CHAPITRE XII
LE MUSÉE ET LES COLLECTIONS
La Manufacture possède : un musée de tapisseries; — des modèles en peinture; — des aquarelles d’après d’anciennes tapisseries; — une collection de photographies; — une bibliothèque d’ouvrages sur la tapisserie; — une suite de dessin de Van der Meulen.
Notre musée est, avec la Crocetta de Florence, le seul musée spécial de tapisseries de l’Europe; son organisation administrative est récente, elle date du 3 février 1 88 5 1 ; mais en fait il a toujours existé aux Gobelins un dépôt de tapisseries; on les exposait momentanément dans les galeries pour les visiteurs de marque, elles figuraient dans les maisons royales et dans les cérémonies publiques 2, on les
1. Le musée est ouvert au public les mercredis et samedis, de i à 3 h. Sur demande, les artistes peuvent y travailler tous les jours; nous mettons aussi à leur disposition tous les documents que nous possédons : modèles de tapisseries, photographies, livres, etc.
2. Nous possédons une gravure montrant un échafaudage dressé pour le feu d’artifice tiré à l’occasion de la naissance du duc de Bourgogne, on y voit quelques tapisseries de la suite de l’ Histoire du Roy
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envoyait à l’étranger pour rehausser l’éclat des fêtes des représentants de la France, puis elles faisaient retour à la Manufacture.
En 1699 les tapisseries des Gobelins furent exposées dans le grand salon du Louvre; cette coutume fut suivie au xvme et au xixe siècle.
A l’occasion de la Fête-Dieu, les plus belles pièces disponibles étaient accrochées dans la rue Mouffetard à l’entrée de la Manufacture et dans l’intérieur de ses cours, c’était alors une véritable exposition publique; en 1746 par exemple elle était composée, entre autres, des tentures suivantes :
Les Anciennes Grandes Indes. — Les Saisons. — La Galerie de Saint-Cloud. — Les Arabesques de Raphaël. — L’Histoire du Roy. — Les Chambres du Vatican. — Les Éléments. — Les Mois de Lucas.
Le développement linéaire de ces tapisseries était d’environ 65o mètres; l’affluence du public était considérable et nécessitait la présence de six gardes-françaises et d’un caporal pour maintenir l’ordre et de plusieurs « mouches » pour empêcher les voleurs d’exercer leur industrie. Dans l’aprèsmidi le Tout-Paris élégant arrivait en carrosse; trois brigades de maréchaussée étaient nécessaires pour organiser les files.
Un des premiers catalogues que j’ai trouvé des tapisseries exposées en permanence dans les galeries de la Manufacture est de l’an XII; c’étaient des ouvrages d’après Vien, Vincent, Ménageot, Suvée, Brenet; on y remarque cependant quelques rares pièces d’après Desportes, de Troy, Ch. Coypel et Boucher, mises sans doute en place pour remplir les vides, car on les regardait alors comme des productions mignardes et de mauvais goût; de Raphaël, dont la Manufacture possédait plusieurs tapisseries importantes, il n’est même pas question.
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Nous avons peine à comprendre aujourd’hui le dédain qu’il a été de bon ton d’afficher, jusque dans ces derniers temps, à l’égard des ouvrages qui, de la fin de l’antiquité jusqu’au xvie siècle, ont jalonné la route des arts; mais ce qui paraît encore plus étrange, c’est l’ignorance extrême de l’histoire de la tapisserie qui régnait aux Gobelins au commencement de notre siècle, et le mépris que les chefs professaient même pour les tapisseries de la Renaissance. Nous en trouvons le témoignage dans un rapport de l’an VIII écrit par le directeur de l’établissement; le rédacteur commence par assurer que les plus anciennes tapisseries furent fabriquées en Angleterre et en Flandres sur les cartons de Raphaël et de Jules Romain ; il ne sait même pas qu’il existait des fabricants de tapisseries avant le xvic siècle; il veut bien reconnaître que les cartons des maîtres italiens ont un caractère grandiose, mais il se hâte d’ajouter que si les tapisseries exécutées d’après ces cartons n’ont pas eu « le mérite de cette foule de couleurs qui étonne dans celles qui se fabriquent aujourd’hui », c’est évidemment la faute des teinturiers qui n’avaient pas « les nuances complètes formant de véritables claviers oculaires », de sorte que « ces premières productions de l’enfance de l’art ne sont ainsi que des dessins coloriés et n’ont pas le charme des véritables tableaux ». Faut-il s’étonner après ces appréciations de l’administrateur de la Manufacture que les Actes des Apôtres d’après Raphaël, depuis longtemps aux Gobelins, aient été relégués loin des galeries d’exposition, enroulés dans quelque coin et déroulés seulement pour servir de bâches lorsque les maçons réparaient les ateliers, car telle a été la fonction du Martyre de saint Etienne, de la Conversion de saint Paul , d ''Elymas frappé de cécité , aux armes de Claude de Bellièvre, archevêque de Lyon de 1604 à 1612, qui occupent aujourd’hui les places d’honneur de nos galeries.
