CHAPITRE III
La manufacture de porcelaines de Louis XV s'élevait à gauche de la route de Paris à Versailles à une petite distance du pont de Sèvres; entourée d'un beau parc qui s'étageait derrière elle, elle offrait un aspect des plus pittoresques, non dépourvu de grandeur. Mais le manque
d'entretien avait peu à peu mis cette antique maison dans un état de réel délabrement qui, sous le second empire, fut jugé assez grave, pour qu'on songeât à la délaisser; des murs se lézardaient, d'autres menaçaient ruine, la circulation devenait impossible en certains endroits; d'autre part la plupart des services se trouvaient à l'étroit dans leurs anciennes limites, les ateliers de fabrication eux-mêmes laissaient à désirer sous bien des rapports. Après des études recommencées à plusieurs reprises, on estima que la mise en état des bâtiments et des ateliers était difficile, qu'elle serait en tout cas dispendieuse et qu'en somme il serait peu avantageux de tenter cette réfection; il fut donc décidé en 1859 qu'on abandonnerait la manufacture royale et qu'on construirait, de toutes pièces, un nouvel établissement. On choisit dans ce but un vaste emplacement, situé à l'entrée du parc de Saint- Cloud. Les travaux commencèrent dès 1861 ; interrompus parla guerre de 1870, ils furent repris ultérieurement et la nouvelle manufacture put être solennellement inaugurée à la fin de 1877 par le président de la République, maréchal de Mac-Mahon.
Mais une partie seulement des ateliers était en état de fonctionner à ce moment : les magasins, le musée, les ateliers des artistes et des ouvriers, les fours, étaient installés, à peu près du moins ; tout le reste était resté en souffrance. En 1879, à l'époque de ma nomination, la préparation des matières premières et des pâtes, la fabrication des moules en plâtre, le coulage des grandes pièces de porcelaine se faisaient encore dans l'ancienne manufacture et la nouvelle n'avait ni la force motrice, ni l'eau, ni même les bâtiments nécessaires à ces diverses installations; l'aménagement intérieur du musée ainsi
que celui cle la plupart des ateliers était incomplet; la mise en état des cours et des rues, le pavage, en un mot tout ce qui concerne les services généraux restait à faire.
Les dépenses considérables que devait entraîner l'achèvement de la manufacture, pour laquelle six ou sept millions déjà avaient été dépensés, retenaient l'administration supérieure et le parlement; bien que les inconvénients résultant de l'éparpillement des services dans l'ancien et le nouvel établissement fussent manifestes et eussent été signalés à maintes reprises, aucune décision n'intervenait et il fallut chercher à réaliser, dans un remaniement des plans adoptés, des économies assez importantes pour entraîner un vote favorable. C'est à quoi je dus m'appliquer dès mon arrivée : à la suite d'une nouvelle étude faite avec le chef de la fabrication, M. A. Milet, j'ai vu la possibilité d'atteindre ce but et j'ai pu proposer des modifications qui furent approuvées; dans ces conditions nouvelles, les crédits demandés furent mis à la disposition de la manufacture.
Les travaux commencèrent immédiatement et ils furent poussés par la direction des bâtiments civils avec un empressement auquel je rends un hommage reconnaissant ; cette activité redoubla lorsque le ministre de l'instruction publique eut décidé que l'ancienne manufacture serait affectée à un service récemment créé par lui, l'école normale secondaire des jeunes filles; il fallut dès lors en précipiter l'évacuation.
L'une des plus grosses dépenses prévues eut consisté dans la construction d'un grand bâtiment à deux étages destiné à la conservation de la collection des moules en plâtre, arsenal industriel des plus considérables; ce projet, conçu plutôt pour compléter un ensemble architectural
que pour répondre aux demandes des services techniques, a été abandonné ; nous avons renoncé à cette construction monumentale, et nous l'avons remplacée par deux installations disposées à proximité des ateliers où les moules sont utilisés. Le terrain que cette combinaison rendit libre fut transformé en jardins pour les fonctionnaires logés dans la manufacture, avantage auquel les traditions anciennes les avaient habitués et dont la privation leur était fort sensible.
L'agencement du moulin suivit de près ces premiers travaux. On désigne sous ce nom le bâtiment dans lequel sont réunis la force motrice et les appareils à l'aide desquels on prépare les terres et les pâtes à porcelaine. Cette partie de la fabrication était encore exploitée à ce moment dans des ateliers délabrés situés en contrebas de la route de Bellevue ; le matériel qui y était affecté était suranné ; il était actionné par une vieille roue hydraulique mue par l'eau d'un ruisseau infect connu sous le nom de Ru de Marivel. Un établissement destiné à servir de type doit être tout au moins à la hauteur de ce qui existe ailleurs; j'ai donc prescrit un examen complet des dispositions et des appareils adoptés par l'industrie privée ; il m'a été rendu facile par la courtoisie des fabricants de Paris, du Berri et du Limousin qui mirent une bonne grâce parfaite à me faire visiter leurs ateliers.
