Voir à ce sujet aux Annexes la lettre de Desportes
nées tous les peintres ont protesté contre l’exécution de leurs modèles : il accuse non seulement les tapissiers, mais les directions précédentes, en écrivant : « Nous avons vu un temps oü l’abandon des principes de l’art qui constituent la beauté a porté de fâcheuses atteintes à la réputation de la Manufacture, oü le malheureux terme coloris de tapisserie accordé à une exécution sauvage, à un papillotage âcre et discordant de couleurs, ayant séduit jusqu’au premier supérieur, était substitué à la belle intelligence et l’harmonie qui fait le charme de ces ouvrages aux yeux non instruits comme aux autres, et oü la partie de la correction n’était pas moins négligée que celle du bel accord. » Les tapissiers relèvent vivement le gant que leur jette Oudry avec autant de mauvaise humeur et d’injustice; ils répondent qu’Oudry, concessionnaire de Beauvais, veut faire valoir son établissement aux dépens des Gobelins, que bien peindre et bien faire exécuter des tapisseries sont deux choses bien différentes; ils nient absolument la compétence d’Oudry pour apprécier les tapisseries. « Le plus faible de nos ouvriers serait plus capable que lui d’en juger. » Ils demandent que l’on compare les tapisseries des Gobelins du xvne siècle avec celles que Oudry a conduites lui-même à Beauvais et l’on verra la puissance, l’éclat et la durée du coloris de tapisserie. Les entrepreneurs prirent les choses tellement au sérieux qu’ils quittaient les ateliers lorsque Oudry s’y présentait; il fallut des ordres supérieurs pour leur faire admettre la présence et les théories du peintre. Ils cédèrent par force; la liberté d’interprétation leur fut enlevée et les colorations des modèles furent copiées exactement; le travail fut plus lent, plus onéreux et moins durable. Raphaël avait compris autrement qu’Oudry le rôle d’auteur de modèles : il s’était contenté dans ses cartons d’une coloration sommaire et cependant il n’avait pas comme Oudry
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les tapissiers dans la main pour les conduire. En somme, dans cette chaude querelle, les tapissiers étaient dans le vrai ; pourquoi les obliger à prendre dix tons d’une couleur lorsqu’ils peuvent arriver avec quatre tons? Je ne veux pas dire que du coloris de tapisserie résulte nécessairement pour la tapisserie une longue existence ou une dégradation égale dans toutes ses parties : quoi qu’on fasse, toutes les couleurs employées dans une pièce n’auront jamais une résistance égale et tous les tons d’une même couleur n’auront pas une égale durée; il y a toujours eu dans le même magasin des couleurs bonnes, assez bonnes, médiocres et mauvaises ; la pire des conditions résulte de l’emploi simultané des bonnes et des mauvaises couleurs; mieux vaut qu’elles soient toutes médiocres, car alors, du moins, elles peuvent baisser de ton d’une façon à peu près égale, et le rapport des valeurs subsiste. Dès 1766, on vit que les tapissiers avaient eu raison contre Oudry : les Arabesques de Raphaël de 1713 étaient restées très fraîches, tandis que Y Histoire d'Esther de 1750 était presque ruinée. Au reste, une satisfaction platonique avait déjà été donnée aux tapissiers; en 1755, le lendemain de la mort d’Oudry,le premier supérieur reconnut officiellement que ce peintre ne connaissait rien à la tapisserie et qu’il avait été la cause de l’affaiblissement de la Manufacture.
Les Chasses de Louis XV fournies par Oudry en 1736 et dont quelques pièces étaient pour la chambre du roi sont du genre mixte des verdures à figures; elles ont acquis un renom, mais en tant que modèles elles sont inférieures à une Diane du même peintre, véritable tapisserie décorative à médaillon et attributs aux ombres portées bleues d’un effet décoratif net et hardi.
En 1739 arrive de Rome la première pièce de Y Histoire d'Esther envoyée par de Troy, directeur de l’Académie de
France. A mon sens, cette tenture a toujours été trop vantée; elle facilite l’acheminement vers la copie des tableaux, car elle n’est en réalité qu’une suite de tableaux prétentieux ; l’exécution en tapisserie est molle, sauf dans quelques parties, les cheveux et les barbes, traités par touches en dépit des théories d’Oudry.
