Voir aux Annexes la production de i8o5 à 1S
jamais été atteints, même à l’époque où la Manufacture, à son apogée, comprenait des ateliers d’ébénistes, d’orfèvres, et de mosaïstes. J’estime que le nombre généralement admis de 200 à 25o tapissiers est sensiblement trop élevé. En calculant d’après l’ouvrage fait de 1 66 1 à 1693, et d’après les 36 tapisseries en cours d’exécution en 1694, je trouve au plus 160 tapissiers à la fois.
Nous rnavons pas de données certaines sur les salaires du xvii0 siècle; à en juger par les prix payés aux entrepreneurs, je crois que les tapissiers pouvaient gagner de 35o à 5oo livres par an. A la vérité ils étaient exempts de tutelles, curatelles, guet, garde de ville et autres devoirs de nature à leur occasionner des dépenses; ils ne payaient pas de tailles et consommaient de la bière fabriquée aux Gobelins sans impôt. On servait des secours et des pensions aux tapissiers dégénérés et tout le monde était logé soit dans l’enceinte même de la Manufacture, soit dans des maisons voisines exemptes à cet effet du logement des gens de guerre, alors de règle, les casernes n’ayant été construites qu’ultérieurement.
Après la reprise des travaux en 1699, tous les tapissiers ne rentrèrent pas aux Gobelins; les uns restèrent à Beauvais, les autres dans les Flandres; pendant le xvm® siècle le personnel des tapissiers varia de 110 à 120 et celui des apprentis de 1 5 à 20. La haute lisse avait une tenue sérieuse, la basse lisse au contraire était toujours agitée; les ouvriers se laissaient embaucher par les fabriques d’Aubusson et de Felletin, quelques-uns allèrent à l’étranger; les turbulents et les mécontents quittaient à tout propos, on les appelait des passerdans parce qu’ils ne faisaient que passer dans les Gobelins à cause de la réputation de la maison.
Il semble que dans les commencements les entrepreneurs
LES ENTREPRENEURS ET LES TAPISSIERS 8l
traitaient à forfait avec les tapissiers, mais l’administration ne tarda pas à intervenir; dès 1680 Colbert s’interposa entre les entrepreneurs et les tapissiers déjà dans un désaccord qui devait durer autant que le travail à la tâche; plus tard les tarifs devinrent officiels pour les uns et les autres. En 1748 le bâton était en haute lisse payé de 2 à 12 livres et en basse lisse de 1 livre 10 sols à 5 livres; le travail devenant de plus en plus minutieux les tarifs montèrent sensiblement en 1773. Cinq ans après, M. d’Angiviller établit 7 ordres différents selon les difficultés du travail : l’ouvrage très difficile fut payé 3o livres le bâton et 1 Qplus aisé, comme les fonds de damas, 2 livres seulement. La complication des tarifs était telle qu’il y avait 139 manières différentes de payer le bâton.
La production individuelle pendant le xvme siècle était en moyenne de 2 aunes carrées en haute lisse et de 28/10 en basse lisse; 011 n’admettait pas que le plus faible producteur fît moins de 1 1/2 aune, les apprentis un peu exercés fournissaient près de 1 aune; lorsqu’on donnait sur la commune ou qu’on faisait des hors-d'œuvre ou des ouvrages bourgeoises la production montait naturellement; elle baissait sur les figures.
Les ateliers étaient ouverts de 5 et 6 heures du matin à la nuit, quelques tapissiers travaillant même à la chandelle aux fonds et aux bordures faciles; ils s’éclairaient au moyen d’un petit appareil attaché sur le front. Les gains variaient naturellement selon l’assiduité des tapissiers; ils n’étaient pas proportionnés au talent. Souvent un ouvrier sur la commune gagnait plus que ses camarades sur M. Bou cher’, pour compenser dans une certaine mesure ces écarts inévitables avec le travail à la tâche, on accordait aux meilleurs tapissiers des primes qui pouvaient monter à 35o livres par an. J’estime qu’un très bon officier de tête
LES GOBELINS
pouvait gagner 36 livres par semaine ce qui, avec les jours de chômage, faisait environ i 5oo livres par an, et encore fallait-il que ce tapissier pût, pour ne pas perdre de temps, travailler simultanément sur plusieurs ouvrages à la fois; mais ils étaient très rares ces officiers de tête et en général les salaires ne s’élevaient pas au delà de 7 à 800 livres par an; les plus faibles étaient de 2 livres par jour de travail. Il y a lieu de croire cependant que les sujets travailleurs et rangés se tiraient assez bien d’affaire, car ils plaçaient leurs économies, en comptes courants portant intérêt, chez les entrepreneurs qui s’en servaient comme fonds de roulement.
