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CHAPITRE V

LA TECHNIQUE ET LES MAGASINS

On lit dans le « Dictionnaire » de Savary 1 : « On peut faire un ameublement de toutes sortes d’étoffes, comme de velours, de damas, de brocart, de brocatelle, de satin de Bourges, de calmande, de cadis, etc.; mais quoique toutes ces étoffes, taillées et montées, se nomment tapisseries , on ne doit proprement appeler ainsi que les hautes et basses lisses, les bergames, les cuirs dorés, les tapisseries de tentures de laine et ces autres que l’on fait de coutil sur lequel on imite avec diverses couleurs les personnages et la verdure de la haute lisse. » Donc, au xvme siècle encore, l’expression tapisserie ne s’appliquait pas à un produit spécial; même de notre temps on confond quelquefois la broderie avec la tapisserie et le même mot désigne la tapisserie à l' aiguille sur canevas et la tapisserie tissée.

i . Dictionnaire universel de commerce, d'histoire naturelle , d’arts et d'industries. Paris, 1723. Savary était qualifié pour un semblable travail; Louvois l’avait nommé inspecteur des Manufactures et de la douane.

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La tapisserie tissée est composée d’une chaîne et d’une trame; elle est de haute ou basse lisse, selon que le métier est vertical ou horizontal. Plusieurs des métiers de haute lisse employés aux Gobelins datent de Louis XIV; ils ont été améliorés quelque peu vers la lin du xvme siècle L

Les métiers de haute lisse se composent de deux cylindres horizontaux dits ensouples placés à trois mètres environ l’un de l’autre dans le même plan vertical et maintenus par des montants dits cotrets. Les cylindres sont garnis à leurs extrémités d’une frette dentée en fer et d’un tourillon; ils s’engagent par ces tourillons dans des coussinets de bois et y tournent lorsque c’est nécessaire; les coussinets sont mobiles dans l’intérieur des cotrets au moyen de rainures dans lesquelles ils glissent, et les ensouples sont mises en mouvement au moyen de leviers. La longueur des métiers varie de 4 à 7 mètres.

Lorsqu’on veut employer un métier, on commence par établir la chaîne; on donne à chaque fil i m. 5o de plus que la longueur de la tapisserie à exécuter, puis on tend sur les ensouples, l’excédent étant enroulé sur le cylindre supérieur. Les fils sont tendus verticalement à une distance égale les uns des autres, à raison de g à îo par centimètre, suffisante pour le travail; la tension sur les anciens métiers est d’environ 3 kilogrammes par fil. La chaîne étant réglée, on passe entre les fils un tube de verre de 2 centimètres de diamètre, appelé bâton de croisure , de manière que les fils nos i, 3,

5, 7, etc., soient d’un côté du bâton et les fils nos 2, 4,

6, 8, etc., de l’autre côté, puis le tapissier se place derrière la nappe de chaîne et attache tous les fils d 'avant avec autant

1. En 1880, l’administration a fait établir à titre d’essai un métier en fer construit avec tous les perfectionnements de la mécanique moderne. L’expérience suit son cours.

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de boucles de ficelle appelées lisses l, dont les bouts sont retenus à une perche maintenue à o m.3o derrière la chaîne; le fil d 'arrière reste libre, il s’appelle le fil de croisure , le fil embarré dans la lisse s’appelle fil de lisse.

Le modèle est placé derrière le tapissier, qui a eu soin préalablement d’en calquer les parties qu’il va mettre en œuvre; le calque est reporté sur la chaîne au moyen de l’encre, mais ce calque sur une surface souple et avec solutions de continuité, ne constitue, en réalité, qu’une suite de points de repère et ne dispense nullement le tapissier de savoir très bien dessiner.

Ceci fait, on procède au tissage. Le bâton de croisure étant à o m.6o au-dessus du niveau de l’ouvrage et la rangée des lisses à o m.5o, le tapissier passe la main gauche audessus des lisses entre les fils séparés par le bâton de croisure et pressant du plat de la main tournée de son côté, il fait venir à lui un certain nombre des fils de croisure; alors la main droite passe, dans l’espace ainsi ouvert, de gauche à droite, la broche ou flûte garnie de la laine ou de la soie qui doit former la trame; après ce mouvement, la moitié des fils de chaîne est couverte par une passée nommée demi duite\ puis abandonnant cette première position, la main gauche vient peser sur les lisses, et la main droite passe le fil de laine de droite à gauche pour former la seconde demiduite et composer ainsi la duite complète. La superposition des duites constitue la trame qui reproduit le dessin et la coloration du modèle. Chaque broche doit être garnie d’une seule couleur de laine, mais comme la soie est plus mince on en prend deux brins pour avoir partout une même épaisseur; le tapissier met en mouvement le nombre de broches

i. Le mot lisse vient du mot licium, que les Latins donnaient à un semblable arrangement. On écrit aussi lice ; nous avons conservé l’orthographe de l’édit de Louis XIV.

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nécessaire. Les duites sont assurées par un tassement au moyen de la pointe de la broche et du peigne de tisserand. A mesure de l’avancement du travail, la tapisserie est roulée sur l’ensouple inférieure. Plusieurs tapissiers travaillent les uns à côté des autres sur un même métier; il faut à chacun un espace d’environ un mètre et quart.

