ARTICLE DE M. PH. BURTY
La manufacture de Sèvres, ainsi que ]a déûnissait naguère son éminent directeur, M. Lauth, est avant tout une grande école de céramique.
Ses travaux poursuivent un but bien différent de celui de l'industrie privée. L'activité de ses chefs est tout entière dirigée vers la recherche de procédés nouveaux de fabrication et de décoration, vers l'amélioration constante des conquêtes réalisées et la formation d'un mouvement industriel du pays. Ce rôle d'investigateur et d'initiateur impose des conditions d'aptitude et de labeur que l'industrie privée pourrait difficilement réaliser, car aux données de la science, qui font la base des théories chimiques de la fabrication, s'adjoignent les conditions d'une esthétique vraie et élevée, qui domine de toute son autorité la partie artistique de la décoration.
Les hommes qui, par leur haut savoir, ont mérité d'avoir aujourd'hui dans leurs mains les destinées de la manufacture, sont donc des collaborateurs exceptionnels.
Il a paru au jury que, tout en signalant particulièrement leurs noms à l'attention publique, il appartenait surtout au gouvernement du pays de reconnaître leur mérite personnel et leur dévouement patriotique.
Sous la haute impulsion de M. Lauth, administrateur de la manufacture, deux hommes ont surtout été les éminents collaborateurs que nous devons citer ici. Ce sont : M. Carrier-Belleuse, directeur des travaux d'art, et M. Vogt, chimiste, chef des travaux chimiques.
Le gouvernement français n'a pas manqué de les récompenser dignement, en les nommant officier et chevalier de la Légion d'honneur.
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Extrait de la Revue des arts décoratifs, 1882, Par M. Philippe Burty.
Les pièces grandes ou petites de porcelaine nouvelle que la manufacture a déjà obtenues nous ont dès l'abord frappé par leur aspect tout à fait « moderne » ; je veux dire que, quoique prenant pour base l'imitation des couleurs qui sont la gloire de la palette orientale, elles ne suscitent aucune impression de copie littérale. Elles ont une allure, moins distinguée sans doute, mais plus vive
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que les sèvres du dernier siècle, une allure plus distinguée et plus riche que les limoges modernes sortant des fabriques qui se respectent le plus. Elles ont autant de force, relativement, que les faïences les plus décoratives, sans éveiller ce soupçon de bois peint ou de tôle vernie qui rend la barbotine suspecte aux yeux délicats. Nous avons remarqué sur un vase un bouquet de capucines jaune citron et jaune orangé aussi vives que la nature. Tels rouges sont aussi limpides que le rubis, aussi sanguins que le foie de mulet des Chinois. Les bleus de turquoises sont parfaits.
Nous pourrions pousser plus loin ces annotations de ton. Elles ne répondraient pas à la surprise causée. Quelque habitué que l'on soit aux merveilles passées des arts du feu, on passe plusieurs heures sans fatigue à découvrir les mérites de ces émaux appliqués à des formes très diverses, et à en comparer minutieusement les mérites. Cette « nouvelle porcelaine » est en elle-même d'un grain très gras ; elle est transparente et elle continue cette tradition du blanc crémeux et non pas seulement laiteux qui fait rechercher le blanc de Sèvres.
Extrait de l'Art, Novembre 1884,
Par M. G. Dargenty.
La manufacture de Sèvres doit être placée en tête des industries perfectionnées qui figurent à l'exposition de l'Union centrale des arts décoratifs.
On peut aimer ou ne pas aimer ses produits. Je suis de ceux qui préfèrent le moindre tesson de faïence au plus beau vase de porcelaine européenne. Mais je suis aussi de ceux chez qui l'esprit de justice prime les sympathies et le goût personnels. Or, je tiens h déclarer hantement qu'en présence de certaines pièces de porcelaine de Sèvres j'ai été saisi d'un étonnement sincèrement admiratif.