La Tenture des arts de Restout est mise en train en 1 744 ; elle n’avait que deux pièces; celle qui la suit en 1746 n’est pas plus importante, c’est Y Histoire de Thésée de Carie Vanloo, puis vient la tenture dite de Dresde de Ch. Coypel, composée de Psyché , de Rodogune , de Roxane et à' Alceste avec un alentour de Gravelot; la tenture avait été commandée en souvenir du mariage du dauphin avec la princesse Marie-Josèphe de Saxe.
En cette année 1748 apparaît pour la première fois aux Gobelins, officiellement du moins, la tapisserie destinée à recouvrir les meubles. On montre bien des bois de Louis XIV garnis de tapisseries clouées, on veut même qu’elles proviennent des Gobelins ou de Beauvais, mais rien ne prouve que les fûts n’ont pas été ultérieurement garnis de tapisseries commandées dans le style de Louis XIV. Les meubles d’alors étaient recouverts de satin, de brocart, de serge, de velours unis ou brodés selon leur importance. Le grand fauteuil qui servait de trône au roi lorsqu’il recevait les ambassadeurs était garni de velours enrichi de broderies d’or et d’argent. La Savonnerie fournissait des dessus de formes en velours avec chiffres, globes, casques, dauphins, cygnes, fleurs, etc. La maison de Saint-Cyr et la maison de Saint-
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Joseph donnaient des tapisseries au petit point, mais de hautes et basses lisses nous ne trouvons nulles traces. La question évidemment n’est pas d’importance majeure, mais elle tient à l’histoire du mobilier, et à ce titre, elle présente quelque intérêt. Il y avait assez longtemps, paraît-il, que les Gobelins étaient sollicités en vue d’une semblable fabrication, mais on avait coutume de renvoyer les clients à la manufacture de Beauvais, où les meubles étaient traités au moins depuis 1724.
C’est un financier, Bouret de Villaumont, trésorier général de la maison du roi, qui obtint le premier la faveur de commander aux Gobelins quatre fauteuils et un canapé, à la condition expresse de l’approbation préalable des modèles par le directeur de la Manufacture et par Ch. Coypel. Les fauteuils représentaient les quatre parties du monde avec paysages et animaux, et le canapé montrait un port de mer; l’idée n’était pas heureuse, et vraiment il est difficile de comprendre qu’à une époque de goût on ait songé à mettre sur des sièges des paysages, des navires et des animaux; les modèles furent peints par Lenfant, peintre ordinaire du roi, et par Eisen, professeur de dessin de Mme de Pompadour ; mais au lieu de donner à chaque peintre un meuble complet, on commanda les dossiers à Eisen et les sièges, les fonds, comme on disait alors, à Lenfant.
Le meuble en tapisserie que possédait la marquise au château de Bellevue ne fut exécuté aux Gobelins qu’en 1750; elle en commanda d’autres, mais la livraison fut retardée parce qu’on avait volé la soie qui devait entrer dans la trame en très grande proportion h Ch. Coypel et Lemaire le Cadet composèrent les modèles du magnifique canapé à joues V Amour destiné à Louis XV. On fit des fau-
1. J'ai vu des meubles dont la chaîne elle-même était en soie.
teuils à fleurs et à fond de damas cramoisi pour [le salon où était tendue la suite des Don Quichotte également à fond cramoisi; on exécuta des meubles dans le style chinois, sans doute pour les appartements décorés par Watteau dans le même goût.
Le travail devint si méticuleux que bientôt les meubles furent payés plus cher, à mesures égales, que certaines tentures. Pour faciliter les commandes particulières, l’administration fit peindre d’avance quelques modèles par Tessier et Jacque, peintres d’ornement à la manufacture de 1753 à 1775 ; puis, faute d’autres travaux, on mit ces modèles sur métier : c’étaient des bouquets et des guirlandes de fleurs, seuls motifs qui avec des rinceaux fleuris et de légers ornements conviennent au meuble l. La fabrication pour de semblables destinations continua cent ans ; elle est aujourd’hui abandonnée aux Gobelins et réservée à la manufacture de Beauvais.
