CHAPITRE II
Les ateliers de tapisseries furent installés à la fin de 1662 ; ils étaient, et sont restés depuis, dans de fort médiocres conditions matérielles, mais l’atmosphère morale et intellectuelle qui dominait la maison était extrêmement favorable à la pratique des arts de la décoration et compensait largement cet inconvénient. Colbert eut quelque peine à organiser la haute lisse 2, les tapissiers faisaient défaut, il n’y en avait en France que deux ou trois; il confia l’un des ateliers à Jans, natif d’Audenarde, depuis douze ans maître tapissier du roi; il n’en fut pas satisfait dans les commencements, il voulut même le renvoyer, mais bientôt Jans devint
1. Si le parti que j’ai adopté de diviser mon travail par services æ l'avantage de grouper tout ce qui se rapporte à un sujet, il a aussi l’inconvénient d’obliger à des répétitions. On trouvera notamment dans le chapitre consacré aux modèles des appréciations et des faits que je n’ai pu omettre dans le chapitre réservé aux tapisseries.
2. La haute lisse se fait sur un métier vertical et la basse lisse sur un métier horizontal (voir le chapitre consacré à la technique).
un maître distingué; les deux autres ateliers de haute lisse furent donnés en 1 663 à Jean Lefebvre, d’une famille de tapissiers au service des grands-ducs de Toscane depuis 1620, venu en France avec son père qui avait été appelé par Mazarin, et à Laurent, d’une famille de tapissiers de Henri IV. Les deux ateliers de basse lisse furent recrutés plus facilement : on les confia en 1 663 à de La Croix et à Mozin *, qui ont achevé aux Gobelins quelques pièces commencées à Maincy dans la manufacture de Foucquet.
Il ne m’est pas possible de donner, quant à présent, la liste complète et détaillée des tapisseries exécutées aux Gobelins depuis la fondation jusqu’à nos jours : les documents présentent des lacunes et certains points restent obscurs; je vais du moins signaler l’ensemble des principaux ouvrages en insistant davantage sur le xvne siècle et le xvme jusque vers 1780; car, quelles que soient les qualités propres des tapisseries sorties de nos ateliers depuis cette époque, elles ne peuvent, en tant qu’œuvres décoratives et à de rares exceptions près, être mises sur le même rang que celles de l’ancienne fabrication.
La direction de Le Brun fut la plus prospère de la Manufacture. Voici la nomenclature des ouvrages faits de son temps, dressée d’après une pièce officielle; elle n’est pas rigoureusement exacte, il y manque peut-être quelques répliques et certains morceaux secondaires, tels que termes et entre-fenêtres, mais ces omissions ont relativement peu de poids et l’ensemble permet de se faire une opinion juste delà production de 1662 à 1691, c’est-à-dire jusqu’à l’année qui suivit la mort de Le Brun.
1. La liste complète des entrepreneurs et chefs d’ateliers se trouve •aux Annexes.
HAUTE LISSE
Les Actes des Apôtres, d’après Raphaël io pièces L
Les Éléments , d’après Le Brun, tenture de 4 sujets et
de 4 entre-fenêtres reproduite 3 fois 24 —
Les Saisons, d’après Le Brun, tenture de 4 sujets et de
4 entre-fenêtres 8 —
U Histoire du Roy , d’après Le Brun, tenture de 14
pièces dont 3 ont été répétées 2 fois 17 2#
L 'Histoire d' Alexandre, d’après Le Brun, tenture de
11 pièces, reproduite 4 fois 44 —
Les Mois , d’après Le Brun, tenture de 12 pièces et de
8 entre-fenêtres, reproduite 2 fois 40 • —
L ''Histoire de Moïse, tenture d’après Le Poussin pour 8 pièces, et Le Brun pour 2, reproduite 2 fois, la première en 10 pièces, la seconde en 11 21 —
Les Chambres du Vatican, d’après Raphaël ro —
Portières de Mars et du Char de triomphe, d’après Le
Brun 2 —
Portières des Muses : Uranie, Clio 2 —
Les Arabesques 2 • —
Tenture dite des dessins de Raphaël 8 —
V Histoire de Psyché , d’après J. Romain 8 —
Tenture de la galerie de Saint-Cloud, diaprés Mignard. 6 —
BASSE LISSE
Méléagre, d’après Le Brun 8 pièces.
L Histoire de Constantin , d’après Raphaël et Le Brun, tenture reproduite 2 fois, la première en 6 pièces, la seconde en 8. On a fait de plus 5 bordures pour
une troisième tenture jg —
Portières de Mars et du Char de triomphe, d’après Le
Brun 23 —
Portières des Muses et de Cupidon, tenture de 10 pièces, reproduite 1 fois totalement et 2 fois partiellement. 26 —
Les Saisons, d’après Le Brun, tenture de 4 pièces et de 4 entre-fenêtres reproduite 3 fois, la première et la
seconde en 8, la troisième en 4 20 —
Les Éléments, d’après Le Brun, tenture de 4 pièces et
de 4 entre-fenêtres reproduite 3 fois • 24 —
Les Arabesques 6 —
1. Il y a certainement une erreur dans ce nombre. Raphaël a peint 10 sujets, mais Saint Paul en prison ou le Tremblement de terre n’a pas été reproduit aux Gobelins et aucun des autres modèles n’a été répété 2 fois sous Le Brun dans la même suite.