Le moulin actuel renferme les ustensiles les plus perfectionnés et les plus modernes, broyeurs, concasseurs, mélangeurs, presse à pâtes, broyeur à sec Alsing. Ils sont mis en mouvement à l'aide d'une machine à vapeur (dont l'installation, évidemment défectueuse, a été imposée par d'anciennes obligations). Au premier étage se trouvent des pièces consacrées à la dessiccation et à la
conservation des terres, des kaolins et des autres matières propres à la fabrication, ainsi que l'atelier de polissage dans lequel sont transportées toutes les pièces de porcelaine après leur sortie du four, pour y recevoir la façon finale qui les débarrasse des grains, des taches etdes autres tares résultant de la cuisson (1).
Ces travaux ont été exécutés en 1882 et en 1883; à la même époque, on a terminé l'atelier dit du grand coulage; c'est là qu'on fabrique dans d'énormes moules en plâtre, en s'aidant de la pression ou du vide atmosphérique, les pièces dont les grandes dimensions s'opposent au façonnage à la main, et dans l'exécution desquelles la manufacture de Sèvres s'est acquis une réputation justifiée par la perfection et la pureté du travail. L'organisation matérielle de cet atelier a été conçue par M. Constantin Renard qui dirige ce service depuis de longues années ; l'agencement pour le transport et la mise en place des moules, les plateaux pour le coulage, la robinetterie et la tuyauterie constituent un ensemble des plus intéressants, qu'a complété la mise en place d'un grand tour d'un système nouveau, à double mouvement.
L'atelier des mouleurs en plâtre a été installé peu après, ainsi que le dépôt des matières premières et des pâtes préparées ; on sait qu'il convient de laisser vieillir ces pâtes assez longtemps, avant de les livrer aux ateliers de façonnage ; un emplacement assez considérable est donc nécessaire pour leur conservation.
Pendant que les ateliers de fabrication étaient ainsi successivement complétés dans le nouvel établissement, on mit en état les services généraux qui étaient en souf-
(1) Voir pour le règlement du moulin et de l'atelier de polissage, les Annexes : Documents administratifs, nos 5 et 6.
france, c'est-à-dire le réservoir et la canalisation d'eau, le pavage, les trottoirs, le bâtiment consacré au matériel, les logements des hommes de service, etc., et on termina l'installation des vitrines du musée céramique ainsi que celle de la précieuse collection des modèles de la manufacture ; enfin on contrôla et on catalogua les milliers de pièces formant double emploi au musée ; aucune décision n'ayant pu être prise à ce moment pour leur destination, malgré mes nombreux rapports, il fallut les emballer et les mettre provisoirement de côté.
La remise définitive des bâtiments de l'ancienne manufacture a été faite le 26 mars 1881 ; le déménagement complet du vieux moulin a été effectué seulement en 1884.
Les travaux que je viens de signaler rapidement ont complété l'organisation qui avait été prévue dans le plan de reconstruction et ils sont pour la plupart le résultat de la mise à exécution des projets primitifs.
D'autres constructions et des remaniements importants ont été occasionnés par l'application des découvertes faites à Sèvres depuis 1879.
La commission de perfectionnement avait exprimé le désir de voir la direction de la manufacture étendre le domaine de sa fabrication, rechercher la création d'une porcelaine analogue à celles de la Chine et reprendre l'ancienne porcelaine tendre. Sans entrer à ce sujet dans des détails qui trouveront leur place ailleurs, je dirai seulement que les recherches poursuivies dans mon laboratoire ont abouti à la réalisation complète du premier de ces desiderata, à la réalisation partielle du second ; la porcelaine nouvelle qui permet l'application des émaux translucides et la fabrication des flammés chinois a été
créée et a pris une place importante à Sèvres à côté de sa porcelaine dure ordinaire. Mais il a fallu pour organiser cette fabrication opérer diverses transformations dans les ateliers et créer des appareils spéciaux destinés à la cuisson des nouveaux produits.
Il eût été difficile de mener de front, dans les mêmes ateliers, des travaux utilisant des matières premières semblables d'aspect et si différentes de propriétés, sans s'exposer à des accidents qu'aurait entraîné fatalement le mélange de ces deux produits; il a donc fallu organiser un atelier spécial pour la mise en couverte de la porcelaine nouvelle, deux salles pour la pose des émaux de moufle et enfin deux autres ateliers pour la pose des fonds de four qui ont pris un grand développement avec la nouvelle fabrication. Ces transformations ont permis de réorganiser le service, très important à Sèvres, des bleus de four, auquel on avait primitivement consacré un emplacement défectueux sous tous les rapports.
