‹ La manufacture nationale de Sèvres 1879-1887Chapitre 101 sur 106 · ARTICLE DE M. HAVARD · texte numérisé non relu

ARTICLE DE M. HAVARD

donner, ne permet pas seulement l'emploi des couleurs à base de cuivre si riches en nuances e'clatantes mais qui s'évaporent forcément dans la cuisson de la porcelaine dure : elle permet encore l'application d'émaux, c'est-à-dire des verres transparents, colorés eux-mêmes, et dont l'intensité varie suivant l'épaisseur de la couche appliquée sur le fond. De ces émaux qui ne se fixent pas sur la porcelaine dure, les décorateurs de Sèvres nous montrent quel incomparable parti on en peut tirer. Il y a dans les vitrines de la porcelaine nouvelle tel petit vase, qualifié vase Saigon à cause de sa forme et décoré de fleurs 'en émail sur un fond rubis, qui est une pure merveille de coloris et de goût. Tel autre étale sur un fond rose tendre des myosotis en émail du plus délicat aspect. Un autre encore, composé et exécuté par M. Émile Richard, laisse courir sur un fond turquoise truité des insectes et des fleurettes d'un éclat incomparable.

Cherchez dans les vitrines qui font vis-à-vis et qui servent d'asile à la porcelaine dure, vous ne trouverez rien qui, de près ou de loin, ait le moindre rapport avec ces étonnantes nouveautés.

Est-ce à dire que désormais Sèvres ne doive faire que des travaux de ce genre et renoncer à ses glorieuses traditions? Assurément non. L'application des émaux peut être considérée à bon droit comme une ressource nouvelle venant s'ajouter à toutes celles qu'on possède déjà, au même titre par exemple que les richesses de palette dont est susceptible la nouvelle porcelaine ; mais ce serait une erreur que de lui accorder une importance dominante et décisive, et, à ce sujet, il est un compliment très sincère que nous tenons à adresser aux artistes de Sèvres.

C'est la porcelaine orientale avec ses colorations extraordinairement variées quia mis nos céramistes officiels sur la piste de la découverte qu'ils viennent de faire. Dès lors, il était à craindre qu'ayant trouvé la matière, ils ne s'inspirassent également de la décoration. Eh bien, fort heureusement il n'en a rien été. Ils ont bien tenu à établir qu'ils pouvaient contrefaire les produits de la Chine; pour cela ils ont imité une de ses assiettes les plus riches, au point d'amener une très curieuse confusion; mais, la démonstration faite, ils sont revenus à notre esthétique, à nos traditions, à nos formes, à notre goût, et bien loin de verser dans l'ornière des préoccupations orientales, qui n'auraient fait d'eux que des copistes bâtards, ils sont devenus Français, et bien Français, jusque dans ces applications d'émail que nous citions à l'instant.

Mais où leur esprit et leur verve française éclatent surtout, c'est

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dans ces adorables petites grisailles dont l'ornementation est inspirée par notre chère Renaissance ; c'est dans ces compositions charmantes où la forme humaine vient se mêler à ces arabesques adorables que nos aïeux appelaient des grotesques et dont les maîtres du seizième et du dix-septième siècle nous ont laissé tant de modèles exquis. Il y a dans ce genre, un petit vase à fond brun décoré de figures et d'ornements en émail blanc, qui est une vraie perle. La forme en est due à M. Carrier-Belleuse, le décor à MM. Blanchard et Paillet, et le tout est d'un gout ravissant... La figure humaine, pour être abordée avec quelque succès, réclame une éducation si solide, une préparation si sérieuse, qu'elle constituera éternellement l'écueil des fabrications de second ordre. On pourra copier nos fonds étinceJants, les chimistes analyseront nos pâtes, nos couleurs, nos émaux; l'œil et la main des imitateurs échoueront à rendre la grâce et l'élégance de ces petites figures. Il est des choses qu'on ne contrefait pas.

Mais peut-être trouvera-t-on que nous nous sommes énormément étendu sur toutes ces merveilles de vitrines et que nous ne nous sommes guère occupé de ces vases énormes, de ces colosses qui aux yeux des étrangers constituent une des curiosités de l'exposition de Sèvres. C'est que, à parler franc, ces gigantesques tours de force ne nous émeuvent que médiocrement. Certes ils représentent une somme considérable de difficultés vaincues ; mais cette somme de difficultés est plus industrielle qu'artistique. Jadis, alors que la clientèle de Sèvres était formée de cette société d'une politesse raffinée et d'un goût sans pareil, qui imposait ses fantaisies à l'Europe entière, il n'était pas question de ces immenses ouvrages.

Ce n'est que plus tard, quand cet être impersonnel qu'on appelle l'Etat substitua son inspiration au goût général, que la science, jalouse d'affermir la supériorité, remplaça la grâce par l'étendue. Quand la science prétend dominer l'art, il est bien rare qu'elle ne parvienne pas à tout gâter. Pendant un demi-siècle, Sèvres en a fourni la preuve. Ces deux associés tirant chacun de leur côté y ont vécu dans une incompatibilité d'humeur bien notoire. Sur une forme quelconque, on plaquait un décor quelconque et l'on arrivait à une singulière pauvreté; et c'est ainsi qu'on en vint insensiblement à oublier que la porcelaine, matière fine, délicate, précieuse, pour être vraiment goûtée doit être considérée de près, et que dès lors il est inutile de l'employer à créer des géants qu'on ne peut contempler qu'à 10 mètres de distance. Certes, il est bien loin de notre pensée de prétendre que le vase de M. Chéret

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