La direction ne pouvant laisser sans ressources les tapissiers caducs, dégénérés ou infirmes, leur accordait des pensions d’honneur, des pensions spéciales et des grâces\ comme il n’y avait aucune règle pour ce genre d’allocations les abus étaient nombreux ; tel tapissier dégénéré protégé par un personnage influent, tel autre qui avait travaillé sur une pièce devenue célèbre pouvait cumuler pensions et grâces et récolter ainsi plus d’argent qu’un travailleur ordinaire en activité.
En temps de cherté de vivres, et ils ne furent point rares, tous les tapissiers indistinctement recevaient des secours de 5o livres par an ; en 1785 on distribua ainsi 8 000 livres.
Le bâtonnage a toujours été une source de réclamations de la part des tapissiers; les chefs d’ateliers prétendaient qu’il ne dépendait que des tapissiers de gagner davantage puisqu’ils étaient aux pièces, mais qu’ils faisaient un système de l’inaction pour obtenir des augmentations de tarif et qu’en somme les divers relèvements n’avaient servi à rien; les tapissiers soutenaient que malgré les précautions prises par la direction, ils continuaient à être volés. En 1783 entrepreneurs et tapissiers étaient déjà d’accord pour
demander des appointements fixes, mais la direction générale, très clairvoyante, refusait la réforme; elle fut enfin opérée à partir du ier janvier 1792. Les entrepreneurs furent nommés chefs d’ateliers et les tapissiers furent divisés en 5 classes payées de 32 à 12 francs la semaine. Dès la première année il fut démontré que la suppression du travail aux pièces ne profitait ni à l’Etat ni aux tapissiers; pendant quelques mois on revint même à l’ancien système, puis il fut définitivement abandonné. Le prix de la maind’œuvre augmenta aussitôt d’un quart et la qualité ne fut pas meilleure, en dépit du principal argument qui voulait qu’avec le bâtonnage l’ouvrier cherchait la quantité au détriment de la qualité.
Le travail aux pièces est évidemment plus démocratique et plus juste que le travail à la conscience; à la Manufacture de Beauvais il a existé jusqu’en 1829. Il est toujours en pratique dans les fabriques de tapisseries d’Aubusson et de Felletin, ce qui prouve qu’il n’est pas incompatible avec nos mœurs au moins pour les ouvrages courants; je ne crois pas cependant qu’il soit possible de le rétablir aux Gobelins.
Pendant la Révolution il n’y a ni travaux ni salaires réguliers, le gouvernement cependant se montre aussi généreux que les circonstances le permettent; soit en numéraire, soit en assignats, il fournit au personnel très restreint, les subsides rigoureusement nécessaires à l’existence.
Sous l’Empire les tapissiers sont de 80 à 90; deux sont à 1 900 francs et trois seulement à 1 700; en 1810 on organise une caisse de retraite, ce qui fut un bienfait pour le personnel, mais une erreur administrative; la certitude de la pension est loin de provoquer l’activité et l’émulation et de plus elle oblige moralement la direction à conserver jusqu’à la retraite les tapissiers dégénérés.
LES GOBELINS
La production individuelle diminue : elle n’est plus que de 1 mètre carré 10 en haute et de 1 1/2 en basse lisse; rarement on arrive à 134 mètres pour 85 personnes, et alors c’est qu’on travaille sur les meubles ou des portières dont les fonds sont peu chargés. J’ai relevé les prix de la main-d’œuvre au mètre carré pour certains ouvrages.
Zeuxis choisissant un modèle 1 900
Le Combat des Romains et des Sabins 1 400
L’ Enlèvement de Déjanire 1 200
Les Saturnales . 1000
Hélène poursuivie par Enée 870
Iphigénie reconnaissant Oreste 55o
Nous sommes très éloignés déjà des prix du bâtonnage qui certainement pour Zeuxis n’eussent pas atteint 400 francs.
