‹ La Manufacture nationale des GobelinsChapitre 4 sur 56 · A SON AMBASSADEUR · texte numérisé non relu

A SON AMBASSADEUR

L’ambassadeur, le duc de Créqui, avait été insulté par la garde corse; une pyramide fut élevée à Rome en 1662 avec une inscription marquant l’outrage et la satisfaction; quelques années après, le monument fut supprimé par égard pour la cour de Rome, mais le roi ordonna à Le Brun de reproduire la scène des excuses dans une tapisserie.

Louis XIV en tenue de cérémonie, coiffé du chapeau à

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plumes, l’épée au côté et la canne dans la main, est assis dans un fauteuil; il se tient droit, attentif, mais sans arrogance; devant lui le cardinal assis sur une chaise lit la lettre du pape, il est légèrement incliné en avant mais sans humilité. La suite du roi et celle du légat assistent à l’audience; le nombre de ces personnages atteint trente-sept figures en pied, en buste ou en tête seulement. La scène se passe dans la chambre à coucher de Louis XIV, décorée avec toute la somptuosité et le caractère de l’époque, de tentures, de marbres, de boiseries, de pièces d’orfèvrerie et d’un tapis de la Savonnerie au chiffre du roi.

La composition peut être regardée comme le chef-d’œuvre du maître; les détails bien que très soignés ne nuisent nullement à un ensemble grand et noble.

La technique est parfaite, elle résume l’art des Gobelins au xviie siècle : je l’ai étudiée avec d’autant plus d’attention que mon goût personnel me porte vers une exécution aussi simple et aussi sommaire que possible; mon analyse a été minutieuse, je vais la concentrer et l’abréger autant que faire se peut.

Il faut d’abord s’entendre sur la valeur des expressions usitées à la Manufacture. Le mot ton appliqué aux couleurs désigne les modifications qu’une couleur, prise à son maximum d’intensité, est susceptible de recevoir de la part du blanc ou du noir; le mot gamme s’applique à l’ensemble des tons d’une même couleur ainsi modifiée; la couleur pure est le ton normal de la gamme ; le mot nuance est donné aux modifications qu’une couleur peut recevoir par l’addition d’une petite quantité d’une autre couleur.

Pour tisser Y Audience du Légat les tapissiers ont employé 14 1 tons, plus des fils d’or et d’argent; ces 141 tons appartiennent à 40 corps de couleurs différentes. En d’autres termes, la palette de travail était limitée à 143 éléments

dont 83 de laine, 58 de soie, 1 d’or et 1 d’argent. C’est pour me conformer à l’usage que je dis fil d’or, en réalité le fil d’or employé dans la tapisserie est un fil d’argent recouvert d’or dans une très faible proportion1.

Si maintenant je prends quelques personnages et divers objets séparément, je trouve que pour Louis XIV le tapissier a mis en œuvre 5 5 éléments, or et argent compris, ainsi répartis :

Carnations 2 10

Cheveux et chapeau 5

Chemise et rabat 5

Veste et haut-de-chausses g

Plumes de chapeaux, rubans des habiis, bas et

baudrier 14

Souliers 6

Semelles et talons 6

Le cardinal, plus simplement vêtu, n’a exigé que 32 éléments.

Un évêque vu de dos et drapé dans un superbe manteau a été fait avec 29 éléments :

Chairs 8

Cheveux 4

Bonnet 3

Col et manche 5

Robe 4

Manteau 5

Le manteau est un chef-d’œuvre de tapissier; du grand clair des plis qui est presque blanc, à l’obscur qui est bleu

1. Voici la composition exacte des plus gros fils d’or trouvés dans Y Audience du Légat pour un poids de 494 : soie, 157; argent, 3io; cuivre, 024; or, oo3.

2. On a dit que dans les carnations de Le Brun il n’y avait que trois gammes de couleur : hommes, femmes et enfants; -je n’ai constaté la justesse de cette assertion dans aucune des tapisseries d’après Le Brun, mais j’ai reconnu cette division dans les cartons des Actes des apôtres de Raphaël.

