ACTE 1, SCENE III
GODARD
Moi, je n'entends Tien aux simagrées des femmes! je ne sais pas plus quand leur non veut dire oui que quand le oui veut dire non ; et, lorsque j'aime, je veux être aimé...
LE GÉNÉRAL , à part.
Avec ces idées-là, il le sera.
GODARD
Il y a beaucoup d'hommes qui me ressemblent, et que la petite guerre des façons et des manières ennuie au suprême degré.
LE GÉNÉRAL
Mais, c'est ce qu'il y a de plus délicieux, c'est la résistance ! On a le plaisir de vaincre.
GODARD
Non, merci! Quand j'ai faim, je ne coquette pas avec ma soupe! J'aime les choses jugées, et fais peu de cas de la procédure , quoique Normand. Je vois dans le monde des gaillards qui s'insinuent auprès des femmes, en leur disant : — « Ah ! vous avez là, madame, une jolie robe. — Vous avez un goût parfait. Il n'y a que vous pour savoir vous mettre ainsi. » Et qui de là partent pour aller, aller... Et ils arrivent; ils sont prodigieux, parole d'honneur ! Moi , je ne vois pas comment , de ces
paroles oiseuses, on parvient à Non je pataugerais des
éternités avant de dire ce que m'inspire la vue d'une jolie femme.
LE GÉNÉRAL
Ah ! ce ne sont pas là les hommes de l'empire.
GODARD
C'est à cause de cela que je me suis fait hardi ! Cette fausse hardiesse, accompagnée de quarante mille livres de rente est acceptée sans protêt, et j'y gagne de pouvoir aller de l'avant. Voilà pourquoi vous m'avez pris pour un homme avantageux. Quand on n'a pas ça d'hypothèques sur de bons herbages de la vallée d'Auge , qu'on possède un joli château tout meublé , car ma femme n'aura que son trousseau à y apporter , elle trouvera même les cachemires et les dentelles de défunt ma mère. Quand on a tout cela, général, on a le moral qu'on veut avoir. Aussi , suis-je M. de Rimonville.
LE GÉNÉRAL
Non, Godard.
Godard de Rimonville.
LE GÉNÉRAL
Godard tout court.
GODARD
Général , cela se tolère.
LE GÉNÉRAL
Moi I je ne tolère pas qu'un homme, fùt-il mon gendre ! renie
son père ; le vôtre, fort honnête homme d'ailleurs, menait ses bœufs lui-même, de Caen a Poissy, et s'appelait sur toute la route Godard, le père Godard.
GODARD
C'était un homme bien distingué.
LE GÉNÉRAL
Dans son genre... Mais je vois ce que c'est. Comme ses bœufs vous ont donné quarante mille livres de rentes, vous comptez sur d'autres bêtes pour vous faire donner le nom de Rimonville.
GODARD
Tenez , général ! consultez Mlle Pauline , elle est de son époque, elle. Nous sommes enl830, sous le règne de Charles X. Elle aimera mieux, en sortant d'un bal, entendre dire : Les gens de Mme de Rimonville, que : Les gens de Mme Godard.
LE GÉNÉRAL
Oh ! si ces sottises-Fa plaisent a ma fille, comme c'est de vous qu'on se moquera, ça m'est parfaitement égal , mon cher Godard.
De Rimonville.
LE GÉNÉRAL
Godard ! Tenez , vous êtes un honnête homme , vous êtes jeune, vous êtes riche, vous dites que vous ne ferez pas la cour
aux femmes, que ma fille sera la reine de votre maison Eh
bien, ayez son agrément, vous aurez le mien ; car, voyez-vous, Pauline n'épousera jamais que l'homme qu'elle aimera , riche ou pauvre... Ah ! il y a une exception , mais elle ne vous concerne pas, j'aimerais mieux aller à son enterrement que de la conduire à la mairie, si son prétendu se trouvait fils , petit-fils, frère, neveu, cousin ou allié d'un des quatre ou cinq misérables qui ont trahi... car mon culte à moi, c'est...
GODARD
L'empereur... on le sait...
LE GÉNÉRAL
Dieu , d'abord , puis la France ou l'empereur... c'est tout un pour moi... enfin , ma femme et mes enfants! Qui touche à mes dieux! devient mon ennemi; je le tue comme un lièvre, sans remords. Voilà mes idées sur la religion, le pays et la famille. Le catéchisme est court: mais il est bon. Savez-vous pourquoi en 1816, après leur mau lit licenciement de l'armée de la Loire, j'ai pris ma pauvre petite orpheline dans mes bras , et je suis venu, moi, colonel de la jeune garde, blessé a Waterloo, ici, près de Louviers, me faire fabricant de draps?
GODARD
Pour ne pas servir ceux-ci.