‹ La marchande de modes de Marie-AntoinetteChapitre 2 sur 12 · AVANT-PROPOS VII · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS VII

MM. Lazare, Prost, Capon, Plessis, d'autres encore dont l'hospitalité et l'obligeance lui ont été d'un grand prix.

Cependant, il ne s'est point contenté de la masse de ces pièces officielles, il a aussi voulu écouter l'écho douteux de menus faits et de brocards qui couraient la ville, faisaient parfois même l'objet des conversations de la cour, et qu'on s'y racontait à demi-voix, en souriant, derrière un éventail. Il a rapporté, sans trop s'y arrêter cependant, les légendes qui se formèrent ainsi, et qui donnèrent à la vie banale d'une femme qui, au fond, n'était qu'une commerçante avisée et une vieille fille endurcie, le piquant de quelques aimables aventures.

Ce n'est point un roman qu'il faut s'attendre à lire dans ces pages, mais plutôt un exposé de la vie d'une époque. Si l'auteur a noté le prix d'une fourniture sans intérêt apparent, c'est qu'il a pensé qu'il y avait matière à rapprochements, à comparaisons. Si, par hasard, il lui est arrivé de parler d'un personnage inconnu, insignifiant, c'est qu'il a trouvé que, tel qu'il était, il faisait figure. Enfin il s'estimera satisfait s'il a pu, en contant l'histoire de quelque coin de Paris, éveiller, à son tour, la curiosité du lecteur, lui faire comprendre que, dans tel quartier qu'il fréquente, dans telle rue oii, journellement, il passe, il doit sentir quelque chose d'autre que la banalité moderne palpiter derrière ces murailles que, naguère encore, il coudoyait indifférent.

de Marie=Antoinette

ROSE BKRTIN

Les débuts d'une grande modiste. — Son influence A LA COUR (1770-177Zi)

Le règne de Marie-Antoinette tut celui des futilités et du chiffon, et, si elle ne créa point un ministère de la toilette, il y eut, à la cour de Versailles, des coiffeurs, des couturiers et des faiseuses de modes plus écoutés que des conseillers du roi.

De ce nombre fut Rose Bertin. Rose Bertin, dont le véritable nom était Marie-Jeanne Bertin, figure dans la plupart des grands dictionnaires et des ouvrages biographiques comme étant née à Amiens en 17hh (!)• Des recherches effectuées dans les archives communales d'Amiens étant demeurées infructueuses; nous les avons continuées à Abbeville où il est avéré, le fait ayant déjà élé contrôlé par les historiens régionaux, qu'elle est née le 2 juillet i'kl. Voici d'aUleurs le texte

(1) Did. de la conversai ion ; Grande Encyclopédie; Dict, Larousse, MiCHAUD, Biographie uniuerselle ; Nouvelle biographie générale.

de son extrait de baptême inséré au registre de la paroisse Saint-Gilles :

« L'an mil sept cent quarante-sept, le deux juillet, sur les neuf heures du soir, est née en légitime mariage une fille à Nicolas Berlin, cavalier de la marécliaussée, et à Marie-Margueritte Méquignon, son épouse, et le lendemain a été baptisée par moi curé soussigné sous le nom de Marie-Jeanne. Le parein a été Jacques- Antoine d'Aras et la marreine Marie-Jeanne Gauterot dont l'un a signé et l'autre fait sa marque aîant déclarée ne savoir écrire, les jour et an susdits du baptême. Signé : Darras et Falcominier curé. «

Le ménage de ses parents était fort modeste, et pour élever Marie-Jeanne, ainsi que son frère Jean-Laurent, de deux ans plus jeune qu'elle, — il était né également sur la paroisse Saint-Gilles le 5 mai 17/i9, — la paye du cavalier de la maréchaussée était quelque peu maigre. Aussi sa femme, pour augmenter le budget du ménage, exercjait-elle le métier de ;-::arde-malade. Les parents de Marie-Jeanne n'étaient donc pas en mesure de lui faire donner une bien brillante éducation. Celle qu'elle reçut fut forcément modeste mais suffisante pour développer l'ambition chez une jeune fille qui était loin, à cette époque, d'être disgraciée de la nature, et le savait, — les femmes n'ignorent jamais ces choseslà, et il est rare qu'elles ne cherchent point à en tirer parti ; — et qui, en outre, ne manquait pas de l'esprit nécessaire pour faire son chemin.

Elle avait foi çn son horoscope. Or, voici ce qu'une bohémienne lui avait un jour prédit. Cette bohémienne avait été arrêtée et emprisonnée, alors que la petite

Rose était encore tout enfant. Les commères du voisinage, qui avaient des langues et de la superstition, racontaient monts et merveilles d'un tas de choses que la tzigane leur avait lues dans la main. La petite Rose, qui était déjà une petite demoiselle, voulut savoir ce que lui promettait l'avenir. Mais le père Bertin, ni la mère Bertin n'auraient jamais consenti à souscrire à pareille lantaisie ; la fine mouche le savait bien. Aussi Rose imagina-t-elle de se priver de manger ; et profitant sans doute de facilités spéciales que la profession de son père lui donnait pour pénétrer dans l'intérieur de la prison, elle réussit à voir la bohémienne et lui proposa;, en échange des mets, — évidemment préférables à ceux de l'ordinaire, — qu'elle lui apportait, de lui dire ce que le sort lui réservait. Les prisons d'alors n'étaient pas ce qu'elles sont devenues. La sorcière, qui avait sûrement les dents longues, ne fit pas de difficultés pour donner satisfaction à la curiosité enfantine de sa petite pourvoyeuse. Rose passa donc sa main mignonne au travers des barreaux qui les séparaient, et la bohémieime, l'ayant prise de ses gi'ands doigts, basanés et osseux, aux ongles en deuil, lui dit : i( Vous ferez une grande fortune; on vous portera la robe à la cour. » Et Rose sortit toute rayonnante de la prison.

Mais Nicolas Bertin, son père, qui était loin d'être jeune, — il avait soixante-douze ans, — mourut le 2/i janvier 175/i, laissant toute la charge de l'éducation de ses enfants à sa veuve.

Rose n'était pas fille à laisser sa mère, qu'elle aimait beaucoup, peiner pour elle lorsqu'elle pouvait l'aider.

Les années d'enfance éconlccs, elle prit son courage à deux mains, et un jour, vers 1763, lorsqu'elle avait seize ans environ, elle monta dans le coche qui conduisait à Paris.

Elle avait voulu ce voyage ; et, quand sa famille attristée vit disparaître la voiture qui l'emmenait, elle ne se doutait guère que la petite Rose qui roulait, si jeune encore, dans ce lourd véhicule chargé de paquets, sur les chemins de France, s'en allait à la fortune.

Elle n'était pas empruntée. Rose Bertin ; on ne tarda pas à s'en apercevoir dans la maison de modes que tenait Mlle Pagelle à l'enseigne du Trait galant oii elle avait trouvé une situation. Cependant, la maison du Trait galant, qui faisait des aflPaires non seulement à Paris, mais en province, qui, non seulement fournissait la cour de France, mais aussi la cour d'Espagne, avait, au point de vue des mœurs, une réputation méritée de bonne tenue, qui lui valait l'estime générale de sa clientèle et qui était d'autant plus remarquable qu'elle était assez rare dans cette profession.

Vers le môme temps, ou du moins peu d'années avant, Jeanne Bécu, qui devait être la célèbre Mme Du Barry (elle était sortie du couvent en 1760);, était entrée en apprentissage chez Labille , modiste également, dont la maison se trouvait dans la rue Neuve-des- Petits-Champs, près de la place des Victoires, à l'enseigne : A la toilette. Elle s'y faisait appeler Mlle Lanson. Jeanne Bécu ne se faisait pas faute de justifier la réputation galante des demoiselles de modes et avait de nombreux amants.

La tille Oliva, qui plus tard joua, dans l'Affaire du

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Collier, le rôle que Ton sait, était aussi modiste à ses débuts, et n'avait pas, non plus, une réputation sans tache.

Or Rose était depuis quelque temps à peine, l'employée de Mlle Pagelle lorsque se produisit un événement qui devait décider de son avenir.

La maison du Trail galant comptait alors au nombre de ses clientes Mme de la Saune, ci-devant Mlle Caron, maîtresse du cOmte de Charolais dont elle avait eu deux filles. Celui-ci venait de mourir. Ces deux jeunes tilles, auxquelles s'intéressait vivement leur vieille parente, la princesse de Conti, obtinrent des lettres de légitimation (1769). Elles s'appelèrent dès lors Mlles de Bourbon, et, bientôt après, épousèrent, l'aînée, le comte du Puget, la cadette, M. de Lowendal: Mme delà Saune avait obtenu de la princesse de Conti que les robes de noces de ses filles seraient fournies par le magasin du Trait galant ; mais la princesse de Conti avait réclamé que les robes lui fussent présentées auparavant.

Il était près de huit heures du soir quand les robes furent achevées. C'était l'hiver etle froid était piquant. Mlle Pagelle fit quérir une voiture dans le voisinage, et donna Tordre à Piose de porter les parures des demoiselles de Bourbon à l'hôtel de Conti qui se trouvait dans le faubourg Saint-Germain, à l'angle des rues Saint-Dominique, de Bourgogne et de l'Université, qui portaient les mêmes noms qu'aujourd'hui. Quand Rose fut arrivée à l'hôtel de Conti, elle demanda la dame d'honneur; on la fit entrer dans un appartement où il y avait du feu. Au coin de la cheminée était une petite vieille qu'elle prit pour une femme de chambre. A son

eniréo, la petilo vieille se leva en disant : « C'est donc les robes de Mlles de Bourbon. Voyons-les. » Rose crut devoir satisfaire sa curiosilc ; la petite vieille, ayant admiré Touvrage, avait fait approcher Touvrière du feu, et lui faisait avancer les pieds sur les chenets en causant avec elle familièrement, quand la porte s'ouvrit. Une dame d'honneur entra, en s'écriant : « Quoi, Votre Altesse est ici! — Oui. vraiment et je m'y suis inliniment amusée. » Rose, toute rouge comme une cerise, ne savait plus quelle contenance prendre, et ne crut faire mieux que de se jeter aux pieds de la petite vieille qui n'était autre que la princesse de Conti en personne, en s'excusant de son sans-gêne. Tout cela plut beaucoup à la princesse; elle s'empressa de relever la jeune fille, en lui répétant que, point du tout, elle n'avait aucun motif de s'excuser pour s'être montrée naturelle, un moment, dans l'ignorance où elle était, et où elle-même l'avait volontairement laissée ; qu'au contraire son naturel, ses manières lui revenaient, et que dorénavant Rose pouvait compter sur ses bontés, dont elle lui donnerait des preuves.

Ces choses sont racontées dans l'ouvrage publié chez Bosange en 182Zi sous le titre de Mémoires de Mlle Berlin, mémoires qui, on l'a su depuis, étaient apocryphes et avaient été écrils par J. Peuchet dansle b'it de laver la mémoire de Marie-Antoinette de certaines imputations calomnieuses. Cependant il est impossible que Peuchet, qui avait connu bien des petits faits et fréquenté bien des gens qui s'étaient trouvés mêlés aux événements antérieurs à la Révolution, il est impossible que Peuchet ait raconté certains détails.

sans les avoir tenus des personnes mêmes qu'ils intéressaient. On peut être le défenseur d'une cause sans être un romancier, et Peuchet n'était pas un romancier. Les anecdotes que nous avons tirées des mémoires en question, pour n'être point de la main de Mlle Rose, n'en étaient pas moins les événements de sa vie, racontés par elle-même, au cours de conversations intimes, auxquelles Peuchet prit peut-être part quelquefois ou que, tout au moins, il avait entendu conter parce qu'elles couraient la ville de son temps.

Rose, qui décidément avait plu à la princesse de Conti, ne tarda pas à en ressentir lesefïets, ainsi qu'elle le lui avait promis.

Comme le duc de Chartres allait épouser la plus riche héritière du royaume, Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon, demoiselle d'Yvoi, fille du duc de Penthièvre, la princesse de Conti fit charger Rose Bertin du trousseau de la jeune mariée. Le mariage devait avoir lieu le 5 avril 1769 dans la chapelle du château de Versailles. Cette faveur, qui lui valait pareille commande, fut véritablement le coup de fortune de la petite modiste de vingt-deux ans.

Il est inutile de retracer la satisfaction, d'orgueil surtout — l'orgueil n'était pas le moindre des défauts de Rose Bertin — lorsque, rentrant de l'hôtel de Conti, le jour où la princesse lui avait annoncé la bonne nouvelle, elle se précipita dans le cabinet de sa patronne pour lui en faire part. Celle-ci, qui déjà ne considérait plus Rose sur le même pied que ses autres employées, lui ouvrit tout grands ses bras en lui disant : « Petite, d'aujourd'hui vous êtes mon associée. » Et de ce jour.

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en effet, la maison du Trail galant compta deux patronnes, dont la plus turbulente, toujours l'esprit en ébullition, cherchant la nouveauté, inventant, dessinant, chiffonnant des modèles sans cesse renouvelés, n'était pas la propriétaire du fonds, mais bien la petite Picarde ingénieuse, ambitieuse et hardie, qui sentait venir la fortune et n'allait pas tarder à se faire dans le quartier Saint-Honoré, un nom connu de toute l'Europe.

Uoso avait trouvé dans la duchesse de Chartres une nouvelle protectrice. Elle en eut une troisième en Mme de Lamballe. Cependant comme alors elle était jolie, et que l'élégance de ses manières répondait aux grâces de son esprit, qu'elle avait pour tout dire un cachet de distinction qui forçait les regards, et devait la faire remarquer, il arriva que le duc de Chartres lui-même la remarqua, un jour qu'elle venait au Palais Royal présenter des fournitures à la duchesse; qu'après l'avoir remarquée, il lui parla, et lui fit même des avances, lui offrant des diamants, des chevaux, des voitures et même une maison meublée au dernier goût du jour, si seulement elle consentait à devenir sa maîtresse. Le duc de Chartres en fut pour ses frais d'éloquence et ses madrigaux. 11 n'obtint rien. Mais, plus il était rebuté, plus il s'obstinait, et non seulement il convoitait la belle modiste, mais il était comme piqué au jeu par sa résistance ; si bien qu'il avait même formé le plan de la faire enlever, et tenait toute prête, en vue de faire aboutir ce projet, une petite maison qu'il avait à Neuilly pour y cacher ses bonnes fortunes. Rose, qui fut mise au courant de cette trame par un valet de chambre dont le duc ne s'était pas assez méfié, trem-

blait chaque fois qu'elle devait reporter de Touvrage au Palais Royal, n'osait plus sortir la nuit venue, et ne vivait plus, dans la crainte perpétuelle de tomber dans quelque traquenard. Elle était trop bien avertie des mœurs des grands seigneurs de son temps, qui ne faisaient que se modeler sur le roi Louis XV en personne, pour ne pas savoir qu'une prudence de toutes les minutes lui était nécessaire, le jour comme la nuit, et qu'on avait vu réussir des enlèvements autrement hardis que celui d'une simple modiste, obligée constamment de courir la ville.

Elle allait cependant tous les matins prendre les ordres de la duchesse de Chartres, et il ne lui était encore rien arrivé ; quand, un jour, il lui fallut se rendre, à propos d'une commande d'une certaine importance, chez la comtesse d'Usson dont l'hôtel se trouvait du côté du Pont Royal. Elle était en conversation avec la comtesse, lorsqu'on annonça le duc de Chartres. Aussitôt, laissant Rose, Mme d'Usson se précipita au-devant de son illustre visiteur, l'introduisit et le fit asseoir. Rose, dont on ne s'occupait plus, et de l'air le plus naturel, ayant avisé un grand fauteuil qui demeurait vide à côté du duc, vint s'y installer. Ce que voyant, Mme d'Usson lui fit signe de se lever: Rose ne bougea pas; elle n'avait même pas l'air d'avoir compris; Mme d'Usson se mit à tousser, à la regarder, à s'agiter ; Rose demeura immobile ; enfin n'y tenant plus, Mme d'Usson s'écria : « Mademoiselle Rose, vous oubliez que vous êtes devant son Altesse. — Non, Madame, assurément je ne l'oublie pas. — Eh ! comment donc vous conduisez-vous ainsi ? — Ah ! c'est que

Madame la Comtesse ne sait pas que, si je le voulais, je serais ce soir duciiesse deCliartres. » Le duc changea de couleur, mais ne dit mot. Quant à la comtesse d'Usson, très étonnée, elle avait Tair d'une personne qui attend l'explication d'une énigme. « Oui, Madame la Comtesse, reprit alors Rose, on m'a olTert tout ce qui peut tenter une pauvre fille, et parce que je l'ai refusé, on no m"a menacé de rien moi.is que de m'enlever. Ainsi, mesdames, si vos jolis bonnets manquent, si aucun de vos ajustements n'est prêt, et qu'on vous dise que la pauvre Rose est disparue, vous la demanderez à Monseigneur , il saura où elle sera. — Que dites-vous de cela. Monseigneur? reprit la comtesse d'Usson. — Que je crois, répondit le prince, qu'on rie peut faire autrement, quand il s'agit de vaincre une rebelle, et qu'on ne peut me blâmer de désirer les bonnes grâces d'une aussi aimable personne. — Oh ! vous avez raison, Mon seigneur, de préférer une marchande de modes à votre auguste femme, à la princesse qui réunit le plus de qualités aimables et estimables ; mais aussi, convenez. Madame la Comtesse, que celle dont on veut malgré toutes les convenances, faire sa compagne, peut agir familièrement avec vous; que Monseigneur n'oublie pas son rang, et je me souviendrai de l'extrême distance qui existe de lui à moi. » Sur ces mots Ros(; se leva et salua profondément le duc qui lui dit à demi-voix : « Vous êtes un petit serpent. » Puis elle sortit, laissant le duc de Chartres en de tels sentiments que, dès lors, il cessa ses poursuites et qu'elle put impunément retourner au Palais Royal, sans se trouver en butte à ses avances.