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violet foncé, il n’a que 3 passages; l’effet est surprenant d’harmonie et de force.

Les pentes brodées d’or et d’argent du baldaquin du lit ont été traités avec 9 éléments; les spirales et les oves de l’ornement avec 6.

U Audience a été remise sur métier en 1890, elle est exécutée d’après la tapisserie même et selon la technique du xviie siècle; je puis dès à présent assurer que cet ouvrage sera aussi splendide que l’œuvre originale qui fut présentée à Louis XIV.

Après l’arrêt des travaux en 1694 une vingtaine de tapissiers s’engagèrent dans l’armée, autant rentrèrent dans les Flandres et d’autres enfin s’en allèrent à la Manufacture de Beauvais; là, sous la conduite de l’entrepreneur Behagle, ils exécutèrent une suite de 5 pièces, les Conquêtes de Louis XI V, qu’on a souvent, pour cette raison, attribuée aux Gobelins.

Les beaux jours de la Manufacture sont passés; elle va maintenant subir de longues périodes d’hésitations, de craintes et de misères. Les successeurs de Le Brun n’auront plus son autorité, les ateliers fréquemment sans direction morale seront livrés aux caprices et aux hasards; le désordre qui va régner en France atteindra les Gobelins; ils souffriront de la disette d’argent comme les autres services publics, mais le renom que la maison a su acquérir est si haut que les faiblesses et les erreurs ne prévaudront point; en dépit de tout elle sera toujours la grande Manufacture.

Parmi les modèles repris ou nouveaux, on trouve les Enfants jardiniers de Le Brun. et deux suites très remarquables : les Triomphes des Dieux en 8 pièces peintes par

Noël Coypel et désignées précédemment sous le nom à? Arabesques et plus tard, vers 1702, les Portières des Dieux de Claude Audran.

Les Triomphes ne sont pas d’invention française, ils résultent, tout au moins pour les deux pièces qui ont servi de type à Coypel, de tapisseries flamandes d’après Mantegna, croit-on; mais ce n’est pas là une dérogation aux usages, car nous avons vu, dès les débuts de la Manufacture, Raphaël, Jules Romain, Lucas de Leyde, et le peintre des Indes mis à contribution. Cette tenture des Triomphes est merveilleuse : sur un champ partagé en fonds et en contrefonds de couleurs différentes, le dieu apparaît sur un piédestal disposé dans un svelte pavillon à jour; autour de lui groupées en divisions symétriquement marquées par des cadres, des stipes, des rinceaux, des colonnettes et des portiques garnis de fleurs, se développent les scènes mythologiques appartenant à la divinité; nous sommes ainsi sous la séduction de l’idéal pur et d’une convention décorative parfaite. L’exécution est digne des sujets, sobre, claire et d’une extrême franchise; les Triomphes sont une joie pour l’esprit et une fête pour le regard, ils constituent l’expression la plus complète de l’art de la tapisserie depuis la Renaissance; on doit regretter qu’ils n’aient pas été comme d’autres ouvrages, inférieurs cependant, l’objet de répétitions continues.

Il ne faudrait pas attacher une idée de défaveur à la désignation de Portières donnée à des ouvrages de moindre développement : les Portières sont des tapisseries complètes, pouvant aussi bien décorer les murs que draper les vantaux d’une porte. Les modèles de Claude Audran, appelés aussi les Mois grotesques, sont, ainsi que les Triomphes, consacrés à une divinité; la figure humaine, comme dans la grande tenture de Coypel, n’est plus qu’un élément

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décoratif, elle plane au centre de la composition dans un léger édifice aérien dont l’alentour très développé montre, sur un fond lumineux à deux couleurs, des Amours, des consoles drapées, des vases, des trophées d’attributs, des bestioles, des rinceaux, des chutes de fleurs disposées dans le

L’Histoire de Psyché, par Jules Romane.