Pour compléter ce qui tient à la menue production des Gobelins, il convient d’ajouter que, dès les premières années du xvme siècle, on avait fabriqué pour le nonce du pape Clément XI un dais en 8 pièces qui, du reste, ne fut pas livré à son destinataire ; vers 1730, Belin de Fontenay peignit les modèles du ciel, du fond et de la queue d’un autre dais.. En 1745 on fit pour la dauphine une bordure de lit en tapisserie ; enfin on établit des tentures complètes de chambres à coucher: garniture délit, lambrequins, dessus de cheminée, trumeaux, écrans, assortis aux fauteuils et aux canapés.
Ces fabrications secondaires donnèrent cependant moins de travaux qu’on l’espérait, car la tapisserie des Gobelins
1. La Manufacture possède plusieurs petites toiles de Boucher, avec des enfants habillés élégamment en oiseliers, fleuristes, jardiniers, pêcheurs, etc. ; j’ignore si ces peintures ont servi de modèles de meubles aux Gobelins, les archives étant muettes.
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était de moins en moins recherchée par les particuliers, à cause des prix quatre fois plus élevés que ceux d’Aubusson à modèle égal.
U Histoire de Jason de Troy et V Histoire de Marc- Antoine de Natoire sont entreprises en 1750, mais ces travaux sont loin de suffire; les ateliers sont las de toujours reproduire les mêmes tentures, ils réclament en vain et n’obtiennent en sept années que le Lever et le Coucher du soleil de F. Boucher, qui fait ainsi son début à la Manufacture dont il avait été nommé inspecteur en 1755. Trois ans après il fournit les Amours des Dieux , pièces à médaillons sur trumeaux, dans le genre des Don Quichotte. Puis on attend cinq années pour obtenir une suite de Ch. Coypel appelée Scènes d'opéra , Scènes de théâtre et Scènes de tragédie, qui, en fait, ne donne que deux modèles nouveaux, les autres venant de la Tenture de Dresde.
Pendant une longue période, de 1763 à 1779, la Manufacture ne reçoit que le Portrait de Louis XV par Jéaurat et la Tenture pastorale , les Sujets de la Fable , Vénus aux forges de Vulcain de Boucher; pour ne pas chômer, on continue les Portières, les Don Quichotte , les Chancelleries, les Chambres du Vatican , Y Ancien Testament , les Nouvelles Indes , les Mois grotesques , VHistoire de Jason , qui est à sa dixième reprise, et VHistoire d'Esther , dont bientôt la douzième répétition va être commencée. Enfin, en 1779, on prend les Costumes turcs d’Amédée Vanloo; ce fut la dernière des tentures célèbres des Gobelins.
Les bordures ont suivi le mouvement descendant des
modèles; vers le commencement du siècle, dans Y Ancien Testament en particulier, elles ont encore une réelle importance, mais bientôt on adopte des bandes de « mosaïques en fein d’or », c’est le nom donné à des dispositions de petits ornements ajourés en or s’enlevant sur un champ bleu limité par des moulures simulées, dont quelques-unes sont ornées de guirlandes et de chutes de fleurs; ces mosaïques étaient encore un parti décoratif acceptable, mais on ne s’arrête pas dans cette voie périlleuse. La tapisserie résultant d’un tableau, la bordure doit résulter d’un cadre de bois; en 1757, Soufflot d’accord avec Boucher cherche des bordures; la lettre qu’il écrit à cette occasion est caractéristique :
« Pour peindre ces bordures plus dans le vrai, nous avons pensé qu’il serait bon de s’aider de la nature, et comme il y en a de fort belles en bois doré au magasin du Luxembourg qui sont démontées, j’ai passé chez M. Bailly pour le prier d’en délivrer quelques parties, qu’on lui rendra ensuite, à MM. Belle et Boucher qui ont dû les choisir cet après-midi. Celles qu’on fera d’après imiteront mieux la dorure et elles seront enrichies d’attributs d’Apollon, des fleurs et des fruits qu’il fait croître et des branches de corail et autres productions de la mer que l’on voit dans les deux sujets. »
Les bordures maintenant doivent donc être « dans le vrai », mais enfin elles sont encore décorées d’attributs, de fleurs et de fruits. Il en est de même pour les alentours qu’un mémoire à payer de 1762 décrit ainsi : « Un alentour orné d’une bordure avec des moulures très riches peintes et feintes en or imitant la sculpture. Sur laquelle bordure est un groupe de fleurs en guirlande. Et en assise sur le bas de la bordure sont groupées des fleurs pour accompagner un vase imitant le lapis, aussi enrichi de
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fleurs peintes en coloris. Dans le milieu est représentée une bordure ovale peinte et feinte en or vert, ornée de fleurs peintes en coloris. Cet alentour est composé et orné de façon à recevoir des tableaux historiques. »
Puis, on supprime les fleurs et on s’en tient à la représentation pure et simple d’un cadre de bois doré avec écussons et chiffres. On va plus loin encore et on fait des omelettes ; ce sont des bandes jaunes avec des zones d’ombres et de lumières posées sans prétention de relief et d’imitation de moulures.
