‹ La Manufacture nationale des GobelinsChapitre 16 sur 56 · IO · texte numérisé non relu

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d’un mélange de cochenille et de bleu; sous l’action du temps le bleu a disparu, tandis que la cochenille a résisté.

Les soies se sont moins bien comportées que les laines; en général elles ont baissé de deux tons, alors que les laines de la même couleur n’en ont perdu qu’un seul. L’observation de la moindre durée des soies a déjà été faite aux Gobelins au siècle dernier; on en tirait' argument pour proposer la suppression de cette matière, tant comme économie que pour éviter les résistances par trop inégales dont l’effet est de rompre le rapport des valeurs et par suite de détruire l’harmonie générale de l’ouvrage.

Je désire que nos tapisseries modernes soient dans deux siècles en aussi bon état que Y Audience, mais je n’ose l’espérer.

Selon une coutume que nous trouvons encore dans quelques ateliers modernes, Van Kerchoven travaillait en secret et, afin de se rendre indispensable, il n’apprenait rien de son métier à ses compagnons, sauf bien entendu à son fils qui lui succéda, mais qui ne réussit que médiocrement; à ce moment déjà l’atelier des Gobelins était chargé de la teinture de la manufacture de Beauvais. En 1757, Soufflot se débarrassa de cette famille et nomma Cozette père, qui, après avoir été aux Gobelins, s’était établi teinturier à Paris; pour être certain de la bonne qualité des drogues, on résolut de les fournir au teinturier, qui reçut une prime de fabrication par chaque livre teinte et des gages fixes de 800 livres par an. Mais Cozette père était routinier et mystérieux, il ne fit qu’augmenter le désordre et les malfaçons; tout périclitait dans la teinturerie des laines surtout, car il y avait alors un teinturier spécial pour les laines et un autre pour les soies qui ne venaient plus de Lyon toutes teintes comme sous Louis XIV. Les fils étaient de qualité douteuse, la teinture très médiocre; par moments,

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les magasins dégarnis, les gammes incomplètes; les compagnons et les apprentis teinturiers pouvaient travailler dans l’atelier de la Manufacture pour les marchands de laines, et sans doute ils Savaient aucun scrupule de le faire aux dépens de la maison. Le marquis de Marigny, toujours attentif, prit en 1768 un règlement en vue de remédier à cet état de choses et confia la teinture aux trois entrepreneurs de tapisserie Audran, Cozette et Neilson.

Il y eut avec les entrepreneurs des arrangements amiables ; on payait le blanchiment de la laine 4 livres la livre, la teinture en cramoisi 5 livres, en carnation 3 livres 10 sols, en couleurs communes 1 livre 10 sols; la teinture en soie ne coûtait que 4 livres en cramoisi et 3 livres en ponceau.

La combinaison ne donna pas de résultats satisfaisants, car en 1 773 Neilson fut seul, officiellement du moins, chargé de la teinture; en fait il eut pour collaborateur actif et habile, mais de conduite désordonnée, un compagnon teinturier, Quemiset, qui resta à la Manufacture encore dix ans avec des titres et des faveurs divers.

Neilson, comme tous les hommes d’initiative et de mouvement, était l’objet des dénonciations de ses collègues les autres entrepreneurs; ils s’en prenaient même à la qualité de sa teinture, si bien que le comte d’Angiviller, qui avait remplacé le marquis de Marigny, nomma une commission d’enquête composée de Macquer, le célèbre chimiste qui réussit à faire à la Manufacture de Sèvres la porcelaine en pâte dure, de Soufflot, directeur des Gobelins, et de Montucla, premier commis à la direction générale des bâtiments, mathématicien et plus tard membre associé de l’Institut de France. La commission dont Macquer était l’âme eut pour mandat « de s’assurer non seulement du mérite des couleurs déjà faites par Neilson et Quemiset, mais encore

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de connaître les avantages que la Manufacture des Gobelins pourrait tirer à l’avenir de la continuation de leurs travaux sur les mêmes objets ».

La commission fit des expériences de chimie et déposa son rapport le 5 mars 1778; il constate que les couleurs de Neilsonsont supérieures aux autres; qu’au lieu de suivre la routine comme ses prédécesseurs, Neilson a travaillé d’une façon rationnelle, qu’il a réuni environ mille corps de couleurs composés chacun de dix tons dégradés du clair à l’obscur et qu’il a tenu des registres complets d’échantillons et de procédés.

L’empereur Joseph II avait vu ces registres lors de sa visite aux Gobelins en 1777 : « Voilà, messieurs, avait-il dit, le fondement inaltérable de votre Manufacture. » Joseph 1 1 faisait un voyage d’instruction et s’occupait d’embaucher de bons teinturiers pour l’Autriche; il en trouva à Lyon. La commission fut du même avis, elle déclara « qu’il n’est aucune teinte qu’on ne puisse exécuter d’après ces registres, sans tâtonnement et sans courir le risque de la manquer ». Et surprise qu’un semblable travail n’ait pas été entrepris dès l’origine des Gobelins, elle conclut qu’il est « de la plus grande importance qu’il soit continué et suivi avec tout le soin qu’il mérite ».

Le comte d’Angiviller réorganisa aussitôt l’atelier de teinture sur les bases suivantes, Neilson restant entrepreneur :

Création d’un emploi de chimiste inspecteur des teintures;

Maintien d’un teinturier chef et de deux compagnons, l’un pour les laines, l’autre pour les soies;

Etablissement d’un journal officiel de toutes les opérations de la teinture, « pour servir d’instruction des procédés qui doivent être suivis »;

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Interdiction aux teinturiers de faire des entreprises particulières;

Obligation pour l’inspecteur de vérifier le magasin et de rendre compte; obligation pour les teinturiers de mettre en ordre le magasin;

Obligation pour les compagnons de ne rien laisser ignorer aux apprentis de ce qui peut contribuer à leur instruction.