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Le musée des Gobelins n’a jamais eu un budget normal d’acquisitions et il a subi plus qu’aucun autre les outrages de la mode, de la politique et de la guerre civile et de la sottise humaine.
A l’occasion de la plantation d’un arbre de la liberté dans la cour d’honneur, Belle (Augustin), directeur de la Manufacture, fit brûler en février 1793 une série de tapisseries parmi lesquelles se trouvait La visite du roi aux Gobelins , d’après Le Brun, plusieurs Portières et une suite de Chancelleries .
Sur les 190 tapisseries incinérées en 1797 par ordre du Directoire pour en retirer l’or, huit provenaient de la première Manufacture des Gobelins et quatre de la Manufacture de Louis XIV ; l’incinération totale donna 66 000 francs !
La Commune de 1871 nous a été fatale : dans la nuit du 24 mai des mains criminelles mirent le feu aux Gobelins; 63y pièces périrent dans les flammes; selon l’inventaire elles se décomposent ainsi :
Pièces fabriquées avant 1 83 1 597
— fabriquées de 1 83 t à i852 i3
— fabriquées de i852 à 1870 23
— en cours au 4 septembre 1871 4
Toutes ces pièces n’avaient évidemment pas la même importance : 410 environ étaient des fragments divers, des chiffres et des monogrammes sans valeur d’art et de fort peu de valeur commerciale; le reste peut se diviser comme il suit :
Meubles 10 pièces.
Ornements sacerdotaux 4 —
Portières cantonnières, pentes, termes, etc. 57 —
Bordures et alentours 20 —
Portraits 16 —
Fragments de portraits 3 —
Fragments de tapisseries -3 —
Tapisserie?. 94 —
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Raphaël, Jules Romain, Le Brun, Desportes, Coypel, de Troy, Parrocel, Boucher, Taraval, Vien, Vincent, Belle, Lemonnier, Snyders, Guérin, Ménageot, Le Doyen, Callet, Steuben, Gérard, Debret, Horace Vernet, Meynier, Le Titien, Le Guide, Alaux et Couder, Steinheil, Baudry, Dieterle, Chabal-Dussurgey, Godefroy et d’autres peintres furent victimes de cette inexplicable barbarie.
Le musée a été reconstitué au moyen des tapisseries échappées à l’incendie, de prêts du Mobilier national, d’achats, de dons, de legs et d’attributions de produits modernes de la Manufacture. Sans doute il y a des lacunes dans cette collection, mais, telle qu’elle est, elle offre à ceux qui se livrent à l’étude ou à la culture de la tapisserie un champ de travail unique dans Paris; nous partons en effet des premiers siècles de notre ère pour finir avec nos contemporains, en passant par tous les pays de production. L’histoire des tapisseries du musée serait donc celle de la tapisserie même; je dois me contenter par suite d’appeler l’attention sur quelques ouvrages particuliers.