2. Cette tenture a été augmentée de 3 pièces nouvelles en 1716.
LES GOBELINS
Les Mois , d’après Le Brun, tenture de 12 pièces, repro-
duite 5 fois, plus 24 entre-fenêtres 84 pièces,
L 'Histoire du Roy , d’après Le Brun 14 —
L’ Histoire d? Alexandre, d’après Le Brun, tenture de
11 pièces, reproduite 2 fois 22 —
L’ Histoire de Moïse , d’après Le Poussin pour 8 pièces
et Le Brun pour 2 10 —
Les Chasses représentant les douqe mois de Vannée 12 —
Fructus belli, d’après Jules Romain 8 —
Les Arabesques avec les mois de Vannée 12 —
Les Mois de Lucas 12 —
Les Indes, tenture de 8 pièces, reproduite 2 fois 16 —
L'Histoire de Scipion , d’après Jules Romain 10 —
On voit que certaines tentures ont été exécutées indifféremment en haute et en basse lisse.
Durant cette période. Le Brun tient la plus grande place. Dans ses compositions, le maître ne laisse rien à l’imprévu et à la fantaisie, tout est savamment mis en scène et pondéré : les groupes sont posés hiérarchiquement et avec méthode, les accessoires sont traités avec soin, mais ils ne détournent pas l’attention. L’impression dominante est la gravité dans la vie réelle; on sent que les personnages sont dans leur allure normale et que les objets sont d’après le naturel ; même dans les sujets allégoriques, l’idéal fait défaut. Étant donnés le genre et le style majestueux du temps, Le Brun est arrivé à la perfection : c’est évident; il est cependant permis de regretter le parti qu’il a adopté, car, à son insu, il a ainsi ouvert la voie à la copie en tapisserie des tableaux d'histoire, qui fut par la suite une faute grave de la Manufacture. Je crois que le domaine de la tapisserie a été mieux compris par notre école de Fontainebleau : elle restait dans la fiction et la fantaisie, qui sont l’essence même de la décoration.
Si dans les sujets Le Brun a trop, à mon sens, accentué la réalité, il est resté, dans ses bordures, fidèle aux principes décoratifs.
La composition d’une bordure de tapisserie est une œuvre
très difficile, plus difficile souvent que la création du sujet principal; elle a été comprise autrement à des époques différentes et dans une même époque.
Dans les tapisseries coptes des premiers siècles de Père chrétienne i, les bordures sont de règle : postes, torsades, pampres, pierres précieuses, etc., sont toujours disposés avec goût et justement appropriés aux motifs qu’ils accompagnent. Le moyen âge a tissé des tapisseries sans bordure aucune; quels que soient leurs mérites, cette absence d’une ligne d’arrêt les fait paraître incomplètes; d’autres fois, il a limité à l’intérieur le champ de la composition au moyen d’architectures indépendantes ou se rattachant au sujet, ou bien il a encadré l’ensemble avec des bandes assez étroites d’ornements ou de tores et de thyrses coloriés d’après le naturel. Raphaël est allé beaucoup plus loin ; dans les Actes des Apôtres , qui ont été en définitif l’un des points de départ de la tapisserie moderne, il a adopté un parti très développé et superbe; il a composé ses bordures d’édicules, de grotesques, de rinceaux, de médaillons, de consoles, de femmes représentant les Vertus théologales, les Parques, les Saisons, et d’autres symboles; il a donné ainsi aux bordures le caractère d’œuvres décoratives de premier rang. Nos peintres français, Simon Vouet et son élève Lerambert, ont également attribué une grande importance aux bordures et aux cartouches de leurs tapisseries fabriquées à Paris antérieurement à la fondation de Louis XIV, mais ils les ont tenues dans une note plus sévère et plus simple et leur ont imprimé un style architectural plus marqué.
Le Brun avait donc le choix; c’est de Raphaël qu’il s’est souvenu. Ses bordures sont incomparables; toujours en rapport avec la tapisserie, elles ajoutent à sa magnificence
r. Les tapisseries coptes , par M. Gerspach, in-4, avec 160 dessins. Paris, 1890.
LES GOBELINS
tout en lui restant subordonnées. Dans YHistoire du Roy sur un fond d’or soutenu* ce sont captifs enchaînés, génies ailés, oiseaux stymphaliques, muses, aigles essorants, cartouches, légers édifices à colonnettes, stipes, guirlandes de fleurs, draperies gemmées, rinceaux et toutes les variétés de l’ornement. Dans les Saisons , sur un fond neutre, ce sont des chutes de fleurs et de fruits, des trophées d’instruments agricoles. Dans les Eléments , ce sont « les productions » diverses de Y Air, de la Terre , de YEau et du Feu. Partout l’ampleur, l’éclat et la somptuosité tempérés par la convenance. En fixant ainsi leur tâche à ses habiles et dévoués collaborateurs, Le Brun les a fait monter au point culminant de l’art des bordures; après eux on ne put que descendre, nous le verrons dans la suite.
Il est évident que Le Brun n’aurait pu suffire à peindre tous ses modèles; dans les Batailles d'Alexandre , par exemple, il a fait lui-même deux pièces entièrement et les figures du monarque dans les autres ; mais rarement il donna autant de sa personne. Des tapisseries qui portent son nom, il fournissait les esquisses ou même seulement les pensées et laissait à ses collaborateurs le soin de la mise au point et en couleur; ces peintres dont plusieurs étaient des maîtres se laissaient dominer par le chef, et faisaient abstraction de leur tempérament; l’unité de style et de peinture qui, avec une moindre discipline, eût été compromise, subsista entièrement, même dans les colorations 1 .
Le Brun n’était pas un coloriste dans le sens actuel de cette qualification, sa couleur est tempérée et parfois trop terne et trop uniforme; l’inconvénient n’avait pas une grande portée, car le peintre laissait aux tapissiers une suffisante liberté dans l’interprétation; nous en pouvons juger