Rose cependant ne resta pas longtemps l'associée de Mlle Pagelle, car, à quelque temps de là, au commencement du printemps -1770, grâce aux bontés de la duchesse de Chartres, elle put ouvrir une maison à son compte. La duchesse de Chartres se plaisait ainsi à aider de ses deniers les jeunes filles qui avaient su lui plaire, et Rose Rertin ne fut pas sans rencontrer souvent dans les antichambres l'une de ses obligées, la petite Marie la bouquetière, qu'un jour la duchesse avait remarquée dans le jardin et interrogée de la sorte : « Que font tes parents? — Ils sont cordonniers, Madame, et je travaille avec eux ; mais il fait bien noir dans la boutique, et le gros fil poissé écorche les doigts.

— Quel est donc le métier que tu préférerais?

— Oh, Madame, un métier où tout sent bon, où l'on a toujours du grand air et des fleurs : je voudrais ôtr(> bouquetière. » Et le lendemain son vœu était exaucé ; une des dames de la duchesse emmenait Marie chez un vannier, lui achetait un éventaire, qu'elle faisait ensuite garnir de tleurs, et lui laissait une bourse toute pleine de pièces d'or, comme première mise dans son commerce fleuri.

Avec Rose, la duchesse de Chartres ne s'en tint pas là; elle lui avait facilité les moyens d'avoir un fonds, elle lui procura aussi une cUentèle, et une clientèle qui n'était certes point à dédaigner. On ne parlait alors, à la ville comme à la cour, que du prochain mariage du dauphin avec la fille de l'impératrice Marie-Thérèse. En mars 1770, la duchesse de Chartres alla trouver Mme de Noailles, qui devait être dame d'honneur de la dauphine, et Mme de Misery, qu'on avait choisie pour

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être sa iiromière femme de chambre. Elle leur fit le plus grand éloge de sa protégée, leur vanta tant et si bien, non seulement se§ talents, mais ses manières, aidée en cela par li's princesses de Conti et de Lamballe qui disaient du bi(Mi de Mlle Rose à qui voulait l'entendre, qu'elle réussit à lui procurer l'avantage de Cournir les parures, qui devaient être offertes à Marie-Antoinette, dès son arrivée en France, et qui lui furent en etTet portées et offertes à Strasbourg, au moment même où elle mettait le pied sur le sol français.

Voici donc Rose Bertin établie à son compte marchande de modes.

On se tromperait si l'on se figurait qu'une marchande démodes, au dix-huitième siècle, se contentait de fabriquer des chapeaux comme les marchandes de modes de nos jours. La marchande de modes, sous l'ancien régime, était à la fois la modiste, un peu la couturière d'à présent et même quelque chose de plus. Elle n'avait pas le monopole de la confection, mais celui de l'ornementation des costumes. La couturière taillait, cousait, la modiste parait.

D'ailleurs la description de ce commerce a été fort bien présentée par VAlmanach général des marchands, négocians el comme rçans de la France et de /'£'«ro/)e publié pour l'année 1772, et dans lequel nous Usons :

« Modes. — C'est le nom qu'on donne à certaines des marchandises dont les formes et l'usage sont essentiellement soumis aux décrets suprêmes, mais changeans, du caprice et du goût. Cette dénomination s'applique surtout aux ouvrages destinés à la parure et à

LES DEBUTS D UNE GRANDE MODISTE i:^

l'ajustement des femmes, et même des hommes pour certains objets.

(( Si on ne peut pas dire qu'à cet égard les marcliands de Paris soient les premiers législateurs, on peut du moins les regarder comme les interprètes les plus sûrs et les exécuteurs les plus prompts de la loi du jour. Aussi leurs conseils et leurs marchandises sont-ils recherchés de toutes les nations étrangères, où on se pique d'élégance.

« Les marchands de modes sont du corps de la Mercerie ; ils réunissent à leur négoce une infinité d'objetsqui rentrent dans celui de plusieurs autres communautés.

« Us font les envois et la commission en leur faisant parvenir les renseignements nécessaires; ils se chargent d'envoyer les habillemens tout faits et tout garnis dans le dernier goût; il en est de même des autres articles.

« Les principales marchandises de leurs magasins sont, en ouvrages faits: grands bonnets, demi-négligés, baigneuses, coëtTures de toutes espèces, toques et chapeaux en fleurs et en plumes, chapeaux à voile à l'angloise, mantelets, pelisses, respectueuses, parlemens, calèches, cols et cravaltes, sacs à ouvrage, nœuds d'épées, souliers, pantouffles d'étoffes brodées en or, en argent, en soie, etc. ; pièces lacées, colets de rubans, cordons de montre, de canne, etc. ; bourses à cheveux et à argent, guirlandes, agrémens, crêpes effilés, rubans et cordons de tous les ordres, mouchoirs de soie, fichus de gaze, de filets, etc. ; manchons d'étoffes, éventails de toutes façons, ceintures de prêtres, mitaines et gants de toutes espèces, corbeilles

(le mariage, dominots, habits de cour et de théâtre.

« A l'égard des assorlimens de mercerie, ils consistent en blondes, dentelles noires, enloilages en soie, satins unis et à mouches, taffetas à la bonne femme, à mantelets, à tabliers, gazes blanches et de couleurs, marli à la reine et autres, chenilles, rubans de toutes espèces, velours pour coliers, etc., carcans ordinaires à la Bourgogne et àTaune, Heurs de têtes et de côté, etc. » '

Veut-on connaître le prix moyen de quelques-uns de ces articles ? Un mantelet valait de 12 à 30 livres ; une pelisse ou mantelet long, de 30 livres à 3 louis selon les dentelles ; une pelisse de satin ' bordée en petit gris, de 4 à 5 louis ; la même bordée de vraie martre, de 10 à 25 louis ; un sac à ouvrage en argent se vendait de 6 à 26 livres, en or, de 9 à 30 livres ; les rubans étroits, de 10 à 16 sous l'aune; le ponceau étroit une livre; les rubans larges pour pièces d'estomac, etc., de 16 à 36 sous l'aune, et le ponceau large de 2 à 3 livres.

Il y avait un certain nombre de marchands de modes à Paris; et quelques-uns exerçaient ce commerce jusque sous le quai de Gèvres et au Charnier des Innocents; on a même prétendu que Rose Bertin avait tenu boutique au quai de Gèvres avant de venir s'installer rueSaint-Honoré, qui était le centre du commerce brillant à l'époque de Louis XVI. En tous cas, elle n'y séjourna certainement que peu de temps, et nous la trouvons de bonne heure dans la maison de la rue Saint-Honoré qu'elle devait illustrer et qui portait l'enseigne : <* Au grand Mogol ». Comme les immeubles n'étaient pas encore numérotés, l'usage de l'en-

seigne avait une bien autre importance que de nos jours ; et pour le commerce des modes, en particulier, dont les maisons étaient nombreuses dans la rue Saint- Honoré, il était presque indispensable d'en afficher une, pouréviter les confusions. En ert'et n'y avait-il pas, indépendamment de la maison de Mlle Bertin : An grand Mogol, et de celle de Mlle Pagelle : An Trait galant, celles d'Auger, de Briand, deDeton, deGuislain, deLevasseur, de Leuillart, de Lemaire etde Monthiers.Monthiers était le grand fournisseur de Mme Dubarry. Briand, vis-à-vis de l'Oratoire, avait pris pour enseigne : An Bonquet galant. Lemaire, près de l'ancien hùtel d'Aligre, celle : A la Corbeille galante. Celui-ci, le 3 août 177Zi, finit tragiquement. On le trouva, avec sa femme, aspliyxié par le conduit de che minée d'un baigneur voisin. Il n'était à la tête de sa maison que depuis six mois.

Déjà la réputation naissante de Rose Bertin avait éveillé des échos dans sa ville natale, et. parmi ses premiers clients, elle compta plusieurs Âbbevillois. Ses livres en font foi : M. Précomte, Mlle Dallier. Mlle Delattre, M. de Framicourt, tous compatriotes de Rose, figurent dans sa comptabilité en 1771 et en 1772 (1).

Cependant, la nouvelle Daupliine, fort éprise de chiffons, de rubans et de tout le colifichet féminin, allait introduire, ou tout au moins augmenter à la cour, le culte de la mode qui, le plus souvent, n'est en somme qu'un insupportable esclavage. La première fols que

(1) CoUecUon de M. Jacques Doucet. Dossiei'b Rotc Uciliii, n- 240.

Rose Berlin oui riionneurd'approcherMarie-Antoinette, avec son llairdo commerçante et sa finesse de Picarde, elle comprit de suite le parti qu'elle pourrait tirer de sa nouvelle situation, elle comprit qu'elle n'avait qu'à natter, et ce n'était i)as difficile, la coquetterie de la Dauphine, pour lui plaire et faire, du même coup, des atlaires d'or.

D'après les Souvenirs de Léonard, ce serait en 1775: que Mlle Rose aurait été pour la première fois présentée à la Dauphine, k laquelle elle avait été recommandée par la duchesse de Chartres et la princesse de Conti.

L'auteur de ces Souvenirs est demeuré inconnu ; cependant comme il s'est passé à propos des Mémoires de mademoiselle Berlin, la famille du célèbre coitïeur a protesté contre leur authenticité et il apparaît bien en effet que l'auteur a puisé dans tous les mémoires parus pour composer les susdits Souvenirs, qui ne sont pas toujours fort aimables pour la reine et pour son entourage. C'est un des rares écrits dans lesquels il soit fait allusion à quelques écarts de Mlle Berlin. Le soi-disant Léonard s'y vante tout d'abord d'avoir été l'introducteur de la jeune modiste auprès de Marie- Antoinette; il s'y vante aussi, à mots gazés, des bons rapportsqu'il avait avec l'agréable personne; il semontre là vrai don Juan de village, vantard et prétentieux. Estil admissible que Léonard eût écrit ce livre ? Avait-il quelque vengeance à assouvir contre Marie-Antoinette pour avoir parfois raconté avec une si hypocrite bonhomie des incidents qui n'étaient pas faits pour réhabiliter sa mémoire ? Il est bien extraordinaire que quelqu'un ait trouvé dans les papiers de Léonard, mort en

(ISibliotli''iU'' Xali'iiiale.j

Coupe clf la Maison de la rue Saint-Hoiiorc, n"2'i:'.,:il'.'nscit^iu' (les r.'c'N-f; '/■"■''■■ Motifs. Dessin lie C.iiEHiMTKr.. (C.ette maison lui occupée depuis par le calé de la lîej;eiiee )

1819, les notes qui ont servi à constituer ces Souvenirs et ne les ait publiés qu'en 1838, alors que leur auteur putatif ne pouvait plus, du fond de sa tombe, élever la voix pour réclamer contre Tabus qui était fait de son nom, au mépris évident des sentiments et des intérêts qui avaient été les guides-frères de sa vie. Mais, où on sent bien que ces Souvenirs sont fabriqués de pièces et de morceaux, c'est, par exemple, lorsque le pseudo-Léonard entreprend de raconter les origines de Mlle BL>rtin et écrit : « L'histoire de ses débuts, je vais la raconter telle que je l'ai tenuei d'elle dans les longs et intimes rapports qui ont existé longtemps entre nous. » Or, cette histoire n'est qu'un démarquage de celle qu'on trouve dans les Mémoires, apocryphes aussi, mais autrement sincères, publiés sous le nom même de Mlle Bertin.

Lors de la présentation de Mlle Rose à la reine, le coiffeur, selon les Souvenirs, s'y attribue le beau rôle et voici ce qu'il raconte :

« Un matin, une dame se présente chez moi, et demande à m'entretenir, « femme jeune, jolie et fort élégante », me dit mon domestique, qui l'avait priée d'attendre un instant dans la pièce d'entrée. Une semblable visite dans les combles du château de Versailles étonna mon amour-propre, passablement aguerri cependant ; je m'empressai d'aller au-devant de l'inconnue, et j'introduisis en effet, une charmante personne, dont les manières et le ton me parurent tout d'abord fort réservés. Alors ma vanité changea son thème ; je vis dans la visitante une solliciteuse qui, me supposant un grand crédit à la cour, venait me prier

de remployer en sa faveur, ou en celle de quelque parent ou parente. Je ne me trompais pas précisément. Je lis placer la jeune dame près de mon foyer, abondamment chauffé ; et, lorsqu'cllefutassise, je vis qu'elle éludait peu l'occasion de me montrer le plus joli pied du monde. Or, un joli pied dispose toujours un homme à écouter favorablement une femme.

« — Vous ne serez pas surpris de ma visite, monsieur Léonard, me dit cette séduisante personne, lorsque vous saurez qui je suis et pourquoi je viens auprès de vous. On me nomme Mlle Bertin ; protégée par Mme la princesse de Conti et par Mme la duchesse de Chartres, j'ai obtenu de leur l^ienveillance la promesse d'être proposée à Mme la Dauphine en qualité de marchande démodes. Mais, vous coniiaissez les grands; môme quand ils vous aiment, il est difficile d'être pressant auprès d'eux. Personne assurément n'est plus obligeant que les princesses qui s'intéressent à moi ; mais elles m'ont affirmé que l'occasion de me présenter à la Dauphine ne m'était pas encore off'erte. Je viens vous trouver, monsieur Léonard ; votre service auprès de Son Altesse Royale a de grands rapports avec mon état. Il vous serait i'acile de parler de moi à la princesse; et, comme vous êtes consulté sur tout ce qui tient à la toilette, mon nom dans votre bouche sera une recommandation décisive. »

Et Léonard promet son appui.

« L'occasion d'accomplir ma promesse se présenta le soir même, continue fauteur des Souvenirs. Marie-Antoinette me démanda une de ces coiffures à chiffons qui lui donnaient, comme elle disait, sa tigure coquette...

LES DÉBUTS d'uNE GRANDE MODISTE 19

« — Vraiment, Madame, répondis-je aussitôt, il serait à désirer que Votre Altesse Royale ordonnât qu'on lui fit un assortiment de tissus variés pour servir à ce genre de coiffure. Je médite des créations nouvelles qui nécessiteront, par exemple, l'emploi de linon et de mousseline brodés en blanc, en couleur, quelquefois en argent et en or; de belles dentelles, valencienncs, matines ou point d'Angleterre doivent entrer aussi dans mes ressources. Pour la fourniture de tout cela, je ne vois guère que Mlle Rose Berlin qui puisse vous offrir les garanties désirables.

« — Mlle Rose Bertin I vous faites bien de me la nommer ; je me souviens à présent que Mme la duchesse de Chartres et Mme la princesse de Conti m'ont parlé d'elle comme d'une personne fort recommandable... Comtesse de Misery, ditlaDauphine, en se tournant vers sa première femme de chambre, qu'on écrive à 3111e Rose, qu'elle se trouve demain à mon lever... Vous y serez, Léonard, il est juste que vous me présentiez votre protégée.

(c Le lendemain, Mlle Rose fut exacte au rendezvous que Mme de Misery lui avait assigné dans son appartement ; la jeune marchande de modes fut amenée selon les us et coutumes de l'étiquette ; et comme je ne voulais point blesser cette fière titulaire du service de la dauphine, je m'effaçai autant que je pus.

« Cependant, Mlle Bertin m'ayant aperçu dans un coin du cabinet de toilette me sourit d"une façon fort gracieuse ; et, j'ai su depuis d'elle, que, Mme de Misery s'étant tenue sur le ton d'un raide cérémonial pour la recevoir, elle avait été charmée d'entendre la prin-

cesse lui dire avec une grâce toute bienveillante : « Je suis bien aise, mademoiselle Rose, que vous me soyez présentée par Léonard, c'est déjà un sûr garant de votre goût, et je me trouve en vérité fort heureuse quand on me permet d'apercevoir les gens de talent à travers les mille et une exigences de l'étiquette. » Peut-être la princesse s'apereut-elle un peu tard qu'elle venait de lancer une épigramme dont Mme de Miscry s'était trouvée naturellement le but; pour adoucir un peu la blessure produite par ce trait, Son Altesse Royale adressa la parole à sa premièi'e femme de chambre avec cette affabilité caressante qu'elle savait prendre à souhait :

« Savez-vous, Madame de Misery, dit la dauphine, que Mlle Rose est fort bien. C'est une gracieuse acquisition, et je vous recommande ma nouvelle marchande de modes...

« Les jours suivants, Mlle Bertin fit une fourniture de vingt mille livres. »

De tout ceci, nous ne voulons retenir que les dates. Ce serait donc à partir de Tannée 177'2que la jeune modiste devint fournisseur en titre de la dauphine ; et ce serait en outre au début de l'année, si la présentation eut lieu par l'entremise de Mme de Misery. En effet, Mme de Misery, qui commençait à ne plus être jeune, remplissait son office de première femme de chambre de la Dauphine pendant le 1" quartier de l'année, c'est-à-dire qu'elle le prenait au premier janvier pour le cesser à Pâques ; ensuite, elle s'en allait passer le reste de l'année en Bourgogne où elle avait des propriétés.

Mais, toute la mise en scène échafaudée par l'auteur

des Souvenirs de Léonard est de pure invention. Léonard Antié, dont la réputation était considérable, n'habitait pas les combles de Versailles, comme Tavancent les Souvenirs. Il était coiffeur de Marie - Antoinette, mais il n'en était pas le coiffeur habituel. On l'appelait seulement pour les galas; c'était son frère qui journellement se tenait aux ordres de Marie- Antoinette, mais celui-ci fut décapité sous la Terreur, et ne peut être l'auteur des Souvenirs écrits beaucoup plus tard.

En outre, si on consulte les livres de la maison de Marie-Antoinette, on se rend compte que Léonard Antié, dit Léonard l'aîné, reçut commission de valet de chambre-coiffeur en 1779, et qu'on lui adjoignit son frère Jean-François Antié dit Léonard en 1783. «De 1780 à 178/1, la chambre de la reine comprend un perruquierbaigiieur-étuviste, Leguay, et deux coiffeurs, les frères Antié. En 178/i, Jean-François obtient la survivance de Leguay auquel il succéda en 1788, et Léonard Tainé resta seul coiffeur de la Reine. » Cela prouve que toute l'histoire de la présentation de Rose Rertin par Léonard, qui alors n'avait aucune influence à Versailles, n'est qu'une histoire, et ce n'est pas la seule qu'il y ait dans ces Souvenirs.

