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LES GOBELINS
L’histoire des modèles présente, dans les dernières années du xyiii6 siècle, un intérêt particulier en ce sens que ce n’est plus le prince ou son délégué qui fait les choix, mais bien les élus de la nation ou les ministres responsables. Les hommes de la Révolution accordèrent aux Gobelins une attention très réelle; si, malgré les excitations de Marat, les Manufactures furent maintenues, c’est qu’on sentait bien qu’elles faisaient partie du domaine d’honneur du pays. Le ministre de l’intérieur Paré écrit, le 20 octobre 1793, à David pour appeler son attention sur les Gobelins et lui demander de l’aider à procurer aux « habiles et peu aisés ouvriers » de la manufacture « des originaux plus dignes de leur civisme ». Il pense que les deux tableaux du maître représentant Marat et Lepelletier pourraient être multipliés et placés dans les salles des tribunaux et des assemblées des corps administratifs. « Je t’invite pareillement et en général, ajoute le ministre, à t’occuper des moyens de procurer aux Gobelins, des originaux républicains. Il serait possible qu’un fonds spécial, accordé pour cet objet, fît partie des encouragements qu’il serait convenable de dispenser aux peintres, et ce serait servir tout à la fois et la peinture que tes talents honorent, et que tes soins cherchent à secourir, et un atelier précieux qui en a retracé souvent et avec succès les plus célèbres productions. »
Le ministre ne se rendait pas bien compte de la durée d’un travail de tapisserie; il eût mieux fait, pour multiplier les tableaux de David, de s’adresser à des copistes qu’à des tapissiers, mais l’intention est louable, puisqu’elle devait donner de l’ouvrage aux ateliers; il convient surtout de retenir de cette lettre l’inscription possible au budget des
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dépenses d’un crédit spécial pour les modèles; le ministre a posé ainsi un. excellent principe et il faut lui en savoir gré.
En demandant à David des modèles patriotiques, le ministre était en profond accord avec le personnel de la Manufacture qui, à quelques semaines de là, fut reçu à la barre de la Convention, où il jura de n’employer désormais son talent « qu’à transmettre à la postérité les images des héros et martyrs de la liberté, ainsi que les actions mémorables des Français régénérés et républicains ».
Pour aboutir à des résultats pratiques, la Convention, par un arrêté du 10 mai 1794, décida que « les tableaux qui, d’après le jugement du jury des Arts et Manufactures, avaient obtenu les récompenses nationales seraient exécutés en tapisserie à la Manufacture des Gobelins ». Quelque temps après, le 3o messidor an II, le comité du Salut public nomma « un jury d’artistes pour examiner les tableaux existant aux Manufactures nationales des Gobelins et de la Savonnerie et déterminer ceux qui, à raison de leur perfection, méritent d’être exécutés par les ouvriers de ces manufactures ». Les tableaux présentant des emblèmes et des sujets incompatibles avec les idées et les mœurs républicaines devaient être exclus de l’exécution en tapisserie. Le jury était composé de Prudhon, Ducreux, Vincent, peintres; Percier, architecte; Bitaubé, Legouvé, hommes de lettres; Moitte, sculpteur ; Monvel, acteur et homme de lettres; Belle, directeur des Gobelins; Duvivier, directeur de la Savonnerie. Il procéda avec une grande indépendance; Raphaël, Le Brun et surtout les peintres du xvme siècle, Jouvenet, Coypel, Oudry, de Troy, Boucher, etc., furent en partie sacrifiés tout comme Vieil, Brenet, Doyen, Ménageot, Suvée et d’autres contemporains, y compris Vincent, qui faisait partie de la Commission. Le vote eut lieu sur chaque tableau et fut souvent motivé. Nombre d’ouvrages furent
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rejetés « sous le rapport de l’art » purement et simplement; d’autres « sous le rapport de l’art, quoique le sujet soit digne d’être conservé sous le rapport moral », vu que « le sujet est vraiment philosophique et républicain » ; plusieurs décisions acceptent le sujet mais repoussent le tableau h
La prohibition ne fut pas de longue durée. Beaucoup de modèles exclus furent repris quelque temps après.