Quelles sont les plus anciennes tapisseries connues? Je parle d’ouvrages réels, tangibles, et non de tapisseries décrites ou figurées par les écrivains ou les artistes. Jusque dans ces dernières années l’ancienneté extrême était accordée à des fragments du xie ou du xne siècle provenant de l’église Saint-Géréon de Cologne; mais aujourd’hui les tapisseries coptes priment celle de Cologne, elles ont été découvertes en Egypte dans ces dernières années; notre musée en possède une suite intéressante provenant de l’hypogée d’Akhmim. Ce sont bien réellement des tapisseries de haute lisse fabriquées sur un métier à peu près semblable à celui des Gobelins; seulement elles ne forment pas tentures, elles constituent en général des parures de vêtements, cols, manchettes, segments, galons de costumes civils et religieux et à ce titre
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il me semble qu’elles pourraient servir de modèles à la broderie, à la passementerie et à l’industrie des tissus imprimés ; sans aucune exception, les tapisseries coptes sont très harmonieuses de ton et d’un dessin ingénieux, délicat et quelquefois bizarre; celles qui paraissent les plus anciennes sont peut-être du 11e ou du iiic siècle, en tout cas elles représentent des motifs antiques, aussi bien dans l’ornement que dans les sujets, tels que Persée et Andromède, le Centaure jouant de la cythare; les plus récentes vont peut-être jusqu’au îxe siècle; leur style rappelle à peu près les mosaïques de Ravenne; il ne s’explique pas toujours très bien; on y sent l’influence de l’Orient, mais non celle de l’Egypte, qui ne se révèle que par certains animaux particuliers au pays, comme le lièvre à longues oreilles par exemple. Les tapisseries coptes sont d’une qualité technique très remarquable autant pour le tissu que pour les couleurs dont la solidité est supérieure; elles donneront lieu à des publications spéciales1; déjà elles figurent dans plusieurs musées de l’Europe et je suis surpris que l’industrie n’en ait pas encore tiré parti; il y a beaucoup à prendre dans ces documents aussi bien pour le vêtement que pour la mosaïque et la marqueterie.
Le fac-similé de la tapisserie de Saint-Géréon de Cologne serait aussi un type intéressant à reproduire par la céramique de revêtement et le papier peint; c’est un griffon terrassant un bœuf comme motif principal, des masques de lions, des anneaux; l’exécution est à teintes plates et ne présente pas de difficultés. J’en dis autant d’un carré allemand du xivc siècle qui est une sorte de coussin avec des cerfs adossés à un arbre; rien de plus simple que cette composition absolument conventionnelle à tons francs et posés
i. Voir, dans la Galette des Beaux- Arts du icr avril 1887, un rapide article que j’ai écrit pour prendre rang; depuis j’ai publié les Tapisseries coptes, avec i5o reproductions.
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à plat, bien dans le goût des trecentistes. Les quatrocentistes , dont le nombre augmente visiblement, trouveront dans le musée Y Annonciation et la Salutation angélique qu’Albert Goupil a généreusement légués aux Gobelins; c’est bien l’âge d’or de la tapisserie que ce xve siècle si fertile et si beau ; cependant vers la fin de la période, la préoccupation d’imiter la peinture semble déjà s’emparer des ateliers de tapisseries des Flandres; si nos deux tapisseries n’ont pas la valeur d’art de la Vierge glorieuse de 1485, le chefd’œuvre du temps, provenant de la collection Davillier, maintenant au Louvre , elles n’en sont pas moins des ouvrages très remarquables, utiles à consulter pour la technique, les costumes et les détails du mobilier et de l’architecture.
De la même époque nous possédons deux pièces d’une suite de onze qui était avant la Révolution à l’abbaye du Ronceray à Angers : le Miracle du Landit , l’une d’elles, montre une réunion de prélats dans la plaine du Landit, dans le fond l’église de Saint-Denis d’un côté et de l’autre un monument ayant de l’analogie avec le Palais de Justice de Paris; on ne peut être plus exigeant pour les tapissiers du xvc siècle que pour les graveurs du xvme qui, dans les vues de Paris, mettaient la tour de Nesle à Chaillot et les moulins de Bercy contre le Pont-Neuf. Les tapisseries de l’abbaye du Ronceray ont des inscriptions en langue française, je les crois cependant flamandes par comparaison technique avec le don de M. Spitzer, Louis XI levant le siège de Salins , pièce de la tenture de Saint- Anathoile, terminée à Bruges en i5oi dans l’atelier de J. Sauvage. Des ateliers français du commencement du xvic siècle nous avons une verdure à personnages, les Bergers , et le Concert ayant appartenu à la famille de Rohan, qui pouvait l’avoir commandé de i5 2o à 1 5 2 5 , c’est-à-dire vers la fin d’une période dans l’histoire
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de notre art. A la place de ces personnages superposés sans aucun souci des plans, de ces charmantes fictions, de ces naïvetés, de ces accents libres et francs qu’affectionnaient les primitifs et dont le Concert offre un type excellent, les tapissiers, sous l’influence irrésistible des peintres italiens, mettront sur métier des compositions savantes et correctes, qui les amèneront insensiblement à cette erreur funeste pour la tapisserie décorative qui consiste à prendre pour la perfection de l’art la reproduction absolue des tableaux.