Ils sont pleins d'insinuations plus ou moins bienveillantes, d'anecdotes où le rôle joué par Marie-Antoinette est loin d'être à l'abri de la critique, et où parfois Rose Rertin se trouve mêlée, comme dans certaine histoire de bal masqué chez Dauberval, dont le comte d'Artois aurait donné l'idée à la dauphine. Celle-ci, pour en parler plus librement, ayant éloigné Mme de

Misery, se serait, d'après les paroles que lui prête l'auleiu", adressée à Léonard pour le charger d'organiser celle expédition nocturne et aurait dit:

« Je veux aller avant huit jours à un bal masqué. Tenez, Léonard nous aidera, il s'entendra avec Mlle Berlin pour mon costume, et j'irai me déguiser aux Tuileries... Nous partirons à minuit avec la petite marquise de Langeac ; nous serons aux Tuileries à minuit 35 minutes... Rose Berlin nous aura devancés au pavillon de Flore avec mon costume ; à une heure et demie nous arriverons au bal, pour en repartir à trois heures ; et nous dormirons déjà dans nos lits de Versailles, lorsque quatre heures sonneront. »

Et le soi-disant Léonard ajoute :

« Avant de quitter Paris, je m'entends avec Mlle Berlin pour le costume de la Dauphine, qui devait paraître en domino gris de lin, puis en paysanne suisse. »

Ensuite il arrive au récit de l'escapade elle-même :

(c Mlle Rose Berlin, prêtresse de ce petit temple de Momus, nous attendait, avec deux de ses aides, johes comme elle, en achevant de coudre, au déguisement de la Dauphine, ce qu'il faut toujours coudre jusqu'au dernier moment, dans la parure des femmes. » Enfin tout est terminé et voilà tout le monde en roule : la Dauphine, le prince et la marquise dans une jolie voilure de remise ; Mlle Berlin et Léonard dans un carrosse de place. « La marchande démodes de Son Altesse Royale, est-il dit, pressée par elle de la suivre au bal, avait pris un joli domino bleu ; le mien était noir; ces deux couleurs n'allaient pas mal ensemble. Je ne sais si Mme de Langeac crut s'apercevoir, durant le trajet des

Tuileries à la maison de Dauberval, qu'un autre genre d'harmonie régnait entre Mile Rose et moi, mais au moment où nous descendîmes de voiture, notre malicieuse bohémienne (Mme de Langeac portait ce déguisement) me pinra cruellement la cuisse à travers mon domino et me dit à l'oreille d'un accent fort animé : « J'aime assez les intrigues du bal masqué, mais pas en qualité de témoin. »

Tout ceci sent trop la fatuité ; mais il n'en demeure pas moins que les auteurs de pamphlets, de libelles et de faux souvenirs qui poursuivirent la reine, ne manquèrent pas de mettre en scène les personnes qui approchaient Marie-Antoinette, sans distinction de sexe ni de rang, pour donner plus de vraisemblance aux anecdotes plus ou moins véridiques qu'ils agrémentaient de leur mieux.

Rose Berlin n'avait pas besoin de l'influence de Léonard, pour se pousser à la Cour ; elle avait la duchesse de Chartres, elle avait la princesse de Conti ; cela lui suffisait. Elle en usa d'ailleurs au cours de Tannée 1773 en faveur de parents qui s'étaient mis dans un mauvais cas et qu'on avait enfermés à la Bastille.

Ces parents étaient des libraires de la rue de la Juiverie. Déjà, en 1771, ils avaient été inquiétés, et une perquisition avait été faite chez eux le 26 mars, au sujet de la publication d'ouvrages dans lesquels les Parlements étaient attaqués. Au mois de mai 1772, le sieur d'Hemery, inspecteur de la librairie, était appelé et vivement réprimandé par le Procureur général pour avoirlaissédistribuerunlibelle portantpoiirtitre : « Mandement de Mgr V Archevêque de Paris qui proscrit

l'usage des œufs rouges à commencer du vendredi dans l'octave de l' Ascension inclusivement, jusqu'à la Résurrection des morts, exclusivement. Varis, y euwe'è'imon imprimeur de Mgr TArchevêque, 12 pages d'impression format in-12 du prix de dix sols. » Celait un ouvrage satirique dirigé eontre le nouveau Parlement et en particulier contre le chancelier de Maupeou.

Des poursuites furent immédiatement exercées, et la veuve Méquignon, la parente de Rose, fut, le 19juin 1772, arrêtée « dans sa propre maison, quoiqu'on n'ait rien trouvé dans la perquisition qui y avoit été faite », écrit le libraire Hardy dans son Journal ^1), et « conduite sur le champ dans les prisons de la Bastille ». Un de ses fils, âgé de vingt ans, y avait été enfermé quelques jours auparavant.

Rose employa tout son crédit pour tirer la veuve Méquignon et son fils de prison. Elle n'y épargna ni son temps, ni sa peine, fit agir ses puissantes protectrices, et, avec leur appui, réussit à intéresser la Dauphine à son affaire. Celle-ci enfin obtint du chanceUer la libération des deux détenus qui sortirent de la Bastille le ù septembre 1773. Gela n'avait pas été sans mal; la Dauphine avait alfaire, en M. de Maupeou, à forte partie, qui ne lâchait pas volontiers ce qu'il tenait, surtout lorsque sa propre personnalité était enjeu. Aussi, en leur ouvrant les portes de la Bastille, le chancelier ne rendit-il pas une ordonnance de non-lieu ; et le 22 janvier suivant (1774), la veuve Méquignon s'entendit condamner au bannissement pour cinq ans de la ville, pré-

(1) Manuscrit français 6681, Bibliothèque nationale.

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( Blbliothrijin- Sathiiiali'.j

MAfUi:-ANrOINETTE

D'nprès k- porirait de l'iuinor, jjravi'c pni- Cvtiml^n.

LES DEBUTS D UNE GRANDE MODISTE 2ô

voté et vicomte de Paris. Quant à son fils, il s(3 vit déchargé de l'accusation.

Mais, Rose Bertin était tenace, et, par bonheur, ses protecteurs, ses amis, ce n'est pas trop de le dire, l'étaient aussi. Grâce à eux, la dauphine tint tête n M. de Maupeou. A ce propos, nous lisons dans \e Journal de Hardy qui, à titre de confrère de la veuve Méquignon, s'intéressait particulièrement à cette affaire :

« 11 février 1774. — Ce jour on apprend que Mme la Dauphine avoit fait assurer la veuve Méguignon, libraire, par les personnes qui s'étaient intéressées auprès d'elle, en sa faveur, qu'elle pouvoit être tranquille relativement à l'arrêt rendu par le nouveau parlement, chambres assemblées, le 29 janvier précédent, dans l'affaire de la Correspondance et autres Ecrits anti-chanceliers qui seroit, à son égard, comme non avenu et n'auroit aucune exécution. Comme on avoit peine à concevoir qu'une pareille distinction pût être établie entre la veuve Méquignon et les autres accusés condamnés à des peines aflliclives, on croyoit pouvoir se flatter que les bons offices de cette princesse, si justement chérie du roi, comme de tous les Français, ne se boi'neroient pas à rendre service à cette veuve respectable, mais qu'ils influeroient également sur la cause de ses compagnons d'infortune. »

Il n'en fut rien. La mesure prise en faveur de la veuve Méquignon était donc le résultat d'un intérêt bien particulier et tout personnel que lui portait Marie-Antoinette, une faveur spéciale dont il ne faut attribuer la cause qu'à celle dont déjà jouissait la grande modiste auprès d'une Dauphine qui allait être bientôt reine de France.

26 ROSE BEHTIN

Hardy nous donne encore des détails sur la suite qu'eut cette affaire. Voici ces notes :

« 21 février. — La. veuve Méqiiignon, libraire rue de la Juiverie, reçoit, par le canal des personnes qui avoient bien voulu s'intéresser en sa faveur auprès de Mme la Daupliine, l'extrait d'une lettre que M. le chancelier avoit écrite pour répondre à la recommandation pressante de cette princesse. Cet extrait était conçu de la manière suivante : t- Quant à la veuve Méquignon, il suffit que Mme la Daupliine daigne s'y intéresser, pour l'affranchir de la peine portée contre elle; je ferai sceller les Lettres de Rappel dont elle a besoin, dès qu'elles me seront présentées. » On assuroit que Parrét rendu le 29 janvier, dans l'affaire de la Correspondance, etc., alloit incessamment paroitre imprimé, et qu'on y laisseroit subsister le nom de la veuve Méquignon, nonobstant ses Lettres de Rappel. »

23 février. — - Les Lettres de Rappel, autrement dit la décharge, sont scellées, « bien contre le gré du sieur de Maupeou, qui avoit eu beaucoup de peine à les accorder, et qui n'avoit pas dû être peu surpris, lorsque Mme la comtesse de Noailles, étant allée chez lui, de la part de Mme la dauphine, pour le solliciter à ce sujet, avoit répondu par l'aftirmalive à la question de savoir si elle avoit lu la fameuse Correspondance, dont cette veuve étoit atteinte et convaincue d'avoir vendu des exemplaires. »

Le bruit mené autour de Marie-Antoinette au profit de la libraire de la, rue de la Juiverie, lui donna le désir de la counaîlre, ce qui valut à la veuve Méquignon

LES DÉBUTS d'uNE GRANDE MODISTE 27

l'honneur d'assister à Versailles au dîner de la Dauphine. Hardy le rapporte ainsi :

« 24 février. — Ce jour, la veuve Méguii^non, libraire, qui s'éloit rendue à Versailles le mardi précédent pour y faire ses remerciements à Mme la Dauphine, son illustre protectrice, et à toutes les personnes de distinction <iui avoient eu la bonté de s'intéresser en sa faveur auprès de cette princesse bienfaisante, goûte la satisfaction d'assister à son diner, avec ses trois filles, n'ayant pu avoir Thonneur de lui être présentée la veille, parce qu'elle avoit été purgée. Mme la Dauphine, qui la regarde plusieurs fois avec bonté pendant son repas, convient, avec les dames de sa suite, qu'elle n'avoit pu voir cette infortunée veuve et ses enfants, sans ressentir une certaine émotion, ajoutant qu'elle était beaucoup plus contente encore de lui avoir rendu service, depuis qu'on la lui avoit fait connoître. Il ne fallait pas moins qu'une aussi puissante protection, pour affranchir cette famille désolée des suites funestes du jugement porté contre une mère respectable dont elle avoit le plus grand besoin. »

Ce jugement porté sur la veuve Méquignon par le libraire Hardy, son confrère, dont flionorabilité ne saurait être suspectée, ne peut que justifier et les démarches pressantes de la jeune modiste et l'initiative de la Dauphine. Cinquante-deux personnes avaient été impliquées dans cette affaire, dont l'arrêt prononcé le 29 janvier fut publié le 8 mars. Il portait encore la mention de la condamnation au bannissement, plus trois livres d'amende envers le Roi encourue par la veuve Méquignon.

Maupeou aurait été heureux, avec l'appui de l'archevêque de Paris, de ne pas désarmer.

« Ce jour, 29 mars, raconte Hardy, il se répand qne M. rarchcvcque de Paris, qui ne manque pas une seule occasion de se montrer l'antagoniste et trop souvent même le persécuteur des prétendus janséniste}' de tout sexe et de toute condition, avait entrepris de s'opposer à l'enregistrement des Lettres de décharge de peine que la veuve Méquignon, libraire, avait obtenues de M. le chancelier, à la sollicitation de Mme la Dauphine, qui avait bien voulu s'intéresser pour elle. Et ce, sous le prétexte, très plausible selon lui, que cette veuve était Janséniste, ne recevait chez elle que des jansénistes, et ne vendait que des livres jansénistes ; mais que, nonobstant la disposition naturelle des magistrats du nouveau Parlement à déférer, en toute occasion, aux intentions de ce prélat, ils n'avaient cependant pas jugé à propos de se livrer, pour celte fois, à l'impulsion de son zèle déplacé. »

Ainsi finit une aflaire où la dauphine, non sans mal, avait le dernier mot. Inutile de dire si ce résultat fut un triomphe pour la petite Berlin.

Et ce fut aussi grand profit pour la libraire Méquignon qui devint et demeura jusqu'à la Révolution fournisseur de la Cour. C'était notamment chez Méquignon, que Mme de Tourzel faisait emplette des livres destinés aux enfants de France, comme en font foi des relevés de dépenses faites de 1790 à 1792, conservés aux Archives nationales (1).

Pendant ce temps, on fabriquait dans ses ateliers des bonnets à la Chartres, nom dont la reconnaissance de

(1) Archives Nationales, série 0- 3798 el 3799.

Rose pour la duchesse de Chartres avait baptisé Tune de ses productions, des bonnets à la Sultane, au Trésor royal, à la Carmélite, et on y garnissait des robes à la Musulmane. Les bonnets à la Chartres valaient 7 à 14 livres, les autres une trentaine de livres. La garniture d'une robe à la Musulmane montait à 136 livres.

Du jour où Rose Rertin fut chargée de fournir Marie- Antoinette, sa réputation ne tarda pas à devenir européenne, et il lui fallut augmenter le nombre de ses ouvrières.

Cependant, sa maison n'acquit une réelle importance qu'à partir de l'époque où Louis XVI succéda à Louis XV, c'est-à-dire du 10 mai 1774.

La première chose qu'elle fit alors, fut de remplacer sur son enseigne le nom de Rose par son nom de famille. La modiste de la reine s'appelait encore Mlle Rose à la Cour, mais à la ville, sa dignité lui commandait de ne plus s'appeler que Mlle Bertin.

Elle avait déjà un succès considérable. Les plus grands noms de l'Armoriai de France figuraient sur ses livres ; en 177/1, nous relevons, entre autres, ceux de la marquise de Rouillé, de la comtesse de Duras, de la duchesse de la Vauguyon, de la princesse de Guéméné, etc.

Les modes allaient se succéder innombrables sous l'impulsion delà modiste officielle.

Le budget du département de la toilette de la Dauphine s'élevait en 1773 à un total de 120.000 livres (1) qui étaient ordonnancées au nom de la Dame d'atours, alors la duchesse de Cossé, et qui se décomposaient ainsi :

(1) Archives Natiouales, série O^ 3794.

32.000 livres pour la dépense ordinaire de la garde-robe et 88.000 pour la dépense extraordinaire. Ce chiffre était le même en 1774. 11 ne tarda pas à s'accroître.

L'hiver de 1774 s'achevait, lorsque fit son apparition une coiiïure qui prit le nom de Ouès aco. Voici, tout d'abord en quoi elle consistait : c'est, nous apprend Bachaumont, « un panache en plumes, que les jeunes femmes, les élégantes portent sur le derrière de la tête ». Son nom était tiré d'un Mémoire que Beaumarchais venait de publier contre le sieur Marin, gazetier, au blason satirique duquel il attribuait la devise : Quès aco. Marin ? « Marin, disait l'auteur, était gagiste à la Ciotat, en Provence, et touchait de l'orgue. Soudain il quitte la jaquette et les galoches et ne fait qu'un saut de l'orgue au préceptorat, à la censure, au secrétariat, enfin à la gazette ; et voilà mon Marin, les bras retroussés jusqu'au coude et péchant en eau trouble. Il en dit hautement tout ce qu'il veut, il en fait sourdement tant qu'il peut. Il arrête d'un côté les réputations qu'il déchire de l'autre. Censure, gazettes étrangères, nouvelles à la main, à la bouche, à la presse, journaux, petites feuilles, lettres courantes, fabriquées, supposées, distribuées ; tout est à son usage. Ecrivain éloquent, censeur habile, gazetier véridique, journalier de pamphlets, s'il marche, il rampe comme un serpent ; s'il s'élève, il tombe comme un crapaud. Enfin se traînant, gravissant, et par sauts et par bonds, toujours le ventre à terre, il a tant fait par ses journéeS;, que nous avons vu récemment le corsaire allant à Versailles, tiré à quatre chevaux sur la route, portant pour armoiries, aux panneaux de son carosse, dans un cartel en forme de bUiTet

LES DÉBUTS d'uNE GRANDE MODISTE 31

d'orgue, une Renommée en champ de gueule, les ailes coupées, la tète en bas, raclant de la trompette marine, et pour support une figure dégoûtée représentant l'Europe : le tout embarrassé d'une soutanelle doublée de gazettes, et surmonté d'un bonnet carré avec cette légende : « Oiiès aco, Marin ? »

Le Mémoire de Beaumarchais eut tant de succès dans le public gouailleur de Paris qu'un jour, se promenant au Palais Royal, l'infortuné Marin fut obligé de se sauver, poursuivi qu'il était par les huées d'une foule qui ne cessait de lui corner aux oreilles : « Ouès aco, Marin ? »

Marie-Antoinette, s'étant intéressée à ce nouveau factum du sieur Beaumarchais, dont on parlait assez souvent à la Cour, parce qu'il avait été le professeur de musique instrumentale de Mesdames, filles de Louis XV, se lit expliquer le sens de cette locution provençale. Quand elle l'eut comprise, il lui arriva, fréquemment, de s'amuser à la répéter dans l'intimité, et cela se produisit un jour qu'elle était à ses grandes combinaisons en compagnie de MUeBertin. Celle-ci, qui se tenait à l'affût, on peut ij dire, de tous les événements grands et petits, capables de lui fournir des idées nouvelles, et le moyen de les baptiser, ne perdit pas, comme bien on pense, l'occasion de construire un nouvel échafaudage, composé de trois panaches, plantés derrière le chignon et qui prit le fameux nom de Ouès aco. Les cheveux se portaient alors relevés sur le front avec le secours d'épingles immenses ; ils étaient frisés à la pointe, et, par derrière, formaient plusieurs rangées de boucles énormes. C'est cette coiffure qu'on appelait

32 ROSK BERTIN

le hérisson que complétait le Ouès aco de Mlle Bertin. Tout est généralement éphémère en matière de modes. Mais on peut dire qu'alors les coiffures l'étaient prodigieusement. Un mois après l'apparition du Quès aco, une autre invention l'avait détrôné, qu'on appelait le pouf aux sentiments. En effet, le continuateur de Bachaumont, à la date du 26 avril 177/i, écrivait : « Le pouf aux sentiments est une coiffure qui a succédé au Quès aco, et qui lui est infiniment supérieure par la multitude de choses qui entrent dans sa composition et par le génie qu'elle exige pour les varier avec art. On l'appelle pouf à cause de la confusion d'objets qu'elle peut contenir, et aux sentiments parce qu'ils doivent être relatifs à ce qu'on aime le plus... Toutes les femmes veulent avoir un pouf et en ratfolent. »

On raconte qiie Léonard Antié excellait dans l'art de poser les poufs de gaze qu'on introduisait entre les mèches de la chevelure, et qu'il fut assez habile, un jour, pour faire entrer jusqu'à quatorze aunes d'étofle dans une seule coiffure.