Le grand reproche que l'on fait à la manufacture est de radoter, de manquer d'invention et de fantaisie, de trotter sous elle enfin, et de tourner toujours dans le même cercle. C'est là un cliché que répètent et impriment ceux qui, je le crains bien, ne se sont pas donné la peine de regarder. L'exposition de cette année prouve en effet absolument le contraire. Elle montre avec évidence un déve-
ARTICLE DE M. DARGENTY, 1884.
loppement de volonté peu commun, et représente une somme de travail ingénieux et intelligent des plus considérables. Le persévérant pourchas de la forme nouvelle et du décor nouveau y éclate à chaque pas. On sent que la matière, qu'elle soit pâte, couverte, peinture, émail, a été triturée en tous sens, harcelée, retournée, combinée par des chercheurs obstinés, résolus à la mettre à merci pour lui arracher son secret et à la mener jusqu'au bout de la perfectibilité décorative qu'elle comporte. Y sont-ils parvenus? Là n'est pas la question; l'indéfectibilité n'étant pas de ce monde, je trouverais oiseux de m'y arrêter et aussi d'insister sur la trop facile critique de certaines pièces franchement mauvaises et de leur décor. Ce qu'il faut prendre dans un ensemble, ce ne sont pas les défauts qui prouvent simplement qu'on s'est trompé, mais bien les qualités qui indiquent qu'on peut réussir et marquent le pas en avant. Or, à ceux qui critiquent les formes de Sèvres et qui, d'une manière générale, n'ont pas tout à fait tort, je demande : montrezmoi qui fait mieux; à ceux qui déclarent ces formes vieillottes, poncives et surannées, je réponds : qui de vous se sent de taille à les rajeunir? Qu'il se manifeste, le céramiste preste, malin et inventif, qui a en portefeuille l'art décoratif nouveau spécial à la porcelaine du dix-neuvième siècle. Quant aux industriels vexés qui affectent de tenir en profond mépris la découverte de M. Lauth et en même temps proclament qu'elle compromet l'industrie limousine, ils n'ont pas, je l'espère, la prétention d'être pris au sérieux. Car enfin, il faut être logique : ou cette découverte n'est rien, et alors elle n'est pas dangereuse ; ou elle est quelque chose, et alors elle vaut qu'on s'en occupe, qu'on lui fasse honneur et qu'on l'utilise. De ce que la manufacture de Sèvres ne s'est plus occupée depuis Brongniart que de porcelaine dure, qui donc oserait dire que son devoir est de s'y cantonner? Le caractère d'une telle manufacture, établissement à part entretenu aux frais de l'État, est précisément de tout embrasser, de tout tenter, de tout oser. Elle seule le peut parce qu'elle ne court aucun risque financier, que sa raison d'être est de manger de l'argent en essais de toute sortes, et sa mission de communiquer le résultat de ces recherches à l'industrie, à laquelle elle ne fait en aucun cas concurrence. Voyons, en vérité, de ce que la porcelaine dure, c'est-àdire celle qui n'est composée que de cette argile blanche qu'on trouve à l'état naturel et qu'on nomme kaolin, est aujourd'hui un produit essentiellement français, donnant lieu à un commerce d'exportation considérable, qu'aucun produit céramique étranger
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ne peut lui être comparé, et que la gloire originelle de l'avoir faite revient à Sèvres, est-il raisonnable de dire que Sèvres ne doive plus faire que de la porcelaine dure? Le contraire me parait sauter aux yeux. Un établissement aussi considérable, doté d'une armée, disons simplement d'un bataillon, si vous voulez, d'artistes de toutes sortes, peintres, sculpteurs, modeleurs, graveurs, émailleurs, babiles autant qu'expérimentés, et de chimistes savants dont les investigations portent uniquement sur les applications céramiques, cet établissement ne serait-il pas coupable au premier chef s'il ne s'acharnait pas incessamment à développer la branche industrielle et artistique qui lui est confiée? Double est le rôle d'un semblable établissement. Eh oui, assurément, la manufacture de Sèvres a mission de favoriser l'industrie française, mais elle a aussi mission de faire de belles pièces, de chercher de belles formes et de beaux décors, de s'efforcer d'harmoniser les uns avec les autres et de triturer la matière jusqu'à ce qu'elle se prête à se laisser orner. Or, tout le monde sait que si la porcelaine tendre, c'està-dire celle qui n'offre qu'une faible résistance à l'action d'une haute température, n'a pas la valeur industrielle delà porcelaine dure qui est légère, inaltérable au feu, transparente, et qui ne se laisse pas entamer par l'acier, elle seule a le privilège d'accepter une glaçure qui se communique aux couleurs qui semblent ne faire qu'un avec l'émail dans lequel elles sont en quelque sorte entrées et avec lequel elles ont fondu. A chacune des deux porcelaines donc son caractère et ses usages particuliers.