Le nombre des tapissiers augmente un peu sous la Restauration, mais la production individuelle diminue; on reste à 0,90 centimètre carré en haute lisse et à 1 mètre 1/2 en basse lisse.
Pendant le règne de Louis-Philippe, la production est en moyenne de 57 mètres par an; par personne elle descend à un degré que n’expliquent suffisamment ni la moindre durée de la journée de travail, ni le genre de tapisserie; bon an mal an le tapissier ne produit qu’un peu plus d’un demi-mètre carré.
Il y avait là de quoi émouvoir le Conseil supérieur nommé en 1848. Le Conseil ne voulut pas rétablir le bâtonnage, mais il proposa de fixer le minimum de travail que l’administration pourrait exiger des tapissiers dans le cours d’une année; dans cette vue les travaux furent divisés en trois classes :
ire classe : Carnations et fleurs au premier plan;
2e classe : Ornements, draperies, architectures;
3e classe: Fleurs des seconds et troisièmes plans, fonds et ciels.
Les tapissiers devaient produire annuellement :
ire classe o mètre carré 60
2e classe i — 20
3e classe i — 8o
Un jury arbitral devait juger toutes les difficultés qu’un pareil système pouvait engendrer; elles furent si grandes que le règlement fut vite abandonné. La tentative eut du moins le résultat de marquer ce que, d’après des juges compétents, on était en droit d’attendre du travail. L’espoir fut déçu, la production individuelle baissa sous l’Empire; elle s’est relevée depuis et dans ces dernières années elle a oscillé en moyenne entre 0,90 à 1,20 mètre carré par an ; l’augmentation sur la précédente période est très sensible, mais je crois qu’elle pourrait continuer : il y aura toujours des différences considérables selon les modèles et les mains — en 1886 cet écart a été de 0,70 à 2,5o — mais tout compensé on pourrait, à mon sens, arriver facilement de 1 mètre 5o à 2 mètres par an et par personne avec le temps de travail actuel 1 .
Depuis 1886 la production totale de la tapisserie de haute lisse a monté de 25 à 45 mètres environ par an, par suite de l’augmentation du nombre des tapissiers qui, avec
1. Le règlement fixe comme il suit les heures de travail avec une heure de repos par jour.
Du 16 mars au i5 octobre, de 8 heures du matin à 5 heures du soir; du 16 octobre au i5 mars, de 8 heures 1/2 à 4 heures.
Il y a dans l’année environ 60 jours de chômage, pour dimanches et fêtes.
Les artistes tapissiers ont 8 jours de congé une année et i5 jours 1 année suivante; ils ont de plus des congés pour affaires de famille ou pour cause de maladie; aucune retenue de traitement ne leur est faite pour ces diverses absences.
En résumé, le nombre de jours de travail est au plus de 290 jours, une année dans l’autre, maladies et congés accidentels non comptés.
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les mêmes crédits généraux, a pu être porté de 28 à 43 1 ; il n’est pas probable que ce chiffre soit dépassé.
Les conditions matérielles des artistes tapissiers ont été sensiblement améliorées. En 1872 les mieux payés avaient 2 000 francs ; en 1882 ils ont eu 2 5oo ; maintenant ils peuvent, sans être gradés, arriver à 3 25o francs; les autres appointements ont suivi la progression. Presque tout le personnel est logé et a la jouissance d’un jardin; chaque année l’administration distribue des primes de travail variant de 5o à 25o francs. Les soins médicaux sont gratuits. A l’âge de 60 ans un artiste tapissier obtient 1 600 francs de 'pension de retraite; à la vérité il a subi les retenues légales sur ses appointements, mais s’il avait traité avec une compagnie d’assurance, dans des conditions identiques, il aurait obtenu de moindres avantages. La moitié environ du personnel tient à la Manufacture par d’anciens liens de famille. Il y a quelques années nous comptions dans nos rangs un descendant des tapissiers de Louis XIV; nous avons encore quelques personnes dont les ancêtres sont entrés aux Gobelins sous Louis XV.
1. Les artistes de la Savonnerie ne sont plus que 10 au lieu de 19.