Le bain de V Amour avec Psyché.

goût de la Renaissance, mais avec un sentiment de distinction et d’élégance très français. Les Mois grotesques d’Audran, ainsi qu’une autre suite du maître, les Mois, à bandes ou à pilastres conçus dans le même caractère, ont été par les tapissiers traités en clair comme il convient à toutes les tentures et particulièrement aux ouvrages de demi-caractère; leur succès affirmé dès le début s’est maintenu et sons

Louis XVI la basse lisse en décorait encore les petits appartements de la reine.

Pendant dix ans, on attend des modèles nouveaux, et ce temps d’attente ne sera pas unique. Enfin, en 1711, on obtient Y Ancien Testament par A. Coypel et le Nouveau Testament par Jouvenet et Restout, mais le charme est rompu; avec Jouvenet — dit le Grand cependant — ses effets de théâtre, son clair obscur et sa mauvaise couleur, on est sur le premier degré de la décadence; jusqu’alors le peintre avait travaillé pour le tapissier; Jouvenet et Restout peignent pour eux sans se préoccuper des exigences de l’interprétation ; mais on était fatigué de tourner toujours dans le même cercle de modèles et on prend tout pourvu que ce soit nouveau : les Chancelleries le prouvent surabondamment. En 1715 on est derechef en peine, on attaque alors la facile besogne des Chancelleries', ce sont des tentures de 6 à 8 pièces que le roi donnait aux chanceliers 1 ; selon l’appartement qu’elles devaient décorer, chambre du sceau, salon ou antichambre, les tapisseries étaient plus ou moins importantes; généralement elles montraient, sur un fond bleu fleurdelisé, les armes du roi surmontées d’un pavillon porté par des anges ou soutenues par des dames le glaive et les balances dans les mains; aux angles des bordures on tissait les armes du chancelier. L’origine de ces concessions était ancienne, on la trouve en 1 53y et dès 1686 on faisait des Chancelleries à la Manufacture royale de Beauvais; quoique pour les Gobelins ce fût une bien mince occupation, il y eut quelquefois 10 à 12 Chancelleries sur les métiers.

1. Les chanceliers Pontchartrain, Voisin, Machault d’Arnouville, d’Aguesseau, d’Argenson, d’Armenonville , Chauvelin, Lamoignon notamment reçurent des Chancelleries. La grande chambre du Palais était en 1758 décorée d’une tapisserie dans le genre des Chancelleries exécutées aux Gobelins en 1722, d’après Restout.

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Les Métamorphoses , par Delafosse, Bertin, Boullogne le Jeune, viennent en 1714, suivies en 1718 par Y Iliade d’A. Coypel.

Dix années s’écoulent ainsi sans grand honneur; heureusement qu’on ne cesse de travailler sur les Indes , les Mois grotesques , les Portières du Char, de Mars et des Renommées qui fourniront de la besogne longtemps encore, et que, de 1724 à 1727, on reprend, sur commande de la famille de Béthune-Charost peut-être, les Belles Chasses de Guise , autrefois les Chasses de Maximilien exécutées déjà au xviie siècle sous le nom de Chasses avec les mois de Vannée sur des tapisseries flamandes d’après Van Orley. C’est encore une merveille de tapisserie que cette tenture lumineuse, simple, énergique; sa technique, qui est mon idéal, contraste singulièrement avec le fondu et la mollesse du Nouveau Testament et de Y Iliade’, elle prouve l’extrême souplesse du talent des tapissiers, qui sans difficulté aucune passent d’un genre à un autre quelle que soit la distance, mais elle indique aussi que les ateliers étaient abandonnés, que chacun y travaillait comme il l’entendait et que les bons exemples ne portaient pas.

Le duc d’Antin avait commandé en 1723 pour son usage personnel une suite de Don Quichotte à Ch. Coypel ; la tenture eut un tel succès que le roi l’acheta à son cousin en 1727. Cette résolution fut une bonne fortune pour les Gobelins qui montent aussitôt cette suite distribuée non en 21 ou 23 sujets, mais en 28; elle resta presque en permanence jusqu’à la Révolution et fut répétée avec des alentours différents dont le plus important est de Lemaire le Cadet.

