LA DIRECTION DES TRAVAUX D'ART
Il me sera permis de dire ici que la transformation qui a été accomplie dans la direction artistique de la manufacture a été accueillie avec une faveur presque unanime ; les expositions de 1884 et de 1885 ont été des succès, et j'espérais trouver la confirmation de ces appréciations favorables à l'exposition universelle de 1889. Dès 1884 la manufacture a commencé ses études en vue de cette épreuve définitive (1); j'avais dressé un programme et un plan d'ensemble, à la suite duquel chaque artiste reçut l'indication des travaux que je lui destinais et que j'ai répartis de manière à faire valoir les qualités individuelles de chacun ; ils ont été variés autant que possible, afin que la multiplicité des formes et des décors pût donner satisfaction aux goûts si divers du public, tout en respeclant les lois, les règles et le style que j'ai recommandés. Enfin il avait été décidé qu'un pavillon spécial serait affecté dans le parc du Champ-de-Mars à l'exposition collective des manufactures nationales; l'association des produits des Gobelins, de Sèvres et de Beauvais aurait donné un attrait particulier aux salons de ce pavillon.
§ 4. Je ne veux pas terminer ce chapitre sans exprimer mon sentiment sur l'organisation qui a été donnée quelques années avant mon arrivée à la direction des travaux d'art de la manufacture de Sèvres.
L'hommage que j'ai à diverses reprises rendu àCarrier- Belleuse me donne toute liberté pour discuter l'utilité des fonctions qu'il remplissait. C'est à la suite du rapport de la commission de perfectionnement de 1875 que le ministre décida la création du poste de directeur des travaux
(1) Annexes : Documents administratifs, nos 6i bis, ter, quat., quinq.
d'art : il fut mis à la tête de tous les services et de tous les ateliers artistiques. A aucune époque, même au siècle dernier, on n'avait vu à la manufacture un artiste en chef chargé de créer les modèles, d'indiquer les décors à employer, de fournir les dessins aux artistes incapables de composer, de diriger l'école de dessin, pépinière de l'avenir. Si, à une époque de transition ou d'abaissement du niveau artistique, il peut être utile de donner une direction aussi absolue aux travaux d'une manufacture nationale, une telle situation ne me paraît devoir être que momentanée : il est facile de voir que le maître auquel incombe cette responsabilité imposera à tous ceux qui sont sous ses ordres, son sentiment, ses méthodes, ses procédés; forcément la production prendra un caractère personnel et uniforme; on pourra à la rigueur s'en louer si les idées du maître sont saines et élevées, mais on peut admettre qu'il n'en sera pas toujours ainsi. Il ne s'agit ici, bien entendu, que du cas où l'on aurait affaire à une nature puissante exerçant avec autorité l'influence attachée à cette position; s'il s'agissait d'un tempérament faible et sans conviction, l'action serait nulle et le rôle de directeur deviendrait sans objet.
A un autre point de vue cette innovation n'est pas à l'abri de toute critique : l'importance accordée aux fonctions du directeur d'art et la responsabilité qu'il est forcé d'assumer par sa situation peuvent entraîner entre l'administrateur et lui des difficultés qu'une bonne volonté réciproque ne saurait toujours éviter; que l'administrateur critique ou refuse les, créations du directeur, qu'il apprécie les travaux des artistes autrement que lui, qu'il ait sur l'ensemble des questions d'art des idées différentes de celles du directeur, ce sont autant de causes de con-
flit qui s'opposent à la bonne marche de l'établissement et qui en tous cas y sont exploités contre l'un ou contre l'autre. Peut-être dira-t-on que l'administrateur doit rester étranger à la direction artistique et se renfermer dans son rôle de fonctionnaire ou de technicien; cela me paraît impossible, car c'est lui qui, actuellement du moins, a, vis-à-vis du ministre et vis-à-vis du public, la responsabilité finale; tant que cette organisation subsistera, il n'est pas vraisemblable que l'administrateur consente à voir son autorité amoindrie.
Un personnel composé de vrais artistes, d'artisans éclairés, formés à l'école sous l'influence d'un enseignement précis et rigoureux, doit être à même de créer des modèles, de faire des compositions originales ; les élèves de l'école, imbus des vrais principes de la décoration, habiles à consulter et à interpréter la nature, à puiser en elle cette variété de formes et de couleurs qu'y savent trouver ceux qui l'aiment et la connaissent, doivent être les seuls et les vrais soutiens de la manufacture ; ce sont eux qui doivent lui apporter les idées jeunes, originales et généreuses qui constituent le caractère d'une époque. Ces hommes instruits n'ont pas à être gouvernés par un maître; il leur suffît d'être dirigés et conseillés. Un inspecteur des travaux d'art pourra remplacer le directeur.