Lorsque, sous la direction de Macquer, la manufacture de Sèvres exécuta les premières porcelaines dures, elle inaugura une fabrication nouvelle essentiellement utile, féconde en produits excellents, au point de vue décoratif même, car la nouvelle matière permit de faire des pièces d'une dimension presque colossale, inexécutables en porcelaine tendre. Mais lorsque, à partir de Brongniart, Sèvres, se consacrant exclusivement à la porcelaine dure, affecta de tenir en mépris son aînée et la discrédita tellement que toutes les pièces qui à cette époque restaient en blanc furent vendues à vil prix, elle eut grand tort et fit une faute grave. Elle ne comprit pas qu'il eût été bon et utile de mener de pair les deux fabrications, qu'en aucun cas l'une ne devait nuire à l'autre et qu'elles pouvaient vivre côte à côte en sœurs amies.
En effet, tout le monde sait que les moyens de décoration de la porcelaine dure sont extrêmement limités, qu'elle ne peut se décorer au grand feu qu'à l'aide d'un nombre très restreint de couleurs,
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le noir, le bleu, le vert, le rose, ce qui est, comme on voit, une palette très pauvre. On sait également que le coefficient de dilatation des émaux, différent de celui de la porcelaine dure, ne permet pas de les appliquer l'un sur l'autre; les émaux en se refroidissant subissent une rétraction qui arrache la pâte. Donc à la platerie, aux ustensiles domestiques et à la confection des grandes pièces, pauvrement décorées au grand feu ou pompeusement décorées h un petit feu qui ne glace pas, la porcelaine dure ; aux petites pièces, mais aux petites pièces seulement nues ou qu'on désire émailler, c'est-à-dire couvrir d'une substance transparente qui se prête à tous les chatoiements de couleurs, la porcelaine tendre.
C'est ce qu'elle pratiquait avant Brongniart, car elle pouvait, en ce temps, fabriquer couramment l'une et l'autre de ces deux porcelaines : la dure, de pur kaolin; la tendre, composée d'éléments très divers, toujours à base de soude et de silice mélangés de craie et de marne calcaire ; la première, nous le répétons, solide, résistante, transparente, mais rebelle à la décoration ; la seconde, rayable, impropre aux usages vulgaires, mais charmante, délicate et suprêmement docile à se laisser revêtir de la plus luxueuse et de la plus attrayante des robes. Or ne tombe-t-il pas sous le sens qu'on a commis un meurtre en supprimant d'un seul coup, à Sèvres, une fabrication qui avait été sa gloire, à qui on devait tant de produits charmants, tant de petites pièces, de bijoux délicats, de vases, de bonbonnières, de boîtes à mouches, de manches de couteau, de cadres, de bouquets en relief, de tous ces mille et un riens, ornés d'une richesse de ton que le feu seul peut donner, disputés aujourd'hui au poids de l'or? Qu'en agissant ainsi on éborgnait imprudemment cette belle industrie? N'est-il pas, d'autre part, clair comme le jour que les anciennes formes raides de Sèvres vous déplaisent, que ces immenses vases de 3 mètres vous laissent froids, que les grands surtouts de tables, d'un style hybride et pauvrement pompeux, que toutes les pièces enfin qui furent les vrais succès de Sèvres dur vous paraissent insupportables et ridicules? N'est-il pas vrai que ces tableaux, que ces copies insensées des maîtres, d'une exécution admirable cependant, qui s'étalent ternes et mates sur le ventre brillant des urnes bleues ou bien au fond des assiettes et des plats, vous apparaissent comme le comble du mauvais goût décoratif ou, pour mieux dire, comme la négation de tout instinct ornemental? Eh bien, d'où dérivent ces erreurs admirables autant que désagréables à voir, qui lésa engendrées, intronisées et maintenues pendant si longtemps?