La tenture s’éloigne des données ordinaires; le centre de la composition est tenu par un cartouche encadré dont les lignes sont adoucies en chef par le paon triomphal

et les montants par des guirlandes de fleurs; à la base, le cadre repose sur un écusson, des armures, des drapeaux, des fleurs, des chiens et des moutons; sur le champ en damas sont pendus des médaillons fleuris et des chutes de fleurs rompues par des singes la lance à la main; la bordure est simple comme elle doit hêtre lorsque les alentours sont développés, elle est du genre appelé alors mosaïque. L’alentour a cette particularité que les dimensions peuvent en être modifiées selon la convenance, au moyen de rallonges introduites à la manière d’une coulisse; la composition générale est si bien entendue qu’avec ou sans les rallonges l’harmonie subsiste. Dans les cartouches Ch. Coypel a représenté les aventures de Don Quichotte, avec la légèreté de touche et d’esprit particulier à notre race; le héros est comique, mais il n’est pas ridicule; il reste sympathique comme Cervantès l’a voulu. Voilà donc une tenture bien à nous; elle réunit toutes les séduisantes qualités de notre art décoratif dans sa plus aimable et plus délicate période. Les peintres ont été généreux, ils ont fait emploi de leur talent et de leurs idées sans réserves et avec profusion; les tapissiers ont compris le modèle à souhait, ils en ont rendu le caractère sans se laisser entraîner dans des demi-teintes et des subtilités inutiles, ils se sont plu dans les lumières élargies; en un mot, ils ont, comme les peintres, fait œuvre très française.

On pouvait espérer que le parti si nettement décoratif des Don Quichotte prendrait racine dans la maison; il n’en fut lien, et bientôt à la place des Indes , dont les modèles étaient fatigués, les ateliers, de 1732 à 1737, exécutent, grâce sans doute à une faveur de cour, Y Ambassadeur turc , de Parrocel; c’étaient des tableaux, rien de plus.

On monte ensuite les Fragments d'opéra de Ch. Coypel,. les Chasses de Louis XV de J. -B. Oudry et en 1740 la

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Tenture des Indes repeinte et modifiée par Desportes 1 ; la suite fut appelée les Nouvelles Indes par rapport aux Anciennes Indes données à Louis XIV par un prince d’Orange; les Indes sont d’excellents modèles de bon aloi, robustes, simples et francs; ils furent accueillis avec un empressement qui prouve que le sentiment juste de la décoration textile était toujours vivace aux Gobelins; le succès persista malgré tout et, jusque vers i83o, les Indes commencées vers 1690 donnèrent à quelques métiers une occupation suivie.

Coypel et Oudry et sans doute aussi d’autres peintres venaient aux Gobelins surveiller les tapisseries d’après leurs modèles selon un usage ancien, mais dont l’utilité est fort discutable; en 1736, Oudry fut nommé inspecteur et, en cette qualité, il eut à suivre non seulement ses tapisseries, mais celles des autres peintres; depuis 1726 il était peintre dessinateur à la manufacture de Beauvais, dont il devient l’entrepreneur en 1734.

Dans les commencements tout semble avoir bien marché aux Gobelins; Oudry trouve « admirable » V Evanouissement d'Esther de Troy, monté par l’entrepreneur Audran en 1739; il dit de son propre modèle : le Cerf qui passe l'eau à la vue de Compiègne , pièce de la suite les Chasses de Louis ZF, que la tapisserie est « singulière par la justesse et l’effet des tons et des détails ». Cette lune de miel devait cesser, et une lutte dont le souvenir vit encore à la Manufacture s’engagea entre Oudry et les entrepreneurs, vers 1746. Oudry n’admet plus la liberté d’interprétation qui avait toujours été laissée aux tapissiers en ce qui concerne la hauteur des colorations, il prétend — ce qui ne paraît nullement prouvé — que depuis une trentaine d’an-

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