Comme la porcelaine chinoise ne supporte pas, sans altérations, la température nécessaire pour la cuisson de la porcelaine de Sèvres, il est évident qu'on ne peut songer à produire ces deux genres de poteries dans les mêmes appareils de cuisson ; il a fallu séparer absolument les deux fabrications. Comme, d'autre part, on n'avait pas prévu dans les plans primitifs qu'on aurait besoin de fours de petites dimensions pour des essais, rien n'avait été fait dans ce but ; la nécessité de construire des appareils nouveaux m'a porté à étudier en même temps un système de chauffage, appliqué avec succès ailleurs, mais qui n'avait pas encore été tenté à Sèvres : je veux parler du chauffage à flammes renversées ; il présente sur le chauffage par flammes directes divers
avantages : économie de combustible, régularité plus grande, meilleure conservation de la gazetterie. Un premier appareil d'essais a été construit en 1879; les excellents résultats qu'il a donnés m'ont encouragé dans cette voie, de sorte que la manufacture possède actuellement plusieurs fours de ce type (1).
Des instruments spéciaux, les pyromètres à circulation d'eau, ont été appliqués, en 1883, à tous les fours de la manufacture, pour diriger et régulariser leur marche. J'ai fait connaître, à cette époque, le fonctionnement de ces intéressants instruments (2).
Pour compléter ce qui a trait aux appareils de cuisson, je dois signaler la transformation complète de l'atelier des moufles et le remplacement des anciens appareils par ceux du système Pollard, changement qui a permis de remédier aux vices de construction qu'on avait constatés dès l'origine.
La manufacture peut être actuellement considérée comme terminée ; ce n'est pas qu'il n'y ait encore quelques dépenses à y faire : j'ai signalé ces desiderata à diverses reprises et il est probable que l'administration supérieure
(1) Le four F, ancien four à faïence, a été transformé et appliqué à la nouvelle fabrication en octobre 1880. Le four L, de 23 mètres cubes, a été construit en 1882. Le four M, de 2 à 3 mètres cubes, destiné plus particulièrement à la porcelaine tendre et aux flammés, a été terminé en 1886. Enfin, en 1886, je fis commencer le four A de 35 mètres cubes, en utilisant les matériaux d'un four sans emploi et mal construit. J'ai naturellement du demander une autorisation ministérielle pour ce travail (rapport du 25 février 1887). Les plans de ces fours ont été dressés, d'après mes indications, par MM. Auscher et Vogt, ingénieurs, chefs de service à la manufacture. Ils ont été communiqués et remis à divers industriels qui, après avoir suivi nos cuissons, m'avaient demandé à utiliser nos appareils dans leurs établissements.
(2) Annexes : Notices scientifiques, n° 2, p. 137.
ouvrira, peu à peu, les petits crédits nécessaires. L'éclairage au gaz du moulin et des ateliers de façonnage remplacerait avantageusement et presque sans frais l'éclairage à l'huile, malpropre et incommode; un mode de chauffage du moulin et de ses annexes autre qu'au moyen de poêles mobiles est indispensable ; la mise en état des laboratoires, dans lesquels la chaleur est accablante en été et le froid intolérable en hiver, ne pourra être ajournée; enfin on ne devrait pas hésiter à terminer, avant l'exposition universelle de 1889, la décoration du bâtiment d'honneur par quelques motifs de céramique et par une inscription monumentale qui ferait connaître la destination de la manufacture ; il en est de même de la cour qui doit recevoir au milieu de ses deux pelouses les statues de MM. Barrias et Guillaume, Bernard Palissy et la Céramique. Il serait désirable enfin qu'on pût réaliser les quelques vœux suivants qui compléteraient l'organisation d'un établissement si important et si monumental : installation d'une salle dans laquelle le personnel puisse être réuni pour des conférences ou des communications ; organisation d'une grande pièce pour l'exposition des objets qu'on désire ne pas offrir momentanément aux yeux du public, ou pour l'étude de projets dont l'effet doit être jugé à distance ; la machine à vapeur pourrait être affectée à actionner des dynamos destinés à divers emplois industriels ou à l'éclairage, sans compter son utilisation pour une installation de bains, qui procurerait au personnel une amélioration à laquelle il serait sensible.
Quoiqu'il en soit, l'organisation actuelle de la manufacture est très complète ; elle est somptueuse et vraiment digne de l'antique réputation qu'a conquise cet établissement dans le monde entier. Les ateliers de fabrication
sont vastes, bien éclairés, bien outillés; le grand coulage, notamment, par ses belles proportions et son matériel, peut être cité comme un modèle. Les fours sont en bon état; ils peuvent, malgré quelques vices de construction, être convenablement entretenus et améliorés. Les ateliers des artistes et les magasins sont très beaux. Enfin le musée céramique est incomparable à tous les points de vue; il serait parfait si la collection des modèles était plus accessible aux visiteurs.
Dans bien des cas certainement on a sacrifié les convenances et les commodités de la fabrication à l'apparat qu'on désirait donner à un grand établissement national; on a pensé que la manufacture de Sèvres n'était pas une simple fabrique de porcelaines, et on a cherché à lui enlever le caractère industriel pour lui donner celui d'une maison luxueuse, qui est à la fois un musée, un atelier d'artistes, un magasin d'objets de grand prix; en tenant compte de ces diverses considérations, il faut reconnaître que la manufacture présente un ensemble qui fait honneur à la France.