Dans le métier de basse lisse appelé aussi jadis métier de marche , la chaîne est tendue horizontalement, et le carton est placé sous la chaîne; primitivement, ce carton était le modèle même, de sorte que la tapisserie reproduisait le dessin en contre-partie. Neilson, entrepreneur de basse lisse aux Gobelins, imagina vers le milieu du siècle dernier, de substituer au modèle peint, un calque placé en sens contraire, et Vaucanson combina le métier de façon à permettre de le lever; ces importants changements eurent pour résultat la reproduction directe et la conservation du modèle, la facilité pour le tapissier de juger à son gré son travail, et la possibilité de mettre le modèle peint sous les yeux des tapissiers; mais tel est l’esprit de routine que, dans les ateliers d’Aubusson, la plus grande partie des métiers sont à présent encore de l’ancien type i. Les fils de .chaîne du métier de basse lisse sont mis en mouvement par des pédales, ce qui permet au tapissier d’employer ses deux mains à la manœuvre des broches, de là une plus grande rapidité dans le travail, et par suite un prix de revient inférieur d’environ un tiers à qualité égale.

Vers 1810, le tapissier Deyrolle préconisa un système de superpositions de duites qui a pris son nom. A cause peutêtre de l’insuffisance de la teinture à fournir les couleurs justes nécessaires à la reproduction des tableaux, et peut-être aussi

i. En 1744, Vaucanson avait été envoyé à Lyon pour améliorer les métiers : il proposa d’importantes modifications, qui furent mal accueillies par les ouvriers en soie.

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par suite d’une disposition assez fréquente dans les ateliers, qui consiste à multiplier les difficultés afin d’avoir plus de mérite à les vaincre, Deyrolle proposa de superposer deux couleurs différentes, le rose et le vert par exemple, pour produire le gris l. La coutume s’introduisit dans nos ateliers lentement et non sans résistance, quelques vieux tapissiers la repoussèrent absolument, cependant elle devint une règle à peu près générale sans toutefois avoir jamais été imposée, chaque tapissier restant libre de l’employer ou de continuer à travailler à couleurs franches. La juxtaposition se faisait par tâtonnement aussi bien après qu’avant la découverte par Chevreul de la loi des contrastes des couleurs. Le système présente de grands inconvénients; d’abord il donne souvent à la tapisserie un aspect rayé fort désagréable, il est vrai qu’à grande distance les duites superposées paraissent n’en faire qu’une seule, mais les tapisseries ne sont pas faites pour être vues de loin. Il y a plus, les couleurs ne présentent pas toutes une égale résistance à l’action du temps et de la lumière, de sorte qu’il est arrivé, quelquefois même après peu d’années, que la couleur de l’une des duites superposées a baissé de ton ou a changé par suite de l’altération des matières colorantes, tandis que l’autre est restée à sa hauteur et dans son état primitif; de là rupture de l’accord et discordance. En 1888, nous avons supprimé net le système Deyrolle; nos artistes tapissiers sont presque tous revenus sans la moindre peine à l’exécution franche de leurs devanciers des siècles derniers, et nos élèves ne connaîtront plus que de nom une pratique qu’on chercherait en vain dans les ouvrages anciens qu’une plus saine

1. Depuis le xvnc siècle la fabrique pontificale de mosaïque du Vatican fait usage de l’échiquier, c’est-à-dire de la pose en échiquier de cubes d’émaux de couleurs différentes, afin de produire à distance l’effet d’une couleur unique; le système est toujours suivi en Italie

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appréciation de l’art de la tapisserie met à présent aux premiers rangs i.

La chaîne des anciennes tapisseries, à l’exception de la fabrication copte 2, est toujours en laine. Vers i85o on substitua aux Gobelins le coton à la laine sous le prétexte que le coton coûte moins cher, qu’il résiste aux insectes et qu’il est moins sujet à gripper. En 1890 nous avons repris l’ancienne tradition, l’expérience ayant démontré que le coton est moins souple à la main, plus cassant et plus susceptible de prendre l’humidité que la laine 3; dans les deux cas la grippure de la tapisserie est la même; l’économie est insignifiante : quelques francs à peine par mètre carré de tapisserie dont le prix de revient moyen est de cinq mille francs environ; la résistance du coton aux insectes est une illusion, car si les insectes détruisent la trame la tapisserie est perdue. Sous la Restauration on a fait des essais de chaînes en soie; la tapisserie d’après Vincent Zeuxis choisissant an modèle parmi les plus belles filles de la Grèce , qui a péri dans l’incendie de 1871, et quelques ornements sacerdotaux furent montés ainsi; on renonça bien vite à cette tentative.

1. Quelques tapissiers se sont permis de mettre parfois deux fils de laine de couleurs différentes sur la même broche, mais cette manière n’a jamais été un système reconnu ou même toléré; elle constitue une malfaçon et donne lieu dans les endroits où elle est pratiquée à une sorte de boursouflure, l'épaisseur du tissu étant double.

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