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Rien autre chose que l'impossibilité de traiter par des moyens franchement céramiques le décor de cette matière riche et rebelle qui est la porcelaine dure. Plutôt que de se restreindre — et c'est ]à la faute — aux indigences décoratives du grand feu de four et de se mouvoir éternellement dans cette pénurie, on a préféré couvrir la précieuse et revêche argile de superbes maculatures dont le fini ne peut faire oublier le non-sens et, méconnaissant le principe absolu qui veut qu'avant toute chose on conserve son caractère à la substance employée, on le lui a enlevé de gaieté de cœur et de parti pris en lui infligeant le décor terne, raide, guindé, misérable et pénible qui nous répugne tant aujourd'hui. Cela, n'est-il pas vrai, ne peut être contesté. Que devait donc faire alors le successeurdes Dubois, des Macquer, des Hellot, des Boileau, des Régnier, des Brongniart, des Ebelmenn et des Regnault, de cette pléiade d'hommes qui, ayant tour à tour traité la porcelaine française et la porcelaine dure, avaient fini, les derniers, par abandonner l'une pour l'autre; il devait, chercheur, investigateur et savant, comme il l'est, non point venger sur la porcelaine dure l'injuste et trop long oubli infligé à la porcelaine française, non point négliger l'admirable produit industriel de Brongniart pour le friand amalgame des Dubois, mais poursuivre la réalisation, jusque-là tenue pour chimère, d'une substance mixte, réunissant pour partie les vertus pratiques, positives de la porcelaine dure et les qualités aimables, délicates, souples, variées, pimpantes et séduisantes de la porcelaine tendre. C'est ce que M. Lauth a compris, c'est ce qu'il a cherché et c'est ce qu'il a réalisé pour partie. Non, certes, sa porcelaine n'a pas cette admirable apparence laiteuse et fluide de la belle porcelaine française ; non, certes, la couleur de ses émaux n'a pas le velouté et la fraîcheur des vieux émaux de Sèvres; mais sa porcelaine non plus n'est pas de la porcelaine tendre. C'est une porcelaine vraiment kaolinique qui a presque la dureté de la porcelaine de Limoges et qui, cuite au grand feu de four comme la porcelaine dure, accepte cependant les émaux translucides comme la porcelaine chinoise.
N'est-ce donc rien que d'avoir découvert une matière qui a pour elle la dureté et la tenue de la porcelaine limousine, qui, comme elle, peut servir à fabriquer des pièces colossales si on veut, et qui, en même temps, accepte le plus fin, le plus brillant décor et la plus délicate touche d'émail? On s'est toujours demandé comment les céramistes européens n'avaient jamais pu parvenir à fixer des émaux translucides sur la porcelaine dure, comme les Chinois le
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font depuis des siècles et d'une manière courante. La réponse est bien simple : c'est que la porcelaine chinoise est moins dure que la porcelaine européenne, qu'on la voit s'affaisser aux grands feux de four où cuit la porcelaine d'Europe, et qu'elle ne supporte pas les hautes températures auxquelles sont soumises les pièces de Sèvres et de Limoges.
Sous peine de renoncer définitivement et pour jamais à l'application des émaux sur un composé kaolinique, il fallait donc, de toute nécessité, modifier ce composé et arriver par une suite de tâtonnements à réaliser une sorte de porcelaine sincèrement dure, douée des qualités de tolérance décorative considérées jusqu'à ce jour comme faisant partie du domaine exclusif de la porcelaine tendre. Il fallait, de plus, trouver une couverte qui se laissât pénétrer par les couleurs de moufle et qui ne fût pas, comme la roche feldspathique, dont la dureté est la principale qualité, rebelle à cette sorte d'imbibition des deux matières et de fusion combinées qui produisent les effets veloutés et gras que ne donne jamais la porcelaine dure. Eh bien, ces choses sont trouvées, cette matière mixte existe, vous pouvez la voir nue ou décorée au palais de l'Industrie dans les innombrables formes qu'on lui a données et les si intéressants décors qui la revêtent. Elle y figure sous le nom de porcelaine nouvelle. Travaux artistiques et scientifiques ont été menés de front par M. Lauth. Sous sa féconde initiative et sa persévérante impulsion toute la phalange de Sèvres a marché comme un seul homme. Au fur et à mesure que le chimiste se rapprochait du but poursuivi, le décorateur intelligent suivait la matière dans ses applications nouvelles, si bien que le tout a éclos ensemble. Vous pouvez constater que la réalisation est complète et que la porcelaine nouvelle accepte non seulement une couverte de grand feu, mais encore des couvertes plombifères. Vous la verrez enrichie d'émaux, et, en regardant les superbes flammés qui garnissent la vitrine centrale, vous constaterez qu'elle peut être cuite à une température où le cuivre ne disparaît que lentement.