Mais ces poufs, qui étaient des combinaisons de coiffeurs, différaient du célèbre pouf aux sentiments par leur simplicité, et parce qu'ils n'exigeaient pas le concours de la modiste. Le pouf aux sentiments comportait les objets les plus divers : fruits, fleurs, légumes, oiseaux empaillés, poupées ou autres bibelots entraient dans sa composition, c'était une manière d'affirmer ses goûts, ses préférences, d'aflicher même ses sentiments. Le continuateur des Mémoires de Bachaumont a laissé la description d'un de ces poufs porté par la duchesse de Chartres, qui, on le sait, était une cliente de Rose

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{Muice Carnavalet.;

LA MODE KX 1775.

Le Qiiés a qiio.

Bertiii : « Au fond était une femme assise sur son fauteuil et tenant un nourrisson ; ce qui désignait le duc de Valois et sa nourrice. A droite était un perroquet becquetant une cerise, oiseau précieux à la princesse ; à gauche, était un petit nègre, image de celui qu'elle aimait beaucoup ; le surplus était garni d'une touffe de cheveux du duc de Chartres son mari, du duc de Penthièvre son père, du duc d'Orléans son beau-père. Tel était l'attirail dont la princesse se chargeait la tête. »

Cette mode, avec cette accumulation de souvenirs de famille, était aussi touchante, mais autrement ridicule, que celle des paysages en cheveux qui eurent une grande vogue dans la première moitié du dix-neuvième siècle, et, dans la composition desquels Frédéric Sauvage, l'inventeur de l'hélice, acquit une certaine habileté.

On citait encore comme particulièrement remarquable le pouf de la duchesse de Lauzun (1). « La duchesse de Lauzun parut un jour chez la marquise du Deffant avec un pouf délicieux ; il offrait tout un paysage en relief; d'abord une mer agitée, des canards nageant sur ses bords, un chasseur à l'affût prêt à les coucher en joue ; sur le sommet un moulin dont la meunière se faisait courtiser par un abbé, et tout au bas de l'oreille, on voyait le meunier conduisant un âne. »

Ce fut à propos d'un de ces poufs aux sentiments que se passa entre la célèbre Mlle Quinault et Mlle Bertin une scène des plus orageuses qui eut son dénouement dans le logement même que Mlle Quinault occupait au Louvre, les fenêtres donnant sur le jardin de l'Infante,

(1) Comtesse cI'Adhémab (LamoUie-Langon), Souvenirs sur Marie Antoinette, t. II, Paris, 1836.

juste au-dessous de celui de Sedaine, et où elle avait reçu, au cours du siècle, la société la plus distinguée.

Il n'était bruit que des poufs delà maison Berlin. Mlle Quinaultcn voulait avoir un de la bonne faiseuse; elle l'envoie donc chercher tout simplement. Celle-ci « élude et ne vient point; nouveau message, nouvel oubli. Oh '.alors la bombe éclate ; Mlle Duport, femme de chambre favorite de la vieille fée, arrive dans la voiture de sa maîtresse et adresse à Mlle Bertin des reproches qui sont mal reçus. La querelle s'échauffe ; Mlle Duport se récrie sur l'importance que veut se donner une faiseuse de modes. Mais toute faiseuse démodes que l'on soit, on ne prétend pas se déranger pour une ancienne actrice de l'Opéra, lorsqu'on a l'honneur d'être employée par la reine.

« La foudre tombant sur une cathédrale n'eût pas produit plus d'effet que cette insolente réponse de Mlle Bertin. Bien que le mariage de Mlle Quinault avec le duc de Nevers fût uniquement une union de conscience, il n'en était pas moins certain et complet. Mme de Montesson,qui avait épousé naguère M. le duc d'Orléans, la veuve du comte de Clermont, Mlle... et quatre ou cinq autres femmes liées par des nœuds secrets à des seigneurs de haut rang, s'unirent à la duchesse de Nevers pour exiger le châtiment de Mlle Bertin. Celle-ci, forte de rattection de la reine, essaya d'abord de lutter contre la furieuse Quinault ; mais le toile fut hurlé avec tant d'ensemble, qu'au prochain travail, dans les petits cabinets de Versailles, S. M. ellemême conseilla à son ouvrière de prédilection de s'humilier et d'aller chez Mlle Quinault lui faire des excuses.

LES DÉBUTS d'uNE GRANDE MODISTE 35

« La volonté de la reine pouvait seule décider Torgueilleuse Berlin à cette démarche. Elle partit directement de Versailles, arriva au Louvre, alla frapper à Tappartement de Mlle Quinault et demanda Madame Duport.

« Que veut la Bertin? dit celle-ci.

« La Bertin ! dans la bouche d'une soubrette, lorsque les dames du plus haut rang l'appelaient Mademoiselle et même parfois Madame, c'était une grave insulte. Cependant elle se contint, et ajouta qu'elle venait pour présenter ses hommages à Mademoiselle.

« — Mademoiselle a la migraine ou des vapeurs, et elle ne pourra point recevoir sa marchande de modes.

« Cependant, on va s'en informer ; trois quarts d'heure s'écoulent, entin Mlle Duport paraît.

« — Mademoiselle permet que l'on entre, dit-elle.

« Voilà Mlle Bertin en présence de l'offensée, qui reste assise, et ne répond au profond salut qu'on lui adresse que par un simple mouvement de tête. L'ouvrière indignée balbutie un compliment et des excuses ; lorsqu'elle a terminé :

« — Ma mie, lui dit Mlle Quinault, une créature de votre condition doit apprendre à être polie et à se rendre aux ordres de ceux ({ui la paient. Que ceci vous serve de leçon ! Allez (1). »

Toute la morgue du dix-huitième siècle est dans ces mots. Il est surprenant que Mlle Bertin, avec son caractère ombrageux, fier et indépendant, soit demeurée fidèle au passé, quand vint la Révolution. 11 est vrai

(1) Comtesse cI'Adhémar. Souvenirs sur Marie-Anloinelle.

qu'elle avait pour la reine Taffection et le dévouement le plus absolus. Et ceci empêcha cela.

L'aulour des Souvenirs ajoute : « On la congédia beaucoup plus majestueusement que ne l'aurait lait la reine. Mlle Bertin se retira la rage au cœur, et si bien qu'elle a eu une maladie de six semaines. Ce fut, jevous avoue, un véritable événement, et dont, pendantquinze jours, toutes les toilettes retentirent.

« Depuis lors, elle se montra d'une politesse extrême et lorsque, par la force de l'habitude, elle s'oubliait encore, il suffisait pour la rappeler à Tordre de lui demander des nouvelles de Mlle Quinault (1). »

La mort du roi avait été, par contre-coup, celle du pouf au sentiment qui se trouva relégué au rang des choses bonnes tout au plus pour la province. C'est ce que la baronne d'Oberkirch relate dans ses Mémoires : « Le deuil du roi, dit-elle, arrêta un peu une nouvelle mode assez ridicule qui remplaçait les qaesaco, celle des poufs au sentiment. C'était une coiffure dans laquelle on introduisait les personnes ou les choses qu'on préférait: ainsi le portrait de sa fdle, de sa mère, l'image de son serin, de son chien, etc., tout cela garni des cheveux de son père ou d'un ami de cœur. C'était incroyable d'extravagance. Nous n'en voulûmes pas moins nous y conformer, et la princesse (Dorothée de Wurtemberg) fit Tespiëglerie de porter tout un jour sur l'oreille une figure de femme tenant un trousseau de clefs qu'elle assura être Mme Hendel. Celle-ci se trouva très ressemblante et faillit en mourir de joie et d'orgueil. » Cette

(1) Comtesse d'Adhémar, Souvenirs sur Marie-Antoinette.

Mme Hendel était la femme de charge de la princesse Dorothée au château de iMonthéliard, qu'elle iiabitait.

Somme toute, de l'aveu môme de la baronne d'Oberkirch, qui fut, elle aussi, une des clientes de Rose Bertin, cette mode était le comble du ridicule, et bonne, tout au plus, à des jeux de carnaval. Mais ce comble du ridicule et du mauvais goût était, en même temps, celui de la coquetterie qui, par une inexplicable aberration, semble s'être évertuée aux époques les plus diverses, depuis le pouf au sentiment jusqu'aux crinolines, en passant par les têtes rondes et les robes sans taille de 180A, à déformer, à enlaidir, à rendre grotesque le corps féminin, et s'est acharnée, avec un véritable goût de sauvage, à en cacher les lignes pour le plus grand profit des femmes ditlornies, mais au grand dommage de la pure beauté.

Il y avait cependant encore des femmes raisonnables que les excentricités de la mode ne touchaient pas.

« Jamais Epaminondas, César et les autres militaires que nous appelons héros, écrit la marquise de Créqui, n'ont tant combiné, tant réfléchi sur l'arrangement de leurs troupes, à la disposition de leurs armées, aux événements d'une bataille que les femmes à une coiffure nouvelle, à un chapeau élégant, à un bouquet bien placé et à une garniture qu'on n'a pas encore trouvée. L'inventeur de ces chitfons a une considération qui n'a jamais été accordée au mérite.» Cette lettre n'a certainement jamais été connue de Rose, sans quoi, quelle colère nouvelle ! D'ailleurs la marquise de Créqui ne parait pas avoir jamais été de ses clientes. « Faut-il s'étonner, après cela, coutinue-t-elle, si le vrai mérite

reste inconnu ?ll est étoulïé sons les gazes... 11 fanl, dit-on, être comme les autres. Je crois cet apophtegme très pernicieux. Il faut sans doute éviter la singularité, mais c'est-à-dire qu'il faut être propre danssa simplicité, noble dans son goût et modeste dans les modes, qu'on suit de loin:

La mode est uq tyrau dont rien ne nous délivre; A son bizarre goût, il faut saccommoder ; Mais, sous ses folles lois étant forcé de vivre, Le sage n'est jamais le premier à les suivre Ni le dernier à les garder (1).»

(1) Ces vers soni du poète Pavillon. V. Annales poétiques, t. XXVII, p. 64.

l'ère des extravagances (177zi-1777).

Rose Bertin et le chevalier d'Éon

Cependant, la modiste de la jeune Reine était surtout renommée pour la confection des poufs. Considérant donc que le pouf au sentiment avait fait son temps, il fallait imaginer quelque chose de nouveau. L'ingéniosité de Rose Bertin la servit à souhait. Elle fit paraître coup sur coup la coifture à Vlphigénie et le pouf « la circonstance.

La première de ces inventions s'adaptait fort bien aux événements. La cour portait le deuil du roi, et cette coitïureà l'Iphigénie étmi « tout uniment, lisonsnous dans la Correspondance secrète, une couronne de fleurs noires, surmontée du croissant de Diane, avec une espèce de voile qui couvre la moitié du derrière de la tête ». Le 19 avril 1774 avait eu lieu à Paris la première représentation de la tragédie lyrique ù'Iphigénie en Aulide par Gliick, qui, tout d'abord, avait soulevé une vive opposition ; mais, Marie-Antoinette avait contribué à la désarmer et à assurer le succès de son

40 ROSE RERTIN

compositeur favori. C'était flatter ses goûts de musicienne que de lui rappeler ainsi le triomphe de la pièce de Gluck.

Quant (in pouf à la circonstance, il n'était pas autre chose également qu'une flatterie à l'égard du nouveau souverain. Mlle Bertin avait tout pour réussir; ne mettait-elle pas ainsi, au profit de son commerce, les qualités du meilleur des courtisans? La circonstance était celle du changement de règne, et le pouf était ainsi composé : sur la gauche était placé un grand cyprès garni de soucis noirs, au pied duquel un crêpe se trouvait disposé de façon à représenter de nombreuses racines ; du côté droit, une grosse gerbe de blé était couchée sur une corne d'abondance d'où sortaient, en quantité, des raisins, des melons, des figues et autres fruits parfaitement imités ; le tout emmêlé de plumes blanches. Ce n'était pas autre chose qu'un rébus dont la traduction était celle-ci : Tout en pleurant le feu roi, tandis que la douleur plonge ses racines les plus profondes au cœur de ses sujets, on entrevoit déjà les richesses que le nouveau règne leur promet.

Il existait de ce pouf quelques variantes : Un soleil levant éclairait un champ de blé où moissonnait l'Espérance. C'était, plus sommairement exprimé, le même rébus.

hepouf à la circonstance vécut ce que vivent les roses, et ne tarda pas à se voir remplacé par le pouf à r inoculation, autre invention de Mlle Berlin.

Le roi avait été inoculé le 18 juin 177/i. Cette pratique de l'inoculation, en usage depuis des siècles parmi les

l'ère des extravagances (1774-1777) 41

peuples voisins de la mer Caspienne, avait été importée de Constantinople en Angleterre en 1738 et en France à partir de 1755. L'opération subie par le roi donna à l'esprit toujours ingénieux de Mlle Bertin l'idée de composer un nouveau pouf, qui était bien encore un pouf rfe circonslance, mais qui prit le nom chirurgical, au moins bizarre pour un ouvrage de modiste, de pouf à rinocnlaiion. On y voyait un soleil levant, avec un olivier chargé de fruits, autour duquel s'enlaç^ait un serpent qui soutenait une massue enguirlandée de fleurs. Et cela voulait dire que la médecine, figurée par le serpent, le classique serpent d'Esculape, possédait la force (la massue) capable de terrasser le monstre variolique. Quant au soleil levant, il représentait le jeune roi vers lequel tous les regards étaients tournés, le jeune roi arrière-petit-fils du Roi-Soleil. Et l'olivier était le symbole de la paix, en même temps que celui de la douceur dont les âmes se sentaient pénétrées à la nouvelle de l'heureux succès de l'opération à laquelle le roi et les princes s'étaient soumis.

Tout cela n'était pas la simplicité même ; et l'on n'en était pas encore aux bergeries.

L'opération de l'inoculation avait été suivie d'un séjour à Marly. Or, Mme Campan, dans ses Mémoires, place précisément à cette époque la présentation de Rose Bertin à la reine. Elle n'est pas d'accord, en cela, avec les faux Souvenirs de Léonard, non plus qu'avec les Mémoires du temps auxquels l'auteur des Souvenirs a emprunté ses anecdotes. Néanmoins il est intéressant de voir comment Mme Campan juge l'admission de la modiste dans l'intimité de Marie-Antoinette :

« Ce fut à ce premier voyage de Marly que Mme la duchesse de Chartres, depuis duchesse d'Orléans, introduisit, dans l'intérieur de la reine, Mlle Berlin, marchande de modes, devenue fameuse, à cette époque, par le changement total qu'elle introduisit dans la parure des dames françaises.

« On peut dire que l'admission d'une marchande de modes chez la reine, fut suivie de résultats fâcheux pour Sa Majesté. L'art de la marchande, reçue dans l'intérieur, en dépit de l'usage qui en éloignait, sans exception, toutes les personnes de sa classe, lui facilitait les moyens de faire adopter, chaque jour, quelque mode nouvelle. La reine, jusqu'à ce moment, n'avait développé qu'un goût fort simple pour sa toilette ; elle commença à en faire une occupation principale ; elle fut naturellement imitée par toutes les femmes.

« On voulait, à l'instant, avoir la même parure que la reine, porter ces plumes, ces guirlandes auxquelles sa beauté, qui était alors dans tout son éclat, prêtait un charme infini. La dépense des jeunes dames fut extrêmement augmentée; les mères et les maris en murmurèrent ; quelques étourdis contractèrent des dettes ; il y eut de fâcheuses scènes de famille, plusieurs ménages refroidis ou brouillés ; et le bruit général fut que la reine ruinerait toutes les dames françaises... Des caricatures sans nombre, exposées partout, et dont quelques-unes rappelaient malicieusement les traits de la souveraine, attaquaient inutilement l'exagération de la mode ; elle ne changea, comme cela arrive toujours, que par la seule influence de l'inconstance et du temps. »

l'ère des extravagances (1774-1777) 43

L'introduction de Mlle Bertin dans rintérieur de Marie-Antoinette fut une petite révolution de palais contre laquelle les dames d'atours et les femmes de chambre s'insurgèrent tant qu'elles purent. En effet, continue Mme Campan, « lorsqu'elle la reine) était coiffée, elle saluait les dames qui étaient dans sa chambre et, suivie de ses seules femmes, elle rentrait dans un cabinet où se trouvait Mlle Bertin qui ne pouvait être admise dans la chambre. C'était dans un cabinet intérieur qu'elle présentait ses nouvelles et nombreuses parures )>.

Mais les femmes de la reine, jalouses de leurs prérogatives, se plaignaient et récriminaient; aussi, lorsque Louis XVI, un jour de cette aimée 177/i, lui ayant dit : '( Vous aimez les fleurs, eh bien; j'ai un bouquet à vous olfrir, c'est le Trianon », la reine ne pensa plus qu'à s'y sauver pour fuir tous les ennuis d'un cérémonial qui lui pesait. « Elle songeait à se faire habiller là, dans sa chambre, par Mlle Bertin, sans être condamnée à se réfugier dans un cabinet, par le refus de ses femmes de laisser entrer Mlle Berlin dans leurs charges."»