Certes, voilà un excellent règlement, on ne peut en faire de meilleur ; cependant il ne fut pas observé dans toutes ses parties et en moins de vingt ans les plus importantes dispositions tombèrent en désuétude. Les effets de la négligence des premiers supérieurs, qui ne surent pas tenir la main à l’application de mesures si justes et si bien comprises, se font sentir encore aujourd’hui.

Les registres paraissent avoir été tenus tant que Neilson et Quemiset furent présents, et que Macquer suivit leurs travaux; mais Quemiset se suicida en 1783 et Neilson quitta volontairement la teinture l’année suivante. Il fut remplacé par Audran (Joseph), non plus à l’état d’entrepreneur, mais comme chef du service désormais à la solde du roi; le chimiste Cornette fut nommé inspecteur de la teinture. On recommanda encore « de faire mention sur les registres de chaque opération nouvelle ainsi que du succès qu’elle aura obtenu ».

Les inscriptions eurent-elles lieu? Le doute est permis; il est certain qu’en 1795 les registres d’échantillons en nature de Neilson existaient toujours, mais le livre des formules avait disparu L Tous ces documents n’ont été reconstitués qu’en 1890. Ainsi, pendant plus d’un siècle, les chimistes

1. En 1824, quelques fragments dépareillés de la suite des échantillons étaient encore au laboratoire; en 1890, ils ont été exhumés de nouveau; ils sont en fort mauvais état; nous les conservons à titre de document historique.

L’Histoire de Don Quichotte, par Ch. Coypel.

Don Quichotte étant à Barcelone danse au bal que lui donne Don Antonio,

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distingués qui ont dirigé le laboratoire et l’atelier de teinture n’ont pas jugé utile de consigner par écrit les expériences, les procédés et les manipulations; le service est resté sans archives et sans la moindre note, livré aux hasards d’une existence et dans la dépendance absolue des personnes présentes.

Darcet, chimiste à la manufacture de Sèvres et successeur de Macquerà l’Académie des sciences, fut chargé de l’inspection de la teinture de 1787 à 1792; à cette date la fonction fut supprimée par le ministre Roland et la teinture donnée à l’entreprise à raison de 2 livres 10 sols à 10 livres la livre; l’entrepreneur n’était pas tenu de teindre en rose et ponceau; en 1794,1a teinture fut confiée à un chef d’atelier, Galley.

L’élément scientifique reprit sa place dans le service en i8o3 avec la nomination, comme directeur de la teinture, de Roard, professeur de physique et de chimie à l’école centrale du département de l’Oise.

Roard fut aux prises avec les plus grandes difficultés que jamais directeur de teinture ait rencontrées. D’abord il ne trouva au laboratoire aucune trace des travaux de ses prédécesseurs; puis, lors du blocus continental décrété en 1807, il eut affaire à des laines moins bonnes que les laines dites anglaises précédemment employées; enfin il dut fournir aux ateliers les couleurs nécessaires pour traduire littéralement des tableaux qui n’avaient point été conçus en vue de la tapisserie. L’ancienne gamme de douze tons étant insuffisante, il fallut la porter à trente-six tons du grand clair à l’obscur. Roard, avec beaucoup de sens, dit à ce propos, en parlant des peintres de l’école de David : « Je leur ai fait observer que, pour nous rapprocher le plus possible de leurs tableaux, nous ne pouvions donner aux tons si clairs qu’ils demandaient la même solidité et la même durée à l’air que

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celle des demi-teintes et des couleurs foncées; qu’après un temps assez court, l’harmonie qui existait primitivement serait détruite, et qu’enfin, par leur faute, on dirait plus tard que l’art de la fabrication des tapisseries a rétrogradé, malgré les perfectionnements nouveaux et très importants apportés tant dans cette même fabrication que dans les teintures. Cependant on ne tint aucun compte de ces motifs si positifs; l’administration des Gobelins fut obligée de céder au désir de ces grands peintres et de se conformer à leurs exigences. »

Roard a mis le doigt sur la plaie : ce qu’il dit a toujours été vrai depuis lors; à de très rares exceptions près, jamais les peintres n’ont tenu compte de l’inégale résistance des couleurs, ils ont peint selon leur inspiration sans se préoccuper de la fabrication, et toujours les administrateurs de la Manufacture ont dû céder.

Les tapisseries de l’Empire ont depuis longtemps perdu leur harmonie et il en sera de même de toutes celles qui ont été faites dans de semblables conditions; de plus les laines du temps mal préparées se sont vite détériorées.

Le code de la teinture, dont Roard regrettait la disparition, ne fut pas reconstitué; aussi lorsqu’en 1817 M. Labou* laye-Marillac prit la succession de Roard, il ne trouva qu’une tradition mal assurée. A son arrivée en 1824, M. Chevreul fut dans le même cas; cet illustre chimiste se livra, durant la longue carrière qu’il parcourut aux Gobelins, à de nombreux travaux sur la teinture; il ne m’est pas possible de les analyser même d’une manière très sommaire l; mais je dois, malgré la spécialité du sujet, parler du contraste des couleurs et des gammes chromatiques qui sont aux pre-

1. La famille de M. Chevreul a résolu de réunir les travaux du maître en une publication, dont un volume spécial, consacré au contraste simultané , a été imprimé en 188g à l’Imprimerie Nationale.

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