‹ La manufacture nationale de Sèvres 1879-1887Chapitre 100 sur 106 · ARTICLE DE M. HA.VA.RD · texte numérisé non relu

ARTICLE DE M. HA.VA.RD

pâte dure et, de l'autre côté, les produits récents qu'elle qualifie de « porcelaine nouvelle ». Donc d'un côté est le passé, de l'autre ce qu'on croit devoir être l'avenir. Cependant, hâtons-nous de le constater, M. Lauth, soucieux avant tout de la réputation de l'établissement qu'il dirige, n'a fait aucun sacrifice à ses préférences légitimes. Il a choisi, aussi bien parmi les échantillons de l'ancienne fabrication que parmi ceux de la nouvelle, des spécimens d'une beauté rare et d'une exceptionnelle perfection ; en sorte qu'il y a tout bénéfice pour le visiteur sous les yeux duquel ne défilent somme toute que de très remarquables ouvrages.

A les considérer à distance, ces deux expositions parallèles et de mérite presque égal présentent cependant un aspect assez différént. Du côté de la porcelaine dure, ou porcelaine ancienne, l'impression produite est quelque peu froide. A l'exception du bleu qui reste magnifique, la plupart des couleurs de fond semblent ternes, maladives, chlorotiques, qu'on me passe le mot. Les jaunes sont pâles, les verts indécis, les gris incertains et les rouges ne brillent que par leur absence. Le décor, en outre, manque d'éclat, et on sent trop qu'il est seulement appliqué sur l'objet et reste indépendant de la matière qu'il recouvre. De l'autre côté, la symphonie est tout autre. Les verts prennent des reflets d'émeraude qui charment l'œil, les jaunes s'égayent, les bleus tendres affectent la douceur des turquoises, les roses s'épanouissent, les rouges flamboient, et les fonds rompus, mélangés, étalent du marron au mordoré, leurs teintes chaudes et profondes. Voilà donc, de prime abord — au point de vue de l'ensemble, de l'aspect général — deux effets bien différents. A droite la réunion calme des colorations sévères, sobres, contenues : à gauche l'éclat pétillant des tonalités joyeuses.

Or, dès cette première constatation, une question se pose : quel rôle est assigné à la porcelaine dans nos ameublements? Doit-elle y affecter des airs tristes ou gais et fournir pour l'œil une note grave ou réjouissante?

A cette question la réponse se fait en quelque sorte d'elle-même. Étant le plus souvent, en tant que décoration, sans utilité immédiate, la porcelaine doit, pour justifier sa présence, égayer quelque peu le logis. Le bois, le marbre, les métaux, dont l'emploi relève de nos besoins, peuvent affecter une tenue morose. Ils sont nécessaires, indispensables ; il leur est permis de se montrer sous un aspect quelque peu réservé. La porcelaine, au contraire, superfétation gracieuse, doit être aimable ou n'être pas. Donc, de ce côté,

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il semble que la préférence doive demeurer acquise au produit nouveau. Mais ce n'est pas tout. Approchons-nous et, après avoir contemplé les couleurs à distance, étudions le modelé et les formes.

Si la porcelaine dure est pauvre de colorations et mélancolique d'aspect, les formes qu'elle est en état de revêtir sont, par contre, aussi nombreuses, aussi variées qu'on peut le désirer, à condition cependant de ne pas sortir de certaines dimensions assez réduites. Tout le monde sait, en effet, que pendant sa cuisson la porcelaine s'amollit et que, si la pièce est vaste, il la faut soutenir, sans quoi elle se déforme et s'aplatit. On sait, en outre, que la plupart des coupes et des vases dont les proportions s'étendent un. peu ne sont pas d'un seul morceau, mais consistent dans la réunion, au moyen de broches, d'écrous, de cercles et d'anneaux métalliques, d'un nombre plus ou moins considérable de fragments séparés. Mais dans les petites pièces, aussi bien que dans les grandes, si la matière éprouve les formes qu'on lui impose, elle demeure sincère toutefois : elle tient à affirmer sa qualité maîtresse et à mériter son nom de porcelaine dure; son aspect est presque toujours un peu raide et ses arêtes sèches, anguleuses, manquent de souplesse et d'abandon.

La nouvelle porcelaine, au contraire, se montre plus « tendre ». Elle offre à l'œil un aspect délicat et moelleux tout à fait agréable.

Ses formes ont l'air plus simples, ses couleurs plus avenantes. Il semble qu'il y ait, si je puis dire ainsi, une sorte de communauté de contexture entre son épiderme et le nôtre ; de là une sympathie naturelle qui nous la fait préférer. Mais, dira-t-on, c'est peut-être cet épiderme, c'est-à-dire sa couverte qui produit cet effet ; car M. Lauth avoue que la matière nouvelle qu'il présente à nos yeux accepte non seulement des couvertes de grand feu, mais encore des couvertes plombifères ; tandis que la porcelaine dure s'enveloppe toujours d'une glaçure feldspathique dont l'éclat un peu froid peut nuire à son aspect. Eh bien! non.

Considérée sans couverte aucune, à l'état de biscuit, la nouvelle porcelaine présente encore une contexture grasse, onctueuse, que n'a pas sa sévère concurrente. La pâte en paraît plus malléable, plus ductile et le ton ambré qu'elle revêt n'a pas cette crudité un peu dure du blanc trop vif et légèrement azuré qui caractérise la porcelaine dure.

Enfin, dernière conquête, la nouvelle matière cuisant à une température moindre et acceptant la couverte qu'on veut lui

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