Cependant, la dame d'atours n'eut ([u'à s'incliner devant la volonté royale. Elle n'avait d'ailleurs, à cause même de ses fonctions, qu'à s'accommoder à la situation et à vivre, avec la modiste favorite, dans les meilleurs termes possibles. La charge de dame datours de Marie-Antoinette, qui avait été occupée depuis son arrivée en France, en 1770, jusqu'au 15 septembre 1771 par la duchesse de Villars, était, depuis la mort de celle-ci, passée à la duchesse de Cossé qui la garda jus-

ROSE RERTIN

qu'en juin 1775. La princesse de Cliimay lui succéda, mais, en septembre de la même année, elle céda la place à Mme de Mailly, (iiii, à son tour, fut remplacée en 1781 par la comtesse d'Ossun.

« Les attributions de la dame d'atours, étaient de veiller à ce que la l'eine fût décemment habillée, à ce qu'on lui fournît les robes et vêtements à son usage. Elle payait les mémoires sur règlement ; cent mille francs étaient attectés à cette dépense ; on y suppléait quand des circonstances imprévues Taugmentaient, et cela arrivait souvent. MmeCampan, qui m'a donné une note très détaillée de tous ces points d'intérieur, y dit que la dame d'atours faisait vendre à son protit les robes, manchons, dentelles et oripeaux : le tout montait à une forte somme.

« La dame d'atours, dit encore Mme Campan, avait aussi sous ses ordres une première femme de chambre pour replier et repasser les objets de toilette, deux valets de garde-robe et un garçon de garde-robe ; ce dernier était chargé de transporter à l'appartement des corbeilles couvertes en taffetas vert, qui contenaient •-out ce que la reine devait porter dans le jour ; il donnait alors à la première femme de chambre un livre, sur lequel étaient attachés des échantillons de robes, grands habits, robes-déshabillés, etc. Une petite portion de la garniture indiquait de quel genre elle était. La première femme de chambre présentait ce livre au réveil de la reine, avec une pelote. Sa Majesté plaçait des épingles surtout ce qu'elle désirait pour la journée : une sur le grand habit, une sur la robe-déshabillé de l'après-midi, et une sur la robe parée pour l'heure du

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jeu ou le souper des petits appartements. On reportait ce livre à la garde-robe, et bientôt, on voyait arriver ce que Sa Majesté avait choisi (1). »

Un de ces registres d'échantillons existe encore ; il est conservé aux Archives Nationales et concerne la toilette de Marie-Antoinette en 1782.

« Aussitôt la toilette terminée, on faisait entrer les valets et garçons de garde-robe, qui remportaient les objets inutiles à la garde-robe, où ils étaient reployés, suspendus, revus, nettoyés avec un ordre et un soin si étonnants, que les robes, mêmes réformées, avaient tout l'éclat du neuf.

« La garde-robe des atours consistait en trois grandes pièces environnées d'armoires, les unes à coulisses, les autres à porte-manteaux ; de grandes tables, dans chacune de ces pièces, servaient à étendre les robes, les habits, et aies reployer.

« La reine avait ordinairement pour l'hiver douze grands habits, douze petites robes, dites de fantaisie et douze robes riches sur paniers, qu'elle portait pour le jeu, ou le souper des petits appartements.

« Les parures de l'été et du printemps servaient l'automne. Toutes ces parures étaient réformées à la fin de chaque saison, à moins que Sa Majesté n'en fit conserver quelques-unes, auxquelles elle tenait. On ne parle point des robes de mousseline, percale, ou autres de ce genre : l'usage en était récent, et elles n'entraient pas dans le nombre de celles fournies à chaque

(1) Comtesse d'ADiiûuAVi,Souvenirs sur Marie-Antoinelte. Paris,lS3(>, t. III.

saison ; on les faisait servir plusieurs années (1). » En effet, à la cour de France, tout était tradition, au point que « telle étotïe était atïectée à l'habillement d'hiver, et telle autre à celui de l'été. Le luxe même a poussé le rafinement jusqu'à prescrire le temps où devaient se montrer les couleurs dans la parure. Ainsi l'or ne doit briller qu'au milieu des glaces, tandis que l'argent se porte pendant la canicule. Celui qui aurait paru dans la galerie de Versailles avec un tout autre habit que celui de la saison, eût été regardé comme un homme sans usage et de mauvais ton (2) ».

Mlle Bertin a-t-elle approché Marie-Antoinette, lorsqu'elle était dauphine ou, en 177/i, après la mort de Louis XV ? Il semble à première vue, que l'exactitude devrait se trouver plutôt sous la plume de Mme Campan, dont les fonctions lui permettaient de connaître, très en détail, les menus faits de l'existence journalière de la reine. Mais, il est bon de faire remarquer que Mlle Bertin a pu fort bien être présentée à titre de marchande de modes à Marie-Antoinette, lorsqu'elle était dauphine, sans pour cela avoir obtenu alors ses grandes et ses petites entrées dans le cabinet de la princesse. En tous cas, il est constant que c'est à dater de 177/i que Rose Bertin vint régulièrement, deux fois par semaine, présenter ses inventions à ia reine. Et il en fut ainsi sans interruption jusqu'après la journée du G octobre, sauf cependant pendant le premier mois qui suivit la mort de l'impératrice Marie-Thérèse.

Cela coûtait beaucoup de temps à Mlle Berlin. Elle

(1) Comtesse (I'Adhémar, Souvenirs sur Marie-Anloinelte.

(2) Roussel d'Epinal, le Château des Tuileries.

l'ère des extravagances (1774-1777) 47

avisa donc sa clientèle, que désormais on la trouverait chez elle à des jours désignés, niais qu'elle se voyjut obligée de ne plus se rendre en personne chez ses clientes. La façon dont elle s'y prit pour les informer de cette décision, n'était peut-être pas fort habile, elle le lit peut-être avec un peu de hauteur, — dailleurs elle avait le caractère hautain, c'est incontestable, — car elle exaspéra toutes les élégantes de Paris, et si ses magasins ne devinrent pas déserts du coup, c'est qu'il était de bon ton d'avoir pour faiseuse de modes la modiste de la reine.

Si Rose avait su plaire k Marie-Antoinette, à la duchesse de Chartres, à la princesse de Conti, ses façons n'étaientpas du goût de toutes les dames qui avaient des rapports avec elle. Voici, en effet, comment, l'apprécie dans ses Mémoires, la baronne d'Oberkirch :

« Le jargon de cette demoiselle était fort divertissant; c'était un singulier mélange de hauteur et de bassesse, qui frisait l'impertinence quana on ne la tenait pas de très court, et qui devenait insoleni pour peu qu'on ne la clouât pas à sa place. »

Cependant la reine avait été la première à porter le pouf à l'inoculation et bientôt elle fut imitée par toutes les femmes de la cour. Mlle Bertin ne suffisait plus à la fourniture. Elle avait trente ouvrières qui ne faisaient que cela ; mais chacune de ces coiffures lui rapportait dix louis, ce qui était un assez bon prix.

Cet empressement à saisir le fait marquant Tévénement du jour, l'actualité, pour en timbrer sa marchandise, caractérisa tout particulièrement le commerce de la grande modiste, qu'imitaient dailleurs ses cou-

ciirrenls oi concurrentes de plus en plus nombreux, et au premier rang desquels se plaçait le célèbre Beaulard. A ce propos, quelrpies années plus lard, en 1786, un journal spécial qui s'intitulait le Cabinet de modes pouvait écrire avec beaucoup de justesse: « La mode, que ses détracteurs ont appelée : légère, inconstante, volage, frivole, est pourtant fixe dans ses principes... Nous la voyons constante à saisir tous les événements remarquables, à se les approprier, à les consigner dans ses annales, à les éterniser dans la mémoire. Quels grands événements, quels hauts faits de nos guerriers, de nos magistrats même n'a-t-elle pas publiés ? Si les d'Eslaing, les d'Orvilliers ont vaincu, ne l'at-elle point annoncé ? n"a-t-elle point voulu que les dames portassent sur leurs têtes des signes en mémoire de leur triomphe, et, qu'entrant ainsi par l'extrémité de leur corps, le souvenir s'en gravât profondément dans leur cœur? N'a-t-elle point appris à toute l'Europe le succès de Figaro ? Sous combien de formes n'at-elle point reproduit Janot ? Le seul Cagliostro, devenu plus fameux par son procès que par son éternité mensongère, n"a-t-il pas vu la mode faire connaître son existence de l'un à l'autre hémisphère?... Nous nous flattons que l'on ne nous refusera pas l'aveu que le Cabinet de modes peut devenir utile, môme aux Historiens. » Le rédacteur du Cabinet de modes était dans son rôle en vantant ainsi les mérites de la mode, qui n'était pas toujours pareillement appréciée. 11 suffira pour s'en convaincre de lire les lignes que, dans sa Correspondance littéraire, Meister écrivait au mois de novembre de 177/i :

I HU'liniJir.jac Xalioiiale.)

MISS c:oni:in(;li-: olt of opéra

l'ère des extravagances (1774-1777) 49

« Si jamais l'on fait un ouvrage (le morale pour nos jeunes Parisiennes, je demande en grâce à son auteur de tomber à bras raccourcis sur l'extravagance des coilïurcs, et surtout sur le mauvais goût du sieur Beaulard, qui est le grand inventeur de toutes ces sottises.

« Cet homme se metàla torture pour représenter sur ia tête des jeunes femmes, soit au naturel, soit allégoriquement, les articles les plus importants des gazettes. On voit sur un bonnet la rentrée du parlement, sur un autre la bataille d'ivry et Henri IV, ou bien un jardin anglais, et entîn tous les événements anciens et modernes. Il arrive aussi que, la coiffure ne se trouvant plus d'accord avec les habillements, on en invente de plus pittoresques, et qu'insensiblement les femmes vont se trouver vêtues en personnages de théâtre, et il ne restera de ressource pour les habits de bal, qui doivent difitérerde ceux delà société, que le bonnet de nuit et le manteau de lit. »

Ces récriminations n'empêchaient pourtant rien à la vogue de Beaulard, non plus qu'à celle de Mlle Berlin qui aurait pu en prendre largement sa part, car elle était coupable d'au moins autant de conceptions extravagantes du môme goût ; or ses poufs gardaient toujours une renommée sans égale.

Mlle Berlin ne voyait pas d'un bon œil la renommée de son rival Beaulard. Elle vint un jour, les larmes aux yeux, se plaindre chez la reine des faveurs dont il était l'objet de la part de plusieurs grandes dames. Il est vrai qu'elle avait lieu de se montrer inquiète de son succès, car c'était un homme de beaucoup d'imagination

(lui, lorsdela mo(I(3 des poufs auseiitinicnt, en composa de Tort originaux, capables de rivaliser avec ceux de la rueSaint-Honoré, et dont la réputation devint considérable, lorsqu'il eut imaginé le curieux bonnet dit à la bonne maman.

Dans les Souvenirs sur Marie- Antoinetle par la comtesse d'Adhémar, on lit, au sujet du célèbre Beaulard, l'anecdote suivante :

« Une étrangère arrive chez lui.

« — Monsieur, dit-elle, je désire que vous inventiez pour moi un bonnet distingué ; je suis Anglaise, veuve d'un amiral ; je n'ai rien à ajouter ; votre goût lera le reste.

« L'habile modiste combine, réfléchit, se met à l'œuvre et, deux jours après, il apporte à la Hère insulaire un bonnet réellement divin. Avec de la gaze bouillonnée, il avait représenté une mer agitée, et, au moyen de rubans taillés, et d'autres brimborions, on voyait voguer une flotte portant pavillon de deuil à cause de la viduiLé de la dame. Lorsqu'elle parut avec ce merveilleux travail, on poussa des cris d'admiration, ajuste titre ; mais ce qui compléta la vogue de Beaulard, fut un bonnet confectionné par lui, appelé à la bonne maman.

« Pour en bien faire apprécier le mérite, il faut savoir que les grand'mères, et en général toute la vieille cour, désapprouvaient la hauteur des coiffures modernes ; en conséquence, les bonnets à la bonne maman/di l'aide d'un ressort, s'élevaient à la dimension exigée parla mode, et s'abaissaient à volonté, dès que paraissait une aïeule de mauvaise humeur. Toutes les

LÈRE DKS EXTRAVAGANCES (l 77^-1777) 51

jeunes femmes désirèrent en avoir, et Mlle Bertin ne pardonna à aucune de ses pratiques rinlidélité momentanée qu'elles lui firent pour les colifichets de Beaulard. »

Cependant, toutes ces futilités et plusieurs anecdotes qui se racontaient, nuisaient à Marie-Antoinette qu'elles exposaient aux critiques les plus virulentes. D'abord ((Mesdames Tantes, nous apprend Soulavie (i), qui ne pouvaient se résoudre à prendre ces modes extravagantes, ni à se modeler cliaque jour sur la reine, appelaient ses plumes un ornement de chevaux ». Mais ce n'était qu'un mot. L'ai3bé Bandeau, dans sa Chronique secrète de Paris sous Louis XVI, nous en apprend bien davantage : « On tire à boulets rouges sur la reine, écrit-il à la date du 11 juillet i77/i, il n'y a pas d'horreurs qu'on n'en débite et les plus contradictoires sont admises par certaines gens. »

Il eût été bien extraordinaire que Rose Bertiu échappât aux malignités, aux méchancetés qui étaient la monnaie courante de l'esprit de ce siècle pervers, inconstant et malfaisant. Aussi ne sommes-nous point étonnés de lire, dans le livre de Soulavie, ces lignes : « On lui reprocha (à Marie-Antoinette) des liaisons secrètes avec Mlle Bertin, marchande de modes de la capitale, avec les demoiselles Guimard, Renaud et Gentil », sans compter les autres, bien entendu. 11 suffisait d'une plaisanterie, d'une marque d'intérêt, d'un sourire ou d'un mot de la reine, pour que l'imagination des libellistes, à la solde de Mme Adélaïde en particulier, accouchât des plus invraisemblables histoires.

(1) Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI, t. II. Paris, an X.

52 ROSE BERÏIN

Uose Berlin, dont l'art était, on la vu, si peu goûté par Mesdames Tantes, ne pouvait échapper aux traits, peu galants ceux-ci, des folliculaires que soudoyait la coterie anti-autrichienne, à la tète de laquelle s'étaient mises les bonnes Tantes. Cela n empêchait pas d'ailleurs les dames d^ionneur de Mme Adélaïde de s'adressera Mlle Hcrtin ; Mme de Béon fut de ce nombre.

Il faut dire cependant, pour l'excuse de leur mauvaise humeur, que Marie-Antoinette n'était pas sans prêter à la critique, par maintes inconséquences et maints travers dont le moindre n'était pas son goût de la dépense. En octobre 177/i, sa cassette fut portée de 96.000 livres à 200.000 et cela ne tarda pas à devenir insuffisant pour ses goûts dispendieux.

Les bruits qu'on faisait courir sur le compte de la modiste ne nuisaient cependant point à son commerce, et il était toujours de bon ton de se faire habiller dans sa maison.

Le comte Auguste de la Marck, pi'ince d'Arenberg, ayant épousé, le 23 novembre 177/i, Mlle de Cernay celle-ci se fit garnir le mois suivant un habit à la musulmane, et quelque temps après un habit à la Henri IV chez Rose Bertin. A la même époque elle fournissait, à Bruxelles, la princesse de Stolberg.

L'hiver de 177/i-75 fut très brillant ; il y eut des bals chez la reine et les affaires s'en ressentirent heureusement. Le 26 décembre et le 9 janvier notamment, ces bals furent particulièrement réussis. Au bal du 9 janvier, il y eut des quadrilles de masques en habillements norvégiens et lapons.

La reine avait donné l'exemple ; la noblesse suivit et

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on vit à Versailles de fort brillantes réunions. Mercy- Ârgenteau écrivait à ce sujet le 20 février 1775 à Timpératrice Marie-Thérèse : «La comtesse de Brionne ayant donné un bal particulier chez elle à Versailles, après minuit, la Reine, Monsieur et Madame et M. le comte d'Artois, voulurent honorer cette fête de leur présence, et s'y rendirent sans que la comtesse de Brionne eût lieu de s'y attendre. Cela devint l'objet de quatre quadrilles : la première était vêtue dans l'ancien habillement français, la seconde représentait des saltimbanques, la troisième, qui était celle de la reine, avait des habillements tyroliens, et la quatrième était sous un habillement indien. Cette mascarade, ayant si bien réussi, la reine voulut qu'elle fût répétée la semaine suivante au bal de nuit qui eut lieu à Versailles le 23 janvier dans la petite salle des spectacles. »

Après l'ère des poufs étranges, celle des plumes énormes. Elle s'ouvre avec l'année 1775. L'auteur de la Correspondance secrète, le 9 janvier de cette année, notait :

« La Reine a imaginé pour ses courses de traîneaux une parure de tête qui, se combinant très bien avec les qiiesaco, porte les coiffures des femmes à une hauteur prodigieuse : plusieurs de ces coiffures représentent des montagnes élevées, des prairies émaillées, des ruisseaux argentins, des forêts, enfin un jardin à l'anglaise ; un panache immense soutient tout l'édifice par derrière. Ces panaches, qu'on renouvelloit tous les jours, ont frappé le Roi avant-hier, et, pour témoigner d'une manière galante qu'ils lui déplaisaient, Sa Majesté

64 ROSE RERTIN

a présenté à son épouse une magnifique aigrette de diamans, en lui disant : « Je vous prie de vous borner à cet ornement, dont même vos charmes n'ont pas besoin; ce présent doit vous être d'autant plus agréable (|u'il n'augmente point mes dépenses, puisqu'il n'est composé que de diamans que j'avois étant Dauphin. » De cette aventure nos femmes vont sans doute simplifier leur ajustement.

<c On est forcé de convenir cependant que les immenses et coûteuses coiffures qui se sont introduites augmentent singulièrement les produits de notre commerce. C'est un empire d'industrie qui devient trop intéressant à la France pour qu'elle ne doive pas s'en applaudir. La toilette d'une femme devient en ce pays une affaire de politique par son influence sur le commerce et les manufactures. »

Ces conclusions économiques sont intéressantes. On verra quelle fut l'importance à la fois heureuse et néfaste de ce commerce de modes, auquel l'imagination de Mlle Bertin avait une part certainement bien plus grande que celle de la reine. Elle proposait et Marie-Antoinette ratifiait. Tout cela augmentait naturellement le mouvement des affaires, pour certaines corporations tout au moins, car d'autres, au contraire, voyaient leurs intérêts lésés, et s'en plaignaient amèrement, ce que constatent les contemporains.