Le xvie siècle flamand est représenté par ses qualités et aussi par des pièces, scènes historiques ou mythologiques, résultant de l’exploitation commerciale des ateliers dont le principal mérite était le bon marché; ce n’est cependant pas cette condition qui a dû guider le fastueux Foucquet dans l’acquisition qu’il fit des réductions des Actes des Apôtres , dont il nous reste quatre pièces. Lors de l’arrestation à Nantes du surintendant, Louis XIV fit dresser au château de Vaux, le 1 3 septembre 1661, un inventaire qui porte l’article suivant : « Plus six pièces de tapisseries ayant deux aulnes deux tiers de cours chacune, sur une aulne et deux quart de hault, ou environ, représentant les Actes des Apostres . » Après la saisie les tapisseries furent sans doute envoyées aux Gobelins, car en 1 66 5 Le Bernin les examina pendant la visite qu’il fit à la Manufacture et dit : « Cela est toujours beau, quoique médiocrement exécuté. » Le Cavalier eût pu en dire autant, avec plus d’énergie même, de bien d’autres répétitions flamandes de la célèbre tenture.
L’art français du xvie siècle peut tirer orgueil de la manufacture de Fontainebleau dont le musée possède quelques ouvrages; notre du Cerceau était un grand artiste, les tapisseries nées sous son influence sont vraiment des tentures décoratives; tout est élégant, fin, distingué dans ces dispositions de fleurs, de chimères, de consoles, de stipes, de gro-
L’École française, par M. L.-O. Merson.
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tesques, formant sur des fonds unis l’alentour très développé des médaillons où la figure humaine ne tient qu’un rôle secondaire. Beaucoup d’entre nous regrettent que le genre ait si tôt été abandonné et surtout qu’il n’ait pas été repris; mais je me console, on y reviendra tôt ou tard et s’il ne dépendait que de moi, ce serait dès demain; du coup notre production serait doublée l.
Le musée garde deux pièces des Métamorphoses d'Ovide d’après Battista Dosso, tissées à Ferrare dans l’atelier de Karcher, que le duc Hercule II fit venir des Flandres; voici encore de la vraie et de la bonne décoration textile sans prétention aucune d’être prise pour de la peinture; il me semble que les types de Ferrare comme ceux de Fontainebleau pourraient être étudiés avec fruit par les industries de tissus d’ameublement.
Sans nuire à la fondation de Louis XIV, il est permis d’admirer la première manufacture desGobelins et les fabriques de Paris du xvne siècle. Avec des peintres comme Simon Vouet, Antoine Caron et Lerambert, et des tapissiers comme les Comans et les de la Planche on pouvait être rassuré; le Sanglier de Calydon , Elie montant au ciel , le Sacrifice d’ Abraham que nous possédons sont de magnifiques ouvrages, sobres et nobles, qui dépassent certaines tapisseries de Le Brun; mais tout dans les fabriques de Paris n’avait pas une semblable valeur. Il nous reste par exemple une pièce de V Histoire de saint Crépin et de saint Crépinien. La tenture de quatre pièces avait été exécutée dans l’atelier de la Trinité en 1 6 3 5 pour la chapelle des cordonniers dans la cathédrale de Notre-Dame et aux frais de la corporation. A l’époque de la Révolution la tenture fut enlevée de l’église par crainte de la fureur popu-
i. La tenture la Comédie française actuellement sur métier et le modèle commandé YEcole française , son: dans ce parti.
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laire et déposée aux Gobélins, qui semblaient n’avoir jamais rien à redouter de l’émeute ; trois pièces sur quatre périrent dans l’incendie de la Commune le 24 mai 1871. Quoique d’après Lerambert, le dessin est en général très lâché et quelquefois même il présente des aberrations choquantes; c’est qu’un bon modèle ne suffit pas, il faut en surveiller l’exécution et défaire sans scrupule les parties mal faites.