Le jury des Arts, pour bien marquer ses tendances, rédi'gea les conditions d’un concours pour les modèles des Gobelins.
« Pour les sujets historiques, il recommande aux artistes de s’inspirer, avant tout, des grandes scènes de la Révolution française, des actions héroïques des guerriers qui, depuis 1789, ont combattu pour le salut de la Patrie.... Il faut rappeler à nos descendants tous les actes de vertu qui, parmi nous et chez les nations anciennes et modernes, ont honoré l’humanité; égayer l’imagination par des sujets agréables, puisés dans la Fable et dans les poèmes qui, depuis tant de siècles, sont en possession de notre estimecouvrir une vérité utile du mode ingénieux de l’allégorie, charmer les yeux, plaire à l’esprit et l’instruire; respecter les mœurs et la sévérité des principes républicains. »
« Voilà ce qui doit animer les artistes qui voudront consacrer leur talent à la régénération de cet établissement qui, sous tous les rapports, réunit l’utilité, l’agrément et la magnificence. »
Mais entre la proclamation et le résultat du concours, il fallait des modèles; le jury se rendit au Muséum et fit choix notamment des œuvres suivantes :
1. Les jugements sont reproduits aux Annexes; ils n’ont jamais été publiés intégralement, je n’ai pas hésité à le faire, car ces documents donnent la note exacte des idées du temps; ils fournissent aussi des indications sur les tableaux et les modèles déposés aux Gobelins.
LES MODELES
L’éducation d'Achille , par Régnault.
La Paix ramenant l'Abondance, l’Innocence se réfugiant dans les bras de la Justice , par Mme Le Brun.
Antiope , par Le Corrège.
Déjanire et Nessus , par Le Guide.
Borée et Orithye , par Vincent.
Terpsichore, par Lesueur.
Le jury visita aussi les ateliers et accepta : chez David, Brutus et le Serment des Horaces ; chez Vincent, Zeuxis choisissant un modèle parmi les plus belles filles de la Grèce ; chez Régnault, la Liberté et la Mort ; dans l’atelier de Lemonnier, il refusa Cléombrote et Chelonis.
Le programme du concours était trop nébuleux. Qu’étaitce en effet que la régénération des Gobelins que le jury appelait de ses vœux? Ce n’était pas certes le retour d’une technique ancienne dont personne ne se préoccupait, c’était apparemment une régénération morale, dont les sujets représentés devaient être l’expression. Mais alors comment concilier les termes d’un programme qui de la vertu austère allait jusqu’à l’allégorie, avec les décisions du Jury qui venait de rejeter de la liste des modèles le Courage des femmes de Sparte , le Départ de Régulus aussi bien que les Amours des Dieux et les Pastorales.
La tentative ne donna pas de résultat et ce n’est qu’en 1880 qu’un concours public eut enfin lieu.
La copie des tableaux était devenue la règle, les modèles ne furent plus qu’une préoccupation secondaire appliquée, sauf de rares exceptions, aux meubles, portières et can-
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tonnières; la question ne reprit une réelle importance qu’en 1848 dans les délibérations du conseil supérieur des Manufactures nationales *. Tout en rendant hommage à la perfection de l’exécution textile, le conseil déplora généralement les choix antérieurs. M. Ingres, dont l’autorité était prépondérante, se laissait toujours dominer par l’idée que la tapisserie avait pour but essentiel de reproduire les œuvres des maîtres, afin de prolonger leur existence; un jour il disait : « Il y a une pensée bien triste qui s’attache à toutes les créations de l’homme, telle que la destruction inévitable qui les attend dans un temps donné; il serait à désirer qu’on s’occupât sans cesse des moyens d’éloigner, sinon de vaincre ce résultat fatal ». Plus tard, il résume comme il suit son impression sur les Manufactures de tapisseries : « En ce qui le concerne, comme faisant partie de la commission chargée de suivre les travaux des Gobelins et de Beauvais, il certifie les notables progrès qu’il a eu occasion de constater et qui, selon lui, sont des gages très rassurants pour l’avenir. Il croit pouvoir en augurer que tous les produits qui sortiront désormais de ces établissements, seront véritablement artistiques, comme sentiment du dessin, de la couleur des modèles, qu’ils formeront en un mot des œuvres complètes. Il cite notamment un travail en cours d’exécution, d’après un tableau de Sébastien del Piombo, et qui offre des résultats admirables. Il ne s’agit donc que de donner de bons modèles pour qu’ils soient reproduits dans toutes les conditons de perfection désirable. C’est un motif pour lui d’insister sur une pensée qui le préoccupe sans cesse, celle d’arracher les chefs-d’œuvre à la destruction; il
1. Le conseil fonctionna jusqu’au mois de novembre 1 85 1 ; il compta parmi ses membres MM. Ingres, Delaroche, Labrouste, Klagmann, Séchan, Feuchère, Badin, Ebelmen, Dieterle, Chevreul, Fleury, de Lasteyrie, Viollet-le-Duc, de Lavenay, duc de Luynes, Lacordaire, Cornu, de Nieuverkerke, Ary Schefl'er, Duban, Muller.