« Une marchande de modes, admise dans l'intérieur de Marie-Antoinette à la grande stupeur de tout ce qui garde quelque reste de culte à l'étiquette, Mlle Bertin, devient un personnage historique. Son influence ébranle tout le système de nos vieilles industries en achevant la

l'ère des extravagances (1774-1777) 5ô

révolution comniencée par laPompadouret la duBarrj^, et en substituant à la solide magnificence des anciennes étolTes un laxe .éger, frivole et fantasque. Tantôt la reine, et après elle toutes les beautés à la mode affectent une exirôme simplicité et empruntent la légère robe blanche de leurs femmes de chambre ; tantôt elles s'affublent de costumes de théâtre, d'immenses panaches ; elles élèvent sur leur tête un gigantesque échafaudage de gaze, de fleurs, de plumes, si bien qu'une femme, comme le montrent les caricatures du temps, a la tète au milieu du corps, et que tout cercle a l'air d'un extravagant bal travesti.

« Les salons rient de la mode, tout en lui obéissant; les ateliers crient que r Autrichienne ruine nos fabriques lyonnaises, nos belles manufactures de soieries, pour enrichir les fabriques de linon brabançonnes et les sujets de son frère Joseph II (1). »

Ces récriminations étaient excessives, en ce sens qu'il n'y avait pas que le Brabant qui possédât des manufactures de linon; il y en avait aussi et de très importantes dans les provinces françaises, notamment en Flandre, où se trouvaient plusieurs contres de fabrication réputés.

Tant de succès n"éLait pas l'ait pour diminuer l'orgueil de la modiste de la rue Saint-Honoré. Elle aimait à dire, lorsqu'elle sortait do chez la Reine : « Je viens de travailler avec Sa Majesté, » et à parler de ses « entrevues » avec elle. Il est vrai que Marie-Antoinette la traitait avec une grande familiarité, que sa porte lui

(1) Henri Martîn, Ilisloire de France, t. XV'I, 1860.

était ouverte à toute heure, et que Timporiance qu'elle accordail, tout au moins au débuldu rè^ne de Louis XVI, cl avant la naissance du premier dauphin, en 1781, à tout ce qui concernait la toilette, donnait par là même une iKjn iiu/indre importance à sa faiseuse de modes. On raconte qu'un jour une dame appartenant à la plus haute aristocratie vint la trouver pour lui réclamer une commande, déjà ancienne et que Mlle Bertin ne livrait pas. « Je ne puis vous satisfaire, lui dit la modiste avec une majesté plutôt comique ; dans le conseil tenu dernièrement chez la reine, nous avons décidé que ces modes ne paraîtraient que le mois prochain. »

Un autre incident analogue se produisit dans les magasins de la rue Saint-Honoré. Un jour, une des clientes habituelles de la maison se présente pour demander des bonnets qu'une de ses amies de province l'avait chargée d'acheter, à la dernière mode, chez la célèbre Mlle Bertin. La cliente avait demandé à voir la patronne en personne, que d'ailleurs elle connaissait. Elle ne fut introduite qu'au bout d'un moment et trouva Rose Bertin étendue sur une chaise longue, dans un négligé des plus coquets. Celle-ci accueillit sa cliente d'un simple signe de tête, et, après avoir écouté les motifs de sa visite, tira le ruban de sa sonnette. Immédiatement, une jeune employée ouvrit la porte : « Mademoiselle Adélaïde, donnez à Madame, dit Rose Bertin, des bonnets d'un mois. » A cette époque où les modes changeaient à propos de tout et de rien, du jour au lendemain, les bonnets d'un mois pouvaient passer presque p'our des rossignols. Aussi, otïusquée, la cliente de se récrier, de dire qu'elle veut tout ce

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MARIE-THKRESE-LOl ISE DE SAVOIE CAIUGNAN Princossi- di; Lamkali.k.

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qu'il y a de plus nouveau. Mais, d'un geste de sousreine, quelle pratiquait avec une amusante dignité, Rose Berlin coupe court à ses réclamations. « Madame, reprend-elle, cela n'est pas possible. Dans mon dernier travail avec Sa Majesté, nous avons arrêté que les plus modernes ne paraîtraient que dans huit jours. »

Il n'est pas étonnant qu'après de telles répliques, qui, naturellement, eurent vite fait le tour des salons et des boudoirs, on n'appelait plus Rose Rcrtin autrement que le Ministre de la mode. 11 est vrai que, par opposition, on traita de marchands de modes, les ministres du temps qui manquaient totalement d'esprit de suite, et ne semblaient se complaire qu'à de perpétuels changements.

Mlle Bertin, ministre de la mode, coûtait d'ailleurs plus cher qu'un secrétaire d'État.

En etïet, l'influence qu'elle exerçait sur la reine entraîna celle-ci dès la première année de son règne à des dépenses de toilette auxquelles elle était toute disposée, et qui s'élevèrent rapidement à un chiffre considérable. Elle s'endetta même, cette année-là, de la somme exorbitante et réellement incroyable de 300.000 livres à l'insu du roi. De ces 300.000 livres, bien entendu, une grande partie lui était réclamée par des notes de couturières, coiffeurs, plumassières, parfumeurs et autres trafiquants de la coquetterie féminine. Mais, de tous ces fournisseurs, aucun n'était plus consulté, plus écouté et même plus aimé que la petite Bertin.

Cependant, quoiqu'elle en prît à son aise avec sa cUentèle, même la plus aristocratique. Rose ne négli-

gcait pas le côté affaires et les intérêts de sa maison. Tous les mois, elle expédiait dans les conrs du Nord une poupée habillée à la dernière mode française. Elle faisait notamment des alîaires en Russie. Elle en faisait aussi en Espagne, et en Portugal, et sa réputation, at-on dit, n'avait alors de limites que celles de TEurope.

Mercier, dans son Tableau de Paris, parlant des marchandes de modes, mentionne l'existence de la poupée de la rue Saint-Honoré et nous trace cet amusant croquis :

<( Rien, dit-il, n'égale la gravité d'une marchande de modes combinant des poufs, et donnant à des gazes et des fleurs une valeur centuple. Toutes les semaines vous voyez naître une forme nouvelle dans l'édifice des bonnets. L'invention, en cette partie, fait à son auteur un nom célèbre. Les femmes ont un respect profond et senti pour les génies heureux qui varient les avantages de leur beauté et de leur figure,

« La dépense des modes excède aujourd'hui celle de la table et celle des équipages. L'infortuné mari ne peut jamais calculer à quel prix monteront ces fantaisies changeantes ; et il a besoin de ressources promptes pour parer à ces caprices inattendus. Il serait montré au doigt s'il ne payait pas ces futilités aussi exactement que le boucher ou le boulanger.

« C'est à Paris que les profondes inventrices en ce genre donnent des lois à l'univers. La fameuse poupée, le mannequin précieux affublé des modes les plus nouvelles, enfin le prolohjpe inspiraieur passe de Paris àLondreè tous les mois, et va de là répandre ses grâces dans toute l'Europe, il va au nord et au midi;

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il pénètre à Constantinople et à Pétersbourg ; et le pli qu'a donné une main française, se répète chez toutes les nations, humbles observatrices du goût de la rue Saint- Honoré !

« J'ai connu un étranger qui ne voulait pas croire à la poupée de la rue Saint-Bonoré, que l'on envoie régulièrement dans le nord, y porter le modèle de la coiffure nouvelle ; tandis que le second tome de cette même poupée va au fond de l'Italie, et, de là, se fait jour jusque dans l'intérieur du serrail. Je l'ai conduit, cet incrédule, dans la fameuse boutique ; et il a vu de ses yeux, et il a touché ; et en touchant, il semblait douter encore, tout cela lui paraissait vraiment incroyable. »

Mercier ne nous apparaît pas comme très enthousiaste de tous les excès de dépenses auxciuelles se laissaient entraîner ses belles contemporaines. Beaucoup de gens, aux goût plus simples, gens de bon goût tout simplement, se disaient que tant d'excentricités ne pouvaient plaire longtemps, que tout cela ne durerait pas, et qu'on en reviendrait bientôt à plus de naturel. C'était une illusion; et l'auteur de la Correspondance secrète se trompait beaucoup le jour où, relatant le cadeau que Louis XVI fit à Marie-Antoinette d'une aigrette de diamants, pour tâcher de détourner son goût des panaches, il ajoutait: « De cette aventure, nos femmes vont sans doute simplifier leur ajustement. »

Il n'en fut rien ; bien au contraire. Dès le mois suivant, février 1775, il est obligé de constater l'erreur de ses prévisions :

« La coiffure de nos femmes s'élève de plus en plus.

écrit-il; ot, à ce moment, telle coilïïire qu'on eut, il y a quelques mois, regardée comme ridiculement liaute n'est déjà plus supportable, même dans la bourgeoisie. Les femmes de qualité portent des panaches de deux et trois pieds de hauteur, et c'est la rinne qui en donne l'exemple. Le vendredi 17 de ce mois, l'archiduc Maximilien honora l'Opéra de sa présence, et ne dut pas être peu surpris de s'y trouver au milieu d'une forêt de plumes. »

La caricature avait beau jeu. La chanson trouvait matière à s'exercer sur les ridicules de la mode et le goût des panaches. Le comte d'Âdhémar, entre autres, composait la chanson suivante :

Air : Pour la baronne

Je prends la plume Pour célébrer les grands plumets.

Partage l'ardeur qui mallume, Muse, préside à mes couplets :

Je prends la plume.

C'est à la i)lume Que la France doit sa grandeur.

Henri, dont c'était la coutume, Criait dans le champ de Ihonneur :

C'est à la plume.

C'est à la plume Qu'on doit souvent tout son bonheur; Quand sur le feu qui nouscons: me I.a bouche explique mal le cœur,

C'est à la plume.

Charmantes plumes Couvrez les fronts, troublez les cœurs, Malgré leurs froides amertumes, Vous régnerez sur vos censeurs,

Charmantes plumes.

l'ère des extravagances (lyjViyj?) Cl

Toutes les plumes Ramenant la fidélité ; Amans volages que nous fûmes, L'amour quitta pour la beauté

Toutes les plumes.

Dessus la plume, Quoiqu'il soit doux de discourir, 11 est minuit, et je présume Qu'il est plus doux de s'établir

Dessus la plume.

Cette auli'e chanson, qui a un peu plus de caractère, appartient à la même époque ; mais l'auteur nous est inconnu ; elle se chantait sur Tair : Béueillez-uoiis, belle endormie.

Oui, sur la tète de nos dames Laissons les panaches flotter.

Ils sont analogues aux femmes, Elles font bien de les porter.

La femme se peint elle-même Dans ce frivole ajustement ; La plume vole, elle est l'emblème De ce sexe trop inconstant.

Des femmes on sait la coutume, Vous font-elles quelque serment / Fiez-vous-y ; comme la plume, Autant en emporte le vent.

La femme aussi de haut plumage Se pare au pays des Incas, Mais là les beautés sont sauvages Et les nôtres ne le sont pas.

Tandis que d'un panache, en France, Un époux orne sa moitié.

D'un autre, avec reconnaissance. Par elle, il est gratifié.

52 ROSE BKRTIN

On continuait à reprocher vivement à Marie-Antoinette la façon familière avec laquelle elle traitait sa modiste. Une histoire assez amusante, qui se passa pendant les premiers mois de 1775, justifiait assez cette critique :

Richard, premier président au Parlement de Dijon, avait une fille qui, au titre de chanoinesse, devait recevoir un cordon que la reine avait promis de lui remettre elle-même. Il s'agissait d'une petite cérémonie, à laquelle Mme Richard, la chanoinesse, attachait, bien entendu, la plus grande importance.

Au jour convenu, la reine avait tout à fait oublié sa promesse, si bien qu'elle venait de congédier Mmed'Ossun et Mme de Misery qui 'Paient de service auprès d'elle : et, il ne restait plus dans son appartement que Mlle Bertin, qui était venue pour quelques travaux de son métier, lorsque, tout à coup, Marie-Antoinette se souvint de Mme Richard qui allait arr iver, qui ne pouvait plus être loin et qu'on allait annoncer d'un moment à l'autre. Que faire ? Marie-Antoinette ne l'ut pas longue à trouver un expédient. Jamais Mme Richard n'avait mis le pied à Versailles, jamais elle ne l'y mettrait plus sans doute, et toutes les figures de la cour lui étaient inconnues. La Reine entraîna Rose Bertin dans son cabinet, lui fit revêtir un de ses costumes et lui fit, en trois mots, la petite leçon nécessaire pour la mettre au courant du rôle qu'elle devait jouer dans la cérémonie. Il s'agissait d'ailleurs de peu de chose, il suffisait de tenir sur un bassin qu'où devait apporter à cet effet le cordon et la croix que la reine y prendrait elle-même pour les passer au cou de la nouvelle abbesse.

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Il est inutile de dire si la toilette de Rose Bertin se fit au milieu des rires et des plaisanteries.

Cependant, on introduisit la chanoinesse ; Marie- Antoinette et Rose Bertin avaient repris toute leur dignité et tout leur sérieux ; et la petite cérémonie se passa, sans que Mme Richard soupçonnât un instant que la dame d'honneur n'était qu'une marchande de modes.

C'est à cette époque qu'on vit apparaître les Bonnets à la révolte. Au début du mois de mai 1775, la cherté des farines avait occasionné des troubles et même le 3, à Paris, des boulangeries avaient été pillées. Ainsi même les malheurs du peuple étaient prétextes aux fantaisies de la mode. On porta, en outre les bonnets les plus variés, ornés de rubans, comme le Bonnet à la laitière, ou de fleurs. On mettait des guirlandes de roses et d'acacia, etc., sur des bonnets qui se payaient 50 livres. Le Bonnet négligé à la reine ^ le Bonnet à la paysanne avaient un grand succès.

Mais un événement qui aftecta vivement la grande modiste se produisit le 27 mai 1775.

La princesse de Conti, qui avait conduit la fortune de Rose, qui l'avait, en quelque sorte, prise par la main à la porte de l'atelier du Trait galant pour la conduire jusqu'au Palais de Versailles, avec l'étape du Palais-Royal, qui aurait suffi à plus d'une ambition, la vieille princesse — elle avait 81 ans — mourut à Paris. Quel coup pour Mlle Bertin! Elle ne pouvait songer sans attendrissement au jour où, les mains gourdes et les pieds glacés, elle avait, devant le beau feu qui flambait dans la cheminée de la grand'salle de l'hôtel de Conti, devisé familièrement avec la bonne douairière, sans se

douter (nfclle parlait à l'une des plus puissantes princesses de la noblesse française. Mais elle fut vite reprise par le tourbillon de la vie.

Le travail alors ne chômait pas dans l'atelier de la rue Saint-Honoré ; les commandes abondaient ; il fallait être prêt pour le sacre du roi dont la date avait été fixée au 10 juin.

Rose Bertin suivit-elle ou ne suivit-elle pas la reine à Reims ? Les Souvenirs de Léonard l'affirment, mais nous savons qu'il faut ajouter peu de foi aux allégations de l'auteur de cet ouvrage.

Toujours est-il que cette cérémonie ne fut qu'une trêve momentanée aux extravagances des panaches et des hautes coiffures qui reprirent de plus belle, dès que la reine fut de retour à Versailles.

La critique s'exerçait avec une verve de plus en plus mordante contre toutes ces excentricités, et contre la reine en particulier. Et le rédacteur du Cabinet de Modes était bien clairvoyant lorsqu'il écrivait ces mots qui, au premier abord, pouvaient sembler prétentieux : «Nous nous flattons que Ton ne nous refusera pas l'aveu que le Cabinet de Modes peut devenir utile même aux historiens. »

Le rédacteur du Cabinet de Modes prévoyait l'avenir. Il avait conscience de travailler, non seulement pour les caillettes de son temps, mais pour les historiens futurs, et il avait raison. Il avait raison, mais pourquoi ? Parce que toutes ces futilités, tout ce luxe débordant, inutile, absurde étaient le chancre de l'époque, d'une époque où tout, un geste, un chiffon, un rien, était remarqué, étudié, censuré ; où, dans toutes

( Musi'c Carnavalet.)

JEUNE BOLUGEOISE vêtue d'une polonoisc, avec un lahlier de mousseline des Indes brodé. Elle est loiliée d'un bonnet 1/2 négligé dit Le lever [ de la Reine. (Desrais del. Voysaiu) se.)

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les classes sociales, bouillonnait un ferment terrible, fait de toutes les colères, de toutes les rancunes, de toutes les rages d'un peuple qu'écrasait le luxe insolent, la dissolution effrontée d'une aristocratie inconsciente, folle de plaisirs, aveuglée d'orgueil, grisée d'elle-même au point de ne plus voir, et de ne plus entendre la marée qui montait...

Et cependant, dans sa capitale lointaine, loin des rumeurs et des menaces qui influencent le jugement, et des courtisans intéressés qui le trompent, l'impératrice Marie-Thérèse prenait conscience des dangers que courait la Reine de France ; elle voyait ; elle voyait clair. Et elle aussi avait raison, cette femme remarquable, cette mère prévoyante et sage, lorsque, ayant reçu de sa fille un portrait tout empanaché, dans le style de Mlle Bertin, elle le lui renvoyait avec ces simples mots, par l'entremise de son ambassadeur, le comte de Mercy-Argenteau : « Non, ce n'est pas là le portrait d'une Reine de France, il y a eu erreur; c'est celui d'une actrice. »

La leçon était sévère. N'était-elle point méritée ? L'impératrice d'Autriche n'était-elle pas plus clairvoyante hors et loin de France que sa fille, que son gendre lui-même en pleine cour de Versailles, des dangers qui les environnaient ? N'avait-elle point compris que le gouvernement du feu roi avait fortement compromis la monarchie? qu'un rien pouvait faire déborder la coupe des amertumes pleine, et qu'une Reine de France, après le règne occulte et dispendieux d'une DuBarry, devait payer et effacer de ses vertus, de son économie, de sa simplicité les grosses notes de la

eo ROSE BERTIN

courtisane que le peuple réglait en somme pour le compte (lu roi ?