Dans Y Avare de Molière, Harpagon dit : « Et pour mille écus restants, il faudra que l’emprunteur prenne hardes, nippes, bijoux, dont s’ensuit le mémoire : Premièrement un lit de quatre pieds, à bandes de point de Hongrie; plus un pavillon à queue, d’une bonne serge d’Aumale rose sèche, avec le molet et les franges de soie; plus une tenture de tapisserie des Amours de Gombaut et de Macé. » De cette tenture souvent répétée, le musée possède une pièce, les Joueurs de tiquet\ elle ne provient pas de l’ancien fonds, mais d’une acquisition; il est évident qu’elle faisait partie de la série inscrite vers 1725, dans l’un des inventaires du mobilier de la couronne, en ces termes : « Une tenture de tapisserie, laine et soye, manufacture des Gobélins, représentant les noces de Gombaut et de Macée, dans une bordure fond rouge à rainceaux et grotesques, aïant à chaque milieu un camayeu de paysage et à chaque coin un chien; la tenture en sept pièces contenant vingt-trois aulnes de cours sur trois aulnes de haut, doublée de toille par bandes : 23 aulnes sur 3 aulnes. » Les Joueurs de tiquet sont très supérieurs à notre pièce de la tenture de Saint Crépin et saint Crépinien , tant pour la composition que pour le travail technique.
Je n’ai pas à parler des tapisseries du musée fabriquées aux Gobélins depuis Le Brun jusqu’à nos jours. Elles sont connues et résument tous les genres qui ont été successivement à la mode; les artistes trouveront dans les galeries et
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les magasins ■ — car la place nous manque pour sortir tout à la fois — des éléments complets pour l’étude des bordures, question difficile entre toutes celles qui se rattachent à Part de la tapisserie.
Des fabrications étrangères nous possédons : des Flandres du xviic siècle les Actes des Apôtres déjà notés et diverses pièces de Y Histoire de France ; du xviii0 siècle, deux ouvrages d’après Teniers de Patelier bruxellois de Van der Borcht, légués par M. His de Butenval; une pièce de Dresde, quelques petits ouvrages de Rome, de bons types de Patelier de Santa Barbara de Madrid d’après Goya et Corrado, d’une coloration très chaude; Pextrême Orient est représenté par des tapisseries chinoises données par M. Vapereau et par M. Collin de Plancy et par une tapisserie japonaise.
Nous sommes beaucoup moins riches en tapis et en tentures de velours qu’en tapisseries, mais nous avons le plus beau tapis persan de la collection Goupil légué au musée par son propriétaire; c’est un ouvrage hors ligne comme dispositions, coloris et exécution; malgré Pextrême habileté de nos artistes de la Savonnerie nous ne pourrions pas reproduire ce chef-d’œuvre; de l’ancienne fabrication française, il nous reste un panneau montrant Louis XII 1 et sa famille exécuté en 1649 à Patelier du Louvre par Pierre Dupont, et l’un des grands tapis de la galerie du Louvre fait à la Savonnerie de Chaillot au xvne siècle; cette pièce est le type des tapis de cérémonie, elle faisait partie d’une série de 93 pièces.
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Les modèles traités aux Gobelins proviennent ou de prêts temporaires consentis par les administrations, les musées et les particuliers, ou de commandes faites par la Manufacture; lorsque les tapisseries sont terminées, les modèles sont restitués ou déposés dans les musées ou enfin mis en magasins; qu’on ajoute à ces causes de dispersion le peu de soin qu’on prenait jadis des toiles et l’on comprendra que notre réserve est bien loin de représenter même une faible partie de la fabrication. Mais si le plus grand nombre des modèles nous manque, il en reste cependant une quantité très respectable, surtout pour la partie des meubles, des alentours, des bordures, des cantonnières, des lambrequins et d’autres garnitures.
Il ne m’est pas possible d’établir ici une nomenclature même sommaire de cette accumulation de toiles dont un grand nombre est en fort médiocre état; je ne puis qu’indiquer ce dépôt aux dessinateurs, ils y trouveront des modèles de sièges, de canapés, de paravents, de garnitures de lit, représentant les genres à la mode depuis Tessier et Jacques, qui ont peint pour Louis XV, jusqu’à MM. Godefroy, Dieterle et Chabal-Dussurgey, qui ont fourni des toiles à la manufacture il y a une vingtaine d’années.
En dehors des meubles, on pourra consulter avec fruit, entre autres, les entourages composés par Le Maire le Cadet pour la tenture de Don Quichotte, et par Gravelot pour les tapisseries exécutées à l’occasion du mariage du Dauphin avec la princesse de Saxe. Dans le plus grand nombre de bordures, l’imitation du bois mouluré et doré domine comme si elle résultait d’un principe décoratif; je crois.
