modèle de M. Jean-Paul Laurens. La tapisserie étant destinée à la future salle de travail des Archives nationales, l’artiste a choisi pour sujet de sa composition le début d’un Tournoi au moyen âge. Nul autre sujet ne convenait mieux pour caractériser la chevalerie qui nous apparaît comme l’expression la plus parfaite de la civilisation des temps antérieurs à la Renaissance. Le grand dépôt historique des Archives de France contenant les documents les plus anciens de l’histoire nationale, on devait emprunter au moyen âge plutôt qu’aux temps modernes les éléments de la scène qui allait en quelque sorte offrir comme la synthèse de notre histoire nationale.

Le tapissier est assis derrière le métier afin d’avoir à sa portée les navettes, appelées ici broches, chargées des différentes couleurs dont se composera le tissu. Le jour vient d’en haut pour ne pas fatiguer les yeux du travailleur. Le modèle est dressé derrière lui, faute de pouvoir trouver place ailleurs. Ainsi le tapissier pendant son travail ne voit ni le modèle qu’il copie, ni le tissu qu'il exécute; double embarras auquel on n’a pas trouvé jusqu’ici de remède complètement satisfaisant.

La première opération, après le montage du métier, consiste à retracer sur un calque fidèle les lignes exactes des contours, avec indication, au moyen de traits conventionnels, des lumières, des demi-teintes et des ombres. Le calque est reporté sur la chaîne par des procédés très rudimentaires. Encore faut-il qu’il soit d’une précision et d’une fidélité absolues; car cette première opération a une influence capitale Sur le succès de l’œuvre.

Comme le travailleur assis derrière le métier ne voit pas le tissu au cours de l’exécution, pour ne pas être obligé de se déranger continuellement quand il

veut se rendre compte du travail, il passe une petite glace entre les fils de la chaîne,

Page 1