D'ailleurs, la leçon que Marie-Thérèse donnait à sa fille ne servit absolument à rien ; et c'est encore dans les Mémoires secrets, sous la date du 19 août 1775, que nous en trouvons la preuve. « Sa Majesté — y est-il dit — a regardé cette observation sans doute comme trop sévère et trop futile, comme l'effet de la mauvaise humeur que causent l'âge et la maladie ; en conséquence, elle n'a pas jugé nécessaire de se réformer sur un objet de pur agrément et, dès le lendemain, les courtisans prétendent avoir remarqué que Sa Majesté avait mis des plumes plus élevées. Le foible de cette princesse pour ce fragile ornement est tel, qu'un jeune poète, nommé Auguste, ayant adressé au Mercure une chanson plaisante où il critiquait les plumes, les auteurs la lui ont renvoyée et n'ont osé l'insérer de peur de déplaire à la Reine. Enfin, toutes les femmes du meilleur ton se conformant, comme de raison, à l'exemple de,leur Souveraine, le commerce des plumes, qui était autrefois peu de chose, est devenu considérable en France, et la ville de Lyon s'en est trouvée épuisée un moment. »

Le 18 septembre 1775, la princesse de Lamballe, qui était pour Rose Bertin une cliente de la première heure et une de ses protectrices, était nommée surintendante de la maison de la Reine, ce qui n'était pas pour nuire à la jeune commerçante ; celle-ci savait que la princesse ne contrarierait pas ses intérêts et n'entraverait pas une imagination qui ne rêvait que perpétuels changements, ce qui était tout profit pour son commerce.

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Il n'y avait pas alors que la forme et les accessoires de la mode pour varier à tout moment et pousser les grandes dames à la dépense ; la couleur des tissus employés aux confections de toutes sortes, pour homme comme pour femme, changeait non moins fréquemment. Pendant l'été de 1775 la couleur à la mode était une sorte de nuance marron, qui était celle d'un taffetas que la reine avait choisi pour s'en faire faire une robe. En la voyant le roi s'était écrié : « C'est couleur de puce. » Aussitôt la nuance puce lit fureur, tant à la ville qu'à la cour. Hommes et femmes se faisaient faire des habits ton puce, et ceux qui n'achetaient pas de drap ni de taffetas neufs, portaient leurs vieux vêtements aux teinturiers. Mais la couleur n'était pas toujours également foncée^ alors on distingua la vieille et la jeune puce, et on subdivisa encore, on vit deshabits couleur ventre, dos, tête ou cuisse de puce ; et le pays entier était couvert de puce, lorsque, lisons-nous dans les Mémoires secrets, « les marchands ayant présenté des satins à la Reine, Sa Majesté en a choisi principalement un d'un gris cendré. Monsieur s'est écrié qu'il étoit couleur des cheveux de la Reine. A l'instant la couleur puce est tombée, et l'on a dépêché des valets de chambre de Fontainebleau à Paris pour demander des velours, des ratines, des draps de cette couleur, et dans ceux-ci certains coûtaient la veille de la Saint- Martin 86 livres l'aune ; leur prix courant est de 40 à /i2 livres. Cette anecdote, frivole en apparence, annonce que, si le monarque français a de la solidité dans la tête, malgré sa jeunesse, les courtisans sont toujours légers, petits et vains, comme sous le feu roi ».

La Reine pouvait, en fait de modes, se permettre des fantaisies, elle y faisait honneur ; les contemporains sont d'accord sur le point de vanter son grand air et l'élégance merveilleuse avec laquelle elle portait la toilette. Horace Walpole, qui l'avait vue aux fêtes du mariage de Mme Clotilde de France, lorsqu'elle épousa en 1775 le futur roi de Sardaigne, Charles-Emmanuel IV, alors prince de Piémont, écrivait à des amis en Angleterre : « On ne peut avoir d'yeux que pour la reine ! Les Hébés et les Flores, les Hélènes et les Grâces ne sont que des coureuses de rue à côté d'elle. Quand elle est debout ou assise, c'est la statue de la beauté ; quand elle se meut, c'est la grâce en personne. Elle avait une robe d'argent semée de lauriers roses, peu de diamants et des plumes... On ditqu'elle ne danse pas en mesure, mais alors c'est la mesure qui a tort... En fait de beautés, je n'en ai vu aucune, ou bien la reine les éclipsait toutes. »

La Correspondance secrète nous donne aussi quelques détails frappants du dévergondage du goût féminin à l'automne de 1775. Les coiffures étaient si élevées que, sous la date du ih octobre, nous lisons : « Les femmes se mettent à genoux dans leurs carrosses ; on voit des visages au milieu du corps. » Et le 7 novembre : « On parle de substituer cet hiver des panaches de poils aux plumes. Alors nos femmes auront Tair de Bâchas ; il faut croire qu'elles voudront l'être à plus de trois queues, et qu'elles abaisseront enfin un peu leurs coëffures qui, en vérité, sont portées à un point d'extravagance intolérable... Je vous ai déjà marqué que nos femmes ornaient leurs coëffures de l'imitation de

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toutes sortes de plantes, et qu'en étudiant un peu les bonnets qui se sont faits depuis un an, on pourrait devenir un botaniste passable. Après avoir épuisé les serres, on est venu aux productions des potagers, des campagnes, et enfin on a cherché des modèles dans la boutique des herboristes. Hier, à la cour, on a porté des bonnets ornés de bottes de chiendent parfaitement imitées. Vous voyez, Monsieur, la transition adroite qu'on emploie pour amener les houpes de poils que l'on veut mettre en vogue pour cet hiver... » Enfin le 9 décembre, nous lisons encore dans cette correspondance à propos des nuances à la mode, qui avaient été pendant l'automne d'abord la couleur puce puis la couleur cheveux de la reine : « Jamais la mode n'a autant signalé ses extravagances, ce sont des couleurs singulières de soupirs étouffés, des bonnets aux plaintes arriéres, etc. »

Néanmoins la vogue des plumes ne cessa pas complètement avec l'hiver de 1776 ; et Soulavie constate même qu'il s'en vendit alors dont le prix atteignit la somme de 50 livres. On gagnait si facilement son argent avec tout ce qui avait trait à la toilette féminine que Mercier, qui s'en indigne, écrit dans son Tableau de Paris : « Le tul, la gaze et le marli ont occupé cent mille mains ; et l'on a vu des soldats valides et invalides faire du marli, le promener, l'olïrir et le vendre eux-mêmes. Des soldats faire du marli ! »

« Aujourd'hui, notait Metra le '20 janvier 1776 dans sa Correspondance secrète, on donne aux bonnets la figure d'un pigeon, et, h coup sûr, il n'est pas de femme qui, ainsi parée, ne s'attende au compliment

70 ROSE nERTIN

que c'est une des colombes de son char. Les plumes commencent à tomber, et cette mue vient en vérité à temps. »

Jamais en France les femmes s'avaient dépensé tant d'art pour se rendre ridicules. Il fallait aux coiffeurs et aux modistes une ingéniosité toujours active, pour satisfaire une clientèle frivole comme celle qu'ils fournissaient. Quant à la Reine, aidée de ses coiffeurs et de Mlle Bertin, elle lançait la plupart des modes. En 1775, elle avait porté les premières plumes de paon piquées dans la chevelure, ce qu'avait immédiatement copié toute la cour. Il est évident que nous trouvons là l'excuse de ses perpétuels changements. Tout en tirant vanité de son influence sur son entourage en manière de coquetterie, Marie-Antoinette devait se fatiguer vite d'une tenue qui tendait à devenir un uniforme. Et Mlle Bertin devait prévoir le moment où la mode touchait à ce point de généralisation qui en amoindrissait l'originalité et par suite appelait la plus prompte modification.

Cependant, malgré ce qu'écrivait Métra le 20 janvier, les panaches, les coiffures immenses n'avaient pas fini leur temps. Les femmes portaient encore de tels échafaudages de cheveux et d'accessoires qu'elles continuaient à ne pouvoir tenir dans les carosses et dans les chaises qu'à genoux. « Elles apparaissaient, a dit un contemporain, comme des personnes affairées ayant laissé choir quelque bracelet qu'elles auraient cherché sur les coussins . » Outre qu'elles s'y devaient tenir contournées, gênées, empêtrées, il leur fallait laisser les portières ouvertes pour ne point fripper le flot de leurs

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rubans que le vent agitait alentour, comme des pavillons. « Si l'usage de ces plumes et de ces coiffures extravagantes se fût prolongé, il aurait opéré une révolution dans Tarchitecture. On eût senti la nécessité de hausser les portes et le plafond des loges de spectacle, et surtout l'impériale des voitures (1). »

Les caricaturistes n'avaient point à charger ; ils n'avaient qu'à copier et à peindre leurs contemporaines telles qu'ils les voyaient. Certaines plumes, qui entraient dans la composition de ces panaches immenses, avaient jusqu'à trois pieds de longueur ; et cette frénésie dura plusieurs années, mais elle fut surtout portée à l'excès de 1776 à 1780.

Lors d'un bal qui fut donné le jeudi gras en février 1776, au Palais-Royal, par la duchesse de Chartres en l'honneur de la Reine, celle-ci portait un panache tellement grand qu'il fallut le rabaisser d'un étage, parce qu'elle ne serait pas entrée dans son carrosse sans l'écraser, et le lui remettre ensuite lorsqu'elle fut arrivée au Palais-Royal.

Le Roi, persifleur parfois, riait volontiers de toutes ces exagérations. C'est ainsi qu'un jour, au mois d'avril de la même année, comme la Reine, revenant de l'Opéra, ne paraissait pas enchantée du spectacle, Louis XVI lui demanda comment elle l'avait trouvé. « Froid », répondit-elle. Et comme, ayant insisté pour savoir comment elle avait été accueillie, si elle avait eu les acclamations ordinaires, elle ne répondait rien, le Roi, dit Bachaumont, comprenant ce que cela voulait dire,

(1) Mme Campan, Mémoires, t. I, p. 95.

72 ROSE RERTIN

répliqua : « C'est qu'apparemment, Madame, vous n'aviez pas assez de plumes. «

C'était là une critique à l'adresse de Mlle Bertin, de ses perpétuelles inventions et de la surenchère continuelle de ses trouvailles.

Tous les maris d'ailleurs étaient de l'avis du roi ; et cela non seulement à Paris, non seulement en France, mais même à l'étranger où on copiait avec fureur, les modes françaises, comme le prouve une lettre de Gênes datée du 20 mai 1776, et racontant un incident relatif au séjour dans cette ville de la duchesse de Chartres, qui allait y faire, comme cliente de Rose Bertin, grossir, par sa présence et son exemple, le chitfre de ses commandes. La femme, dans tous les pays du monde, tenant d'abord du singe, ne se juge bien que lorsqu'elle a imité, du mieux possible, des manières et des toilettes imaginées, comme des boutades, par des cerveaux futiles et désœuvrés de mondaines et de femmes en vue. « Mme la duchesse de Chartres, est-il dit dans cette lettre, a d'abord désolé ici toutes les femmes qui se piquent de se parer à la Parisienne ; cette princesse, qui voyage sous le nom de princesse de Joinville, n'a paru les premiers jours qu'en demi-grand bonnet, ce qui a fait triompher les maris, ennemis des coiffures hautes et des panaches ; ils ont représenté à leurs moitiés qu'elles ne pourroient mieux faire que de se conformer à la façon de se coëffer de notre première princesse du sang. Mais, celle-ci s'étant mise in fiocchi )),ce qne nous traduirions en langage f amiUer: sur son trente et un, « et ayant arboré les plumes, l'allégresse a été universelle chez les dames ;

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et dès le lendemain les banquiers ont eu pour 50.000 livres de commission en plumes à faire venir de France. Cette anecdote, futile en elle-même, prouve le goût des étrangers pour nos modes, et que nous régnons encore par elles, si nous sommes d'ailleurs déchus de notre prépondérance dans les opérations politiques. »

Tout ce luxe continuait néanmoins à être prétexte à attaques de la part de folliculaires qui visaient plus particulièrement Marie-Antoinette, et dont le travail préparait peu à peu le peuple et la bourgeoisie à accueillir, comme une délivrance, la chute de cette monarchie qui avait fait de la France le premier pays du monde et récrasait alors de ses enfantillages ruineux.

Cependant, malgré les libelles et les pamphlets qui commençaient à se répandre dans le public, la Reine avait encore gardé tout son prestige, aux yeux de la grande masse du peuple. L'anglais William Wraxail, observateur impartial, disait, en ettet : « Dans l'été de 1776, lorsque je quittai la France, Marie-Antoinette venait d'atteindre au plus haut degré de sa beauté et de sa popularité. »

Néanmoins, comme nous l'apprend le comte d'Allonville,dans ses Mémoires secrets, la. Reine ne recevait par an que /lOO.OOO francs pour sa dépense personnelle, ce qui était peu de chose avec les goûts de toilette et l'amour du jeu qui grevaient son budget, de telle sorte que le Roi dut à plusieurs reprises régler ses dettes sur sa cassette privée.

C'est en cette année 1776 que Louis XVI par une ordonnance datée de février avait supprimé les jurandes, communautés de commerce et arts et métiers.

Cette mesure causa tout d'abord la plus vive alarme parmi les intéressés. Différents corps et communautés liront imprimer des brochures dans lesquelles ils représentaient le désordre qui allait s'ensuivre, les tailleurs construisant des roues de carrosse, le charcutier vendant de la chandelle. Il y eut des assemblées. Le 12 février le corps de la bonneterie se réunit au cloître Saint-Jacques-la-Boucherie. Le 15, les six corps de marchands se réunirent à nouveau.

L'avocat général Seguier préconisant le rétablissement des communautés sur des bases nouvelles, disait que les femmes appartenant à certains corps de métier devaient être admises à la maîtrise, et, de ce nombre, il citait les marchandes de modes, les coiffeuses, les brodeuses. « Ce seroit, ajoutait-il, préparer un asyleàla vertu, que le besoin conduit souvent au libertinage. »

L'édit de février ne tarda pas à être rapporté par un nouvel édit en date du mois d'août 1776. Celui-ci rétablissait sur de nouvelles bases les six corps de marchands et les quarante-quatre communautés d'arts et métiers, dont celle des faiseuses et marchandes de modes et plamassières était la dix-huitième.

Désormais, pour exercer un commerce ou un métier, il fallait se faire inscrire sur un registre spécial qui était tenu par le lieutenant général de police et sur lequel le déclarant faisait, à la suite de ses nom et surnom, mentionner son âge et son domicile. S'il changeait de domicile, s'il cessait son commerce ou en modifiait la nature, il était également tenu d'en faire la déclaration. Enfin, l'admission à la maîtrise coûtait

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300 livres ; mais, une fois prononcée, il n'était plus réclamé aucun droit à celui qui avait été reçu dans la communauté.

Naturellement, personnage considérable, Mlle Bertin appartenait à la corporation reconstituée des marchandes de modes qu'on dénommait : « Communauté des faiseuses et marchandes de modes, plumassières, fleuristes de la ville et faubourgs de Paris (1), » et, dès l'époque de la formation de cette corporation nouvelle, elle se trouva investie des fonctions de syndique et placée pour un an à la tête de la communauté dont le bureau comptable était ainsi formé :

Marie- Jeanne Bertin C ,.

,,^, . l sLinaïqiies.

Denise 1 Etrier ( ^ '

Marguerite Danican Philidor, femme Fortin

Madeleine Bavant, femme Bobbin

adjointes.

Entrée en fonctions le l""" octobre 1776, elle le demeura jusqu'au 1^'" octobre 1777. Le choix que la communauté avait fait de Bose Bertin comme première syndique Tannée de sa fondation était la preuve évidente de son importance et de la place qu'elle occupait dans le commerce parisien. Cette première année, les droits perçus pour réception de maîtres, s'élevèrent à 10.020 livres. Ils furent de 3.660 livres en 1777-1778 et de 2.580 livres en 1778-1779.

En 1776, les coiffures et les bonnets avaient été aussi nombreux et variés qu'en 1775. Entre autres, Tune de ces coiffures s'appelait au Lever de la Reine ; on por-

{\) Archives nationales, série V', 435.

tait aussi des chapeaux à la Henri IV qui étaient des chapeaux relevés ornés de plumes à Tinstar du légendaire panache blanc. Ce n'était plus une actualité mais une réminiscence.

La vogue des chapeaux à la Henri IV dura pendant plusieurs années, conjointenu^nt avec de nombreuses coiirures plus passagères. La Reine en portait un le jour de rarrivée de Joseph II, le 18 avril 1777. Ce jourlà le temps était épouvantable, la pluie et le vent ne cessaient pas, et comme les cabriolets dans lesquels Marie-Antoinette, avec sa suite, traversait Paris pour aller au-devant de son frère étaient découverts, « tous les chapeaux à la Henri IV, écrit Bachaumont, et les plumes ont été gâtés, renversés, abîmés. Ce désordre faisait rire la Reine et l'amusait beaucoup ». On s'amuse quelquefois de bien peu de chose, et ce n'étaitpas très spirituel, mais c'était très enfantin.

Marie-Antoinette a donné elle-même quelques renseignements sur certains détails relatifs aux modes en usage en 1776. Nous les trouvons dans une lettre qu'elle écrivait à Marie-Thérèse le 13 juin : « Il en est, disait-elle, de la coiffure, pour les femmes d'un certain âge, comme de tous les articles de l'habillement et de la parure, excepté le rouge, que les personnes âgées conservent ici, et souvent mênie un peu plus fort que les jeunes. Sur tout le reste, après quarante-cinq ans, on porte des couleurs moins vives et moins voyantes, les robes ont des formes moins ajustées et moins légères, les cheveux sont moins frisés et la coiffure moins élevée ».

Le 17 février la Reine était venue avec Madame et la

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princesse de Lamballe à la Comédie Française où on donnait la première représentation de ïOrédan, tragédie de Fontanelle, auteur d'une vie de l'Ârétin ainsi que d'une pièce intitulée la Vestale, dont la représentation avait été interdite en 1768. « La Reine, était en petite robe, mantelet, sans diamans ni rouge, raconte Hardy, et avait dans cet accoutrement un petit air tout à fait bourgeois, rusé et agréable. » Cela prouve que Mlle Berlin savait composer des toilettes qui n'étaient point excentriques.