Pour l’honneur de la maison nous admettons que la profonde décadence des bordures résulte d’économies d’argent et non d’une indigence d’invention.
Les divisions du temps ne coïncident pas en art avec les siècles et les règnes; pour les Gobelins, le xvme siècle prend fin vers 1780. Il a eu ses faiblesses, mais il a laissé les Triomphes des Dieux , les Mois grotesques , les Don Quichotte, les Nouvelles Indes, Diane , les Amours des Dieux , les Sujets de la Fable , supérieurs, à mon sens, en tant que tapisseries décoratives, à celles de la période précédente; à côté de ces ouvrages le reste pâlit; cependant la chute sera bientôt si profonde que rapprochées des tapisseries de la nouvelle école, les Chasses de Louis XV, Y Histoire de Jason , YHistoire d’Esther, les Costumes turcs nous paraîtront supérieurs à leur tour.
Nous trouverons encore parfois des tapisseries dans le style du passé, mais elles résulteront d’anciens modèles ou de pastiches. L’école nouvelle dominera dans les ateliers avec sa dignité sèche et froide, sa pondération exagérée, son
mépris de la grâce et de la fantaisie. Les peintres composeront et peindront les modèles comme des tableaux d’histoire, et par suite le résultat en tapisserie sera semblable à celui que donnerait un tableau ordinaire. Dès lors il n’y aura plus de raison d’employer de modèles spéciaux, si ce n’est pour quelques ouvrages secondaires à dimensions déterminées parles emplacements, telles que portières et garnitures de meubles.
La copie des tableaux sera désormais l’effet d’un parti voulu et arrêté; la Manufacture en sera plus fière que de ses travaux antérieurs; les tapisseries devront, selon l’esthétique nouvelle, être des tableaux tissés et « des claviers oculaires » (c’est la propre expression du directeur des Gobelins) et non plus des tentures décoratives. On proclamera bien haut qu’enfin la perfection est atteinte; en vérité, on ne produira que des trompe-l’œil inutiles et dispendieux. Le courant fut irrésistible; s’est-il produit alors pour la première fois et la reproduction des tableaux en des matières non prévues par les auteurs des modèles est-elle un fait particulier à la tapisserie?
Certainement non. Je crois avoir démontré ailleurs que la mosaïque antique de Pompéi actuellement au Musée de Naples, la Bataille d' Arbelles, est la reproduction d’un tableau peint h Urbain VIII, qui fut pape de 1623 à 1644, réduisit la mosaïque à n’être plus qu’un art d’imitation en ordonnant de placer sur les autels de la basilique de Saint- Pierre, des copies de tableaux de maîtres, et depuis lors la Révérende fabrique pontificale de mosaïque persévère dans cette voie. Pendant trente ans, de 1819 à i85o, la Manufacture de Sèvres a mis sa gloire dans la peinture sur plaques de porcelaine d’après les tableaux du Louvre. A l’appui de