Loin donc de suivre, sur le mauvais terrain où ils se sont placés, les fabricants jaloux qui cherchent à Sèvres une querelle d'Allemand et qui, au lieu d'applaudir à son succès qui est un succès national, regardent sa fabrication nouvelle d'un œil d'envie, essayent de la ravaler et affectent de la comparer à la pâte anglaise avec laquelle elle n'a aucun rapport, puisque le kaolin est sa base, il faut, au contraire, affirmer le progrès acquis et la conquête réalisée. Il faut remercier très haut M. Lauth et ses collaborateurs, Lauth. 28
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imprimer leurs noms afin que, dans l'avenir, les lecteurs de ce recueil sachent qu'en l'année où la manufacture a manifesté un regain de vie et senti courir dans sa vieille carcasse un frisson de jeunesse et un courant novateur d'électricité céramique, c'est M. Lauth qui chargeait la pile, lui qui, avec MM. Vogt et Dutailly, se penchait sur le creuset et soufflait le four expérimentateur. Il faut qu'on sache que M. Carrier-Belleuse dirigeait les travaux d'art, que M. François Hallion était chef des ateliers de décoration, M. Ambroise Milet, chef des ateliers de fabrication ; que les sculpteurs étaient MM. Forgeot, Roger, Briffaut, Legay, Baquet, Sandoz, Maugendre, et aussi l'un des statuaires les plus remarquables de ce temps, M. Rodin, qui ne dédaigne pas de s'arracher à ses grands travaux pour tripoter de loin en loin les délicates pâtes de Sèvres; que les modeleurs étaient MM. Gély, Doat, Lucas, Blanchard, Archelais et Gélos, qui fît jadis lui-même, et pour son propre compte, de petites pièces de porcelaine ravissantes, en collaboration avec M. Dammouse; que les peintres-décorateurs se nommaient Gobert, aussi fort que modeste, de Gourcy, Mmes Apoil et Escallier, toutes deux passées maîtresses ès art d'orner un vase de délicats rinceaux de fleurs magistralement exécutés ou d'émaux merveilleux qui ne le cèdent en rien aux plus beaux spécimens du genre; Mlle Moriot, MM. Cabau, Henri Lambert, Belet, Réjoux, Émile Richard, Avisse, Mérigot, Derichsweiler, Bonnuit, Guillemain, Paillet, Sieffert, Eugène Hallion ; les émailleurs, M. Leiber et Mmes Lambert, Gourtot, Auvilain, Leiber et Tenchein.
Et maintenant, qui donc, au sortir de cette exposition, des gens même insensibles aux charmes délicats de la porcelaine, oserait réclamer la suppression de la manufacture? Qui se refuserait à reconnaître que, plaisants ou non, ce qui est pure affaire de goût pour chacun, les produits de Sèvres sont d'une perfection admirable, d'un fini pour ainsi dire invraisemblable ? qui donc oserait contester que ces pièces représentent, au point de vue de la qualité de la matière, du soin et de l'achèvement de la fabrication, de véritables bijoux qui n'ont point de rivaux dans le monde?
Je suis, pour ma part, en principe, ennemi des institutions d'État qui touchent aux choses que l'industrie privée peut accomplir sans aide. Si Sèvres n'existait pas je n'en réclamerais certes pas la création, et si je voyais la manufacture en proie à une incurable décadence, je mettrais tout en œuvre pour hâter le coup de pouce final. Mais je ne puis oublier que cette manufacture est la mère d'une industrie qui représente par an vingt millions de
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transactions, que cette industrie, quelque perfectionnée qu'elle soit, n'est point encore arrivée à marcher de pair avec Sèvres, qui vient de s'affirmer dans un sens de progrès tellement évident et palpable, que ce serait une inqualifiable sottise et un opprobre immérité que de lui arracher, au moment où elle le relève si énergiquement, le drapeau qu'elle porta si haut jadis.
Nous avons rendu justice à la manufacture de Sèvres, applaudi à ses tentatives laborieuses et au résultat de ses recherches. Nous avons constaté qu'elle est sortie de sa longue torpeur, qu'elle subit une crise intéressante, enfin que certains de ses produits sont d'une remarquable perfection. Nous nous sommes fait un devoir et un vrai plaisir d'insister complaisamment sur les qualités très sérieuses de la fabrication nouvelle et nous avons constaté que cette fabrication favorise de riches et d'heureuses applications ornementales. Mais nous nous en sommes tenu là.