LES MODELES
voit dans ce mode de reproduction un moyen de plus de les perpétuer et de les transmettre à la postérité. Il y verrait en même temps l’avantage de conserver à la Manufacture des Gobelins sa prééminence et le rôle de supériorité qui lui a été si longtemps dévolu. Il pense qu’on pourrait même, sans doute, dans une certaine mesure et à titre de récompense, admettre les œuvres éminentes des artistes vivants à la reproduction par la tapisserie. Cette distinction, nécessairement rare et exceptionnelle, deviendrait une nouvelle source d’émulation et d’encouragement pour beaucoup d’artistes *. »
Il régnait cependant dans le Conseil un courant salutaire, visiblement provoqué par les peintres décorateurs et les architectes. Un cri d'alarme, le premier depuis le funeste usage, fut jeté contre l’imitation des tableaux et le trompel’œil; on proclama que les principes suivis jusque-là étaient faux et que, pour tirer la Manufacture « de l’état de caducité apparente » oü elle se trouvait, il fallait y renoncer au plus vite. Mais les révolutions sont lentes en tapisseries et les commissions sont en général assez disposées aux transactions, de sorte qu’au lieu de trancher carrément dans le vif on s’arrêta à la combinaison que voici, que M. Ingres luimême appuya de son autorité :
L’art de la tapisserie ne doit être considéré qu’au point de vue décoratif. On mettra sous les yeux des artistes chargés de peindre les modèles et des tapissiers, les anciennes tapisseries appartenant à l’État, pour leur indiquer les moyens simples et larges par lesquels on procédait jadis. La fabrication sera dirigée vers l’ameublement et la décora-
1. M. de Chennevières, directeur des Beaux-Arts, donna satisfaction à M. Ingres. En 1876, les Gobelins mirent sur métier V Homère déifié. La tapisserie, de la grandeur de la peinture, est affectée à la Sorbonne. La manufacture de Sèvres a reproduit également la Source et VA ndromède.
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tion des édifices civils et religieux. Aux palais épiscopaux et aux églises seront réservées les reproductions des chefsd’œuvre des maîtres, avec des bordures appropriées aux sujets et aux locaux.
Une partie seulement de ce programme de travaux fut réalisée, mais le principe du modèle spécial fut observé dans une certaine mesure et c’était là le point essentiel. On commanda un modèle pour la Bibliothèque Sainte-Geneviève et une série de portraits pour la Galerie d’Apollon; il est vrai que ces portraits furent peints et exécutés comme des tableaux ordinaires, ce qui fait qu’on les prend généralement pour des peintures à l’huile. Plus tard, ainsi que je l’ai marqué dans le chapitre des Tapisseries, on réussit beaucoup mieux, parce que les modèles furent demandés à des peintres décorateurs et non à des peintres d’histoire.
Depuis 1870 la Manufacture travaille autant que possible sur des modèles spéciaux; mais, je le répète, on est obligé parfois de chercher dans les Musées pour éviter le chômage et pour une autre raison encore. Il peut arriver que les sujets commandés ne comportent pas de figures nues, or la pratique des carnations a toujours été l’une des gloires de la maison et il faut ne pas laisser tomber cette noble spécialité. C’est également pour reprendre la technique sobre et franche des belles époques qu’il importe de donner comme modèles d’anciennes tapisseries.