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qu’il n’y avait là aucun principe, mais un simple parti pris résultant de l’indifférence d’abord, puis d’une sorte de connivence avec les entrepreneurs de tapisseries qui confiaient ces travaux faciles à des apprentis moins payés que les tapissiers.
Quelle que soit la pauvreté relative de ces bordures, je ferais mieux de dire de ces cadres, il faut reconnaître cependant qu’elles étaient arrangées avec goût et que les accessoires, les fleurs surtout, étaient disposés avec élégance et dans un sentiment bien français. Du reste ces peintres, Tessier, Jacques, Lemaire le Cadet, Bolkamf, inconnus au dehors et presque ignorés maintenant à la Manufacture, connaissaient leur métier; les fleurs sont dessinées, écrites même avec clarté, sans sécheresse et peintes presque sans modelé avec des tons francs et lumineux sans le moindre empâtement; ces peintres savaient les conditions que doit remplir un modèle pour être interprété en tapisserie; ils travaillaient, en un mot, pour des tapissiers dont ils partageaient l’existence, ce qui est une excellente condition pour bien faire h
La suite de nos aquarelles est, à quelques numéros près, l’œuvre de M. Ch. Durand, qui dans ce travail a montré beaucoup de talent et une rare conscience; ses aquarelles sont parfaites d’exécution et de fidélité, il les a traitées en artiste ayant longtemps pratiqué la tapisserie à la Manufacture. La série commence au xie siècle et se poursuit jusqu’au xvme à travers les Flandres, la France, la Suisse,
i. J’ai établi la liste complète des modèles formant le fonds des Gobelins, pour l 'Inventaire des richesses d'art de la France , publié par la direction des Beaux-Arts.
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l’Orient et l’Italie; ce sont quelquefois des ensembles, mais le plus souvent des fragments, des détails et surtout des bordures. Les dessinateurs d’alentours, de cadres et de reliures, les peintres d’ornements, les érudits peuvent utilement consulter ces ouvrages.
La Manufacture possède environ 2000 photographies et gravures ayant trait à la tapisserie; cette collection s’augmente incessamment.
Il en est de même de notre bibliothèque spéciale; elle contient des livres, des plaquettes et des catalogues sur la tapisserie; nous la complétons autant que possible.
Nous conservons une suite de documents classés sous le titre de Dessins de Van der Meul en *; ce sont des vues de pays et de villes, des batailles, des épisodes de siège, des escortes, des exercices militaires, dessinés à l’encre, à la sanguine, à l’aquarelle, à la mine de plomb et à la pierre noire. Toutes ces pièces — elles sont au nombre d’environ 240 — ne sont pas de la même main ni de la même époque, mais la très grande masse date du règne de Louis XIV et appartient à Van der Meulen; quelques morceaux sont de J. -B. Martin, de Sauveur Le Comte et d’un artiste que Van der Meulen appelle mon homme ; je 11’ai pu jusqu’à présent déterminer avec quelque certitude d’autres auteurs. Ce portefeuille n’a rien de commun avec la tapisserie, ce sont généralement des études d’après nature et des dessins au net pour servir à des tableaux et à la gravure; l’existence de ce dépôt aux Gobelins tient uniquement à la présence à la Manufacture de Van der Meulen et à ce qu’après sa mort personne n’a réclamé la propriété de ces ouvrages. Van der
1. Une partie des dessins est exposée dans une salle spéciale du Musée.
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Meulen et Martin ont accompagné Louis XIV dans plusieurs de ses campagnes, mais il ne semble pas qu’ils aient eu beaucoup à se louer de la générosité du monarque; car Van der Meulen, du moins, se plaignit souvent de n’être pas payé et de ne pouvoir rentrer dans les dépenses que lui occasionnaient les frais de gravure et de voyage.
Nous avons consolidé et catalogué ces dessins aussi bien que possible afin de les tenir à la disposition des peintres qui s’occupent des campagnes de Louis XIV; quoique les documents sur cette époque abondent, je crois qu’on pourra avoir recours à notre portefeuille pour tout ce qui a trait principalement au nord de la France, aux Flandres, à l’Alsace, à quelques parties du Rhin et de la Franche-Comté et à divers châteaux et palais royaux.
Les dessins d’après la nature sont empreints d’une grande sincérité; les rendus sont parfaits et d’une telle précision qu’on pourrait calculer la hauteur des clochers et les saillies des bastions; l’ensemble constitue une œuvre très remarquable et digne de sortir de l’oubli qui la couvre depuis près de deux siècles.