Sans vouloir revenir aujourd'hui sur un sujet qui nous semble épuisé, nous désirons cependant déterminer très nettement le point juste où s'arrête l'éloge. Ce point, c'est la qualité de la fabrication accompagnée du fini du décor. Quant au reste, c'est tout différent. Pour admirer les objets de Sèvres, en effet, ou simplement pour les apprécier, il faut les regarder de près, les examiner en détail et comme à la loupe; il faut vouloir se donner la peine d'en rechercher les qualités très réelles. L'aspect général, j'en conviens, est absolument désagréable : vue d'ensemble, la réunion de ces objets, il ne faut pas se le dissimuler, impressionne d'une fâcheuse façon. Elle apparaît creuse, décolorée, pauvre et maigre. Les grandes pièces sont vides, et quant aux petites, leur robe est souvent si peu harmonieuse de ton qu'on est tenté de passer outre sans plus ample informé. Mais si, dominant cette première impression, on consent à pousser plus loin la recherche, alors les qualités dont nous avons parlé sautent aux yeux. On voit avec quel soin toutes les parties constitutives d'une pièce céramique ont été traitées, combien la matière est belle, les émaux fins, les glaçures brillantes et intactes, enfin à quelle perfection de décor, sinon d'harmonie décorative, les artistes sont arrivés. Chaque objet rend alors plus indulgent pour l'ensemble, et l'impression première, qui était mauvaise, se modifie et s'améliore. Je pourrais, à l'appui de mon dire, citer tel vase de M me Apoil ou de M. Gobert dont la tonalité générale est des plus désagréables, où les couleurs les moins faites pour se trouver ensemble sont juxtaposées de la plus cacophonique façon, et dont, en même temps, les détails décoratifs
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sont traités de main de maître et apparaissent sous la forme de véritables bijoux. Il me serait facile de multiplier les exemples ; à quoi bon? Mais, me dira-t-on, les qualités que vous signalez là sont des qualités inférieures dominées de très haut par les grandes qualités d'ensemble qui font défaut à la manufacture. Qui dit non? C'est absolument mon avis, et voilà où je voulais simplement en venir, c'est que le jour où Sèvres se sentira le courage de donner un vigoureux coup de pied dans ses vieilles traditions ; le jour où, s'appliquant à rechercher particulièrement l'harmonie des couleurs, il abandonnera ce parti de décor toujours mesquin qu'il pratique depuis deux siècles pour les grandes comme pour les petites pièces de porcelaine dure, il pourra, avec son savoir, son acquis, son outillage et sa cohorte d'artistes, arriver au dernier degré de la perfection que comporte la céramique de porcelaine, qui est la plus ingrate de toutes. Ce n'est pas la bonne volonté qui manque à sa direction, et je la crois toute disposée à accueillir à bras ouverts et d'où qu'il vienne l'artiste qui saura trouver des formes et orner des vases. Celui-là où est-il? Si j'en juge par ce que je viens de voir, ce n'est pas au rez-de-chaussée du Palais de l'industrie en tout cas. Hélas! disons-le, il n'est nulle part. S'il existait, on se l'arracherait à dix, car l'industrie privée, bien plus encore que Sèvres, a intérêt à faire du nouveau. En l'absence de cet oiseau rare et jusqu'à ce qu'il soit né, restent donc à l'actif de la manufacture son incontestable supériorité de fabrication et le fini de son décor ; c'est peu de chose, direz-vous; tel n'est pas mon avis, c'est en tout cas assez pour me la rendre précieuse, pour que je la considère comme utile et que j'en réclame le maintien.
Extrait du Siècle, 25 août 1884,
Par M. Henri Havard.
Dans la très vaste salle qu'on a spécialement réservée à l'exposition des produits de Sèvres, qualifiés contemporains (et l'on entend par ce mot ceux qui ont vu le jour depuis 1870), on remarque une division bien tranchée. L'administration de la célèbre manufacture, voulant que le public pût se rendre un compte exact des progrès réalisés et juger en connaissance de cause de la valeur de ses innovations, a disposé d'un côté les porcelaines de