Les goûts de coquetterie de Marie-Antoinette ne lui enlevaient encore rien de son influence. Si cette reine avait pu songer un instant à la domination, si elle avait eu dans l'âme les goûts d'une Catherine de Médicis ou d'une Anne d'Autriche, elle aurait pu les satisfaire aisément.

« La reine devenait plus puissante que jamais, quoiqu'elle parût ne s'occuper que de parures et d'amusé mens », écrivait le libraire Hardy. Mais elle ne tenait pas ou tenait peu à l'autorité. De même on a prétendu qu'elle n'aimait pas le jeu. « Si la reine n'aimait pas le jeu. pourquoi jouait-elle ? répond la comtesse de Boigne (1). Ah ! c'est qu'elle avait une autre passion, celle de la mode. Elle se parait pour être à la mode, elle faisait des dettes pour être à la mode, elle jouait pour être à la mode, elle était esprit fort pour être à la mode. Être la jolie femme la plus à la mode lui paraissait le titre le plus désirable ; et ce travers, indigne d'une grande reine, a été la seule cause des torts qu'on a si cruellement exagérés. «

(1) Récils d'une lanle. Mémoires de la comtesse de Boigne, née d'Osmond, t. I, Paris 1907.

Avec une pareille disposition d'esprit, on comprend l'empire que pouvait exercer sur elle une femme comme Mlle Berlin. Déjà, lorsqu'elle était dauphine, Marie-Thérèse écrivait à Mercy : « Portée comme elle l'est à la dépense, elle pourrait la pousser trop loin. » Il n'y avait alors qu'un fonds de 92.000 livres destiné à ses ordres, et encore elle ne disposait guère que du quart de cette somme, la plus grande partie ^ étant détournée à la volonté de ceux qui la manient (1) ». Mais depuis la somme mise à sa disposition avait été considérablement augmentée ; et Rose Bertin pouvait librement exploiter à la fois et cette frénésie d'être la femme la plus à la mode que nous montre Mme de Boigne, et ce goût de dépense, noté par Marie-Thérèse. En 1770 Mercy écrivait : « S. M. B. n'est pas habillée avantageusement, mais la faute en est uniquement à sa dame d'atours, qui s'y entend très peu et y apporte médiocrement d'attention. » Cette dame d'atours, la duchesse de Villars, mourut le 15 septembre 1771, et fut remplacée par la duchesse de Cossé. Tout fut changé ; Rose Bertin devenait la modiste attitrée de Marie-Antoinette ; et de la chrysalide tirait bientôt le papillon.

Rose Bertin en 1777 comptait au nombre de ses clients le prince deGuéméné. Le prince et la princesse de Gué mené étaient loin de former un ménage parfait. La princesse avait une liaison connue et admise avec le duc de Coigny. Le prince, de son côté, en avait une, non moins admise, avec Mme Dillon, pour laquelle il

1) LeUre de Mercy à Marie-Thérèse, 36 février 1771.

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ressentait une véritable passion qui ne prit fin que lorsqu'il mourut. Il ne savait qu'imaginer pour être agréable à la belle Mme Dillon, et, pour faire sa cour à la mère, il n'imagina rien de mieux que de gâter la fille en lui commandant chez Mlle Bertin, pour les étrennes de 1777, une merveilleuse poupée, avec tout un trousseau, dont nous possédons la description par les livres mêmes de Mlle Bertin. C'était « une grande poupée à ressorts avec un pied, une perruque très bien conditionnée, une chemise de toile fine, les manchettes de dentelle, une paire de bas de soie à coin puce, une paire de souliers de satin rose bordé de ruban puce, les talons en droguet ; un jupon piqué en belle mousseline brodée ;une considération bien longue et bien baleinée; un corps de taffetas blanc piqué en soie dessus et dessous ; un habit de bal, la jupe de taffetas rose, un volant tout autour en gaze rayée, chicorée de crêpe et des phs de taffetas rose, en tête. Une seconde jupe de gaze rayée brochée, relevée et attachée par des nœuds de ruban puce et rose; garni le corset; les manches serrées avec un ruban, une collerette et un devant de corps de blonde ; un tablier de gaze garni de crêpe. Un bonnet turc. Une draperie de satin ; un fond de gaze d'Itahe ; des barrières de ruban rose bordé de velours noir ; un héron noir et un panache ; une fraise de blonde faite à deux rangs avec petite branche de roses pour bouquet ». Le tout montait à 300 livres (1). C'était une bien belle poupée. Hélas! quelques années plus tard le prince de Guéméné faisait une faillite retea-

(1) Collection de M. J. Doucet. Dossiers Rose Bertin n" ;^17.

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tissante. 11 devait alors de tous côtés, et la belle poupée n'avait pas été payée. Elle ne le fut jamais.

D'ailleurs, la princesse de Guéméné, qui, de son côté, s'habillait aussi chez MUe Berlin, ne payait pas davantage ses dettes. La modiste perdit avec le prince plus de 11.000 livres et plus de 8.000 avec la princesse. Les grands seigneurs alors vivaient largement, dépensaient sans compter, commandaient et ne payaient pas, ne comptant pas plus leurs dettes que leurs dépenses. Rose perdit ainsi 11.000 livres avec la princesse de Montbazon qui était la fîUe de la princesse de Guéméné, et qui avait épousé le prince de Rohan-Rochefort.

L'année 1777 débuta, pour MUe Berlin, par une affaire brillante. Le prince héréditaire de Portugal, Joseph-François Xavier, prince du Brésil, né le 21 août 1761, épousa le 21 février 1777 la princesse Marie- Françoise Bénédictine, sœur de sa mère née le 25 juillet 17/i6. A cette occasion, M. de Souza, ambassadeur de Portugal près la cour de France, mit en avant le nom de Rose Berlin et lui fit obtenir la commande du trousseau delà princesse, ce qui représentait une fourniture de plus de 400.000 livres.

Par contre, elle fut victime d'une escroquerie de la part d'une certaine dame deCahouetde Villers. Victoire Wallard, épouse de Pierre-Louis-René Cahouet de Villers, trésorier général de la maison du Roi avait vingthuit ans. Notoirement amie intime de Mme Du Barry, c'était (( une femme galante et très étourdie » qui, par deux fois, imita récriture et la signature de la Heine au détriment de Mlle Berlin. La première fois « Mme Cahouet lui écrivit un billet et y apposa la signature de

( Mux,'r Cariiacalet.)

Le Chien Couehant ou le Misdre. - ('.li;i])<':ni à la Henri IV. — La Conquête assnrée ou l'Iléioisnic d'Amour. lîmiiul aux Ai^icllis, dil le Nouveau Colisée.

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Marie-Antoinette. Dans ce billet elle demandait une provision d'ajustemens, Mlle Bertin y fut trompée. La Reine fut instruite de l'abus que l'on avait fait de son nom : la dame Cahouet en fut quitte pour être réprimandée et pardonnée. La Reine ne voulut absolument pas qu'on tirât d'autre vengeance de la coupable (1) ».

Marie-Antoinette, naturellement, en pardonnant à la malheureuse qui avait abusé de son nom, ne put faire autrement que de désintéresser sa modiste, qui, en somme, ne perdit rien.

La faussaire imprudente et vraiment d'une audace un [leu naïve ne s'en tint pas là ; « elle écrivit un second billet à Mlle Bertin. L'écriture et la signature de la Reine furent encore contrefaites. Cette nouvelle faute ne putdemeurerdans le secret, maison la laissa ignorer à la reine, qui peut-être eût encore pardonné. M. de Maurepas, qui en fut instruit, envoya la dame Cahouet à la Bastille. Elle y fut logée dans la tour Comté ». Son incarcération eut lieu le 13 mars 1777 ainsi que celle de son mari qui fut relâché le 21 août suivant, l'enquête ayant établi qu'il n'était pour rien dans l'escroquerie de sa femme.

Mais, la jeune femme, née pour le plaisir, ne tarda pas, en prison, à tomber « dans un état de langueur et de dépérissement. Son mari refusa de venir à son secours. De longtemps, il ne voulut point entendre parler d'une femme qui l'avait compromis et qui l'exposait au danger de perdre sa place. Au bout de vingt mois, et sa santé allant de plus en plus mal, de la Bastille, on

(1) La Baslille dévoilée, 1789, in-8.

l'envoya dans un couvent du faubourg Saint-Antoine ». Ce couvent était le couvent de la Croix. Elle y entra sous le nom de Mme de JN'oyan. « Elle passa de là dans la communauté des filles Saint-Thomas, rue de Seine, oîi elle ne tarda pas à mourir. Cette Bastille, disaitelle souvent, m'a tuée (1). »

On apprit aussi que, toujours au moyen d'une lettre au bas de laquelle elle avait imité la signature de Marie-Antoinette, elle avait escroqué 100.000 écus au trésorier du duc d'Orléans, Béranger ; et que ce fut la cause principale de son arrestation.

Cependant, les plumes duraient toujours, et les caricaturistes continuaient à s'en donner à cœur joie. Cette année 1777 vit paraître une mode nouvelle, le bonnet à la Gabriel le de Vergy^ ainsi nommé en l'honneur du succès de la tragédie de de Belloy jouée le 12 juillet sur la scène de la Comédie-Française. Inspirées par le théâtre, les plumes inspirèrent à leur tour les auteurs. L'un de ceux-ci, demeuré inconnu, écrivit une Comédie qui parut imprimée en 1778 sous le titre les Panaches, avec, à la suite, un projet d'établissement d'une Académie de Modes ; ce n'est qu'une satire du goût déplorable de l'époque, où, sous les noms d'emprunt, figurent les modistes en vue :

En voici quelques extraits :

Mme DuppEFORT. — Mme la comtesse de Cavecreuse veut absolument que vous lui fournissiez sur sa garniture le jardin du Palais-Royal, avec le Bassin, la forme des maisons et surtout la grande allée avec la grille et le café.

(1) La Bastille dévoilée, t. II.

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M. DuppEFORT. — En vérité, elle n'y pense pas, une autre me demandera bientôt les Tliuilleries, le Luxembourg, le boulevard : les femmes du Marais voudront avoir la Place Royale ou THôtel de Soubise...

Mme DuppEFORT. — Il est encore venu cette grande marquise sèche, qu'on appelle Mme de la Braise et qui est veuve depuis trois mois. Elle vous prie de mettre sur sa garniture un catafalque de goût pour son mari. Elle va quitter le grand deuil, et je ne sais si elle aspire à annoncer sa joie ou sa douleur.

M. DuppEFORT. — Oui, nous pourrons mettre galamment de petits amours autour d'un cercueil, avec des torches hyméniales ou funéraires. Il n'y a point de sujet que Ton n'égayé avec de l'esprit...

Mme DuppEFORT. — 11 est venu encore Mlle Duboiscommun qui veut nous communiquer des idées miraculeuses, qui sont le produit de ses profondes méditations. Elle a fait la conquête d'un Anglais qui aime passionnément l'astronomie, et elle veut porter sur sa tête le soleil, la lune, les planettes, l'étoile poussinière et la voie lactée. Elle voudrait que tous ces astres fussent mouvants et sur-tout qu'on vît beaucoup de comètes à crins et à queue, parce que son Anglais fournit les diamans pour les monter... J'oubliois de vous dire que Mlle P'ortendos a un galant qui est passionné pour la chasse. Dans le désir de lui faire faire un cadeau, elle voudrait avoir un assortiment qui figurât le bois de Boulogne ou le bois de Vincennes. La forêt paraîtroit garnie d'animaux de toute espèce. Elle a de quoi fournir les fourrures pour figurer les bêtes terrestres, et vous n'aurez à lui avancer que la volatille. Mais elle veut toute

une ménagerie pour le jour de Saint-Hubert, où elle va à une grande partie de chasse au sanglier. »

Plus loin une autre scène est manifestement inspirée par un des incidents qui se produisirent chez Rose Bertin, et que nous avons déjà rapporté :

DuppEFORT. — Montenlair !

MoNTENLAiR. — Mc voilà, monsicur.

DuppEFORT. — Mets dans une caisse tous les bonnets de trois semaines, et fais-en une pacotille que tu enverras à Bordeaux, à l'adresse de Mme Chitfonet. A l'égard de ceux de quinze jours, adresse-les pareillement à Mlle de la Singerie à Lyon ; ceux de la semaine dernière, fais-les partir pour Lille, Rouen, Soissons et Tenceinte de trente ou quarante lieues, et ceux de trois jours, nous ne les mettrons en évidence qu'après demain... Quand tu auras fini, va chercher de l'argent chez mes pratiques. Personne ne paie. »

Et voilà qui n'était que trop vrai. On commandait en masse les nouveautés successives, mais les fournisseurs avaient le plus grand mal à recouvrer leurs créances. Aussi, les faillites se multiplaient-elles dans le commerce de luxe de Paris.

Les gens de sens rassis déploraient amèrement cette débauche de luxe criard. Quelques-uns même en redoutaient des conséquences autrement funestes qu'un gaspillage d'argent et même que toute une série de faiUites. Ainsi l'auteur des Analectes, qu'on croit être l'avocat de la Croix, bien qu'il s'en soit défendu, écrivait en 1777 :

« Nous croyons devoir faire remarquer l'étonnant changement que notre siècle a vu arriver dans les

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mœurs générales par les effets au luxe : ce qui nous rend applicable cette pensée d'Horace :

TEtas parentum, pejor avis, tulit Nos nequiores, mox daturos Progeniem vitiosiorem.

« Ce luxe qui a rempli nos villes de valets, de marchands, de bijoutiers, d'orfèvres, de miroitiers, de parfumeurs, de tailleurs, de faiseurs de modes, d'étuvistes, de baigneurs, de perruquiers, d'un tas enfin de professions, dont les noms seuls pourroient former un livre, qui répand jusques dans les campagnes cette multitude de merciers qui vont porter la contagion dans le sein de la rusticité, est propre au dix-huitième siècle ; et a lui-même engendré un luxe (ï imitai ion, qui paroit être devenu, dans toute l'Europe, le système à la mode. »

Metternich, dans une lettre du 27 janvier 1779 (1), faisait aussi la critique du temps:

« Lorsqu'il arrive quelque nouvelle de la mer ou de l'Amérique, soit avantageuse, soit défavorable, on s'en occupe un instant, et on l'oublie aussitôt pour prendre le plus vif intérêt au succès d'un opéra, pour mettre en vogue une mode nouvelle... Tout cela tient beaucoup à cœur à nos gens de cour et à nos Parisiens... » et il en tire la conclusion que cette indifférence lui « paroit du plus mauvais présage pour l'avenir ».

C'était fort judicieux. L'avenir s'est chargé de le prouver.

Joseph 11 critiquait aussi parfois sa sœur au sujet de

(1) Lellres historiques, i. II, p. 137.

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sesparures. Un jour, comme il voyageait sous le nom du comte de Falkenstein et qu'il se trouvait à Versailles, Marie-Antoinette parut dans une toilette ravissante et superbe. « Cette étotTe doit coûter cher », lui dit Joseph 11. « Non, mon frère, puisqu'elle fait vivre des familles, répondit la Reine. Si je ne choisissais que des robes simples, deux cents maisons de commerce fermeraient demain leurs ateliers. » Ceci aussi pouvait être exact, car alors les artistes eux-mêmes collaboraient avec les modistes pour le plus grand bien du commerce ; et, ce fut en 1777 qu'on vit paraître le plus admirable recueil de gravures de mode qui ait encore été publié. Il était dû au talent d'un artiste réputé, Moreau le Jeune, et contenait toute une série de planches remarquables. Intitulé Suite d'estampes avec le texte pour servir à l'histoire des mœurs et du costume français, cet ouvrage était, écrivit-on à son sujet : « comme une partie très importante de ce siècle, ou, ce qui revient au xiiême, comme un aperçu des systèmes lumineux de Mlle Berlin et du S'" Beaulard. »

L'année 1777 procura encore à Rose Bertin un client inattendu, un client dont la personnalité intrigua les contemporains et occupa la postérité, et qui n'était autre que le chevalier, alias : la chevalière d'Eon.

A la suite de démêlés que le chevalier d'Eon avait eus à Londres avec l'ambassadeur de France, comte de Guerchy, auquel les tribunaux anglais n'avaient pas donné satisfaction, le chevalier chargé d'affaires du roi Louis XV eut dans l'ambassadeur un ennemi irréconciliable. Quand celui-ci mourut, son fils hérita de sa haine contre le chevalier, si bien que, après la mort de

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Louis XV, lorsque d'Eon manifesta le désir de rentrer en France, le jeune de Guerchy déclara tout net qu'il lui lancerait un défi à mort, pour avoir bafoué son père avec Timpudence qu'il y avait mise. La comtesse de Guerchy prit peur ; le chevalier avait une réputation d'escrimeur remarquable ; elle alla donc prier le roi Louis XVI d'intervenir pour lui épargner le malheur qu'elle redoutait tant.

Louis XVI intervint, en effet, et par l'entremise de Beaumarchais fit signer à d'Eon une convention par laquelle il s'engageait, dès son retour en France, à ne plus porter que des vêtements féminins, qu'il reconnaissait être ceux de son sexe, et que, par suite d'une inexplicable bizarrerie, il avait portés plusieurs années auparavant, lorsqu'il se trouvait à la cour de Russie.

D'Eon quitta Londres le 13 aoi^it 1777 et arriva à Versailles le 17. Il portait encore son costume de capitaine de dragons. M. de Vergennes, en le recevant le 27 du même mois, lui remit Tordre suivant, qui était péremptoire :

De par le Roi,

« n est ordonné à Charles-Geneviève-Louise-Auguste- André-Thimothée d'Eon de Beaumont de quitter Thabit uniforme de dragons qu'il a coutume de porter et de reprendre les habillements de son sexe, avec défense de paraître dans le royaume sous d'autres habillements que ceux convenables aux femmes.

« Signé : Louis, « Contresigné : Gravier de Vergennes. »

Le chevalier prétextant qu'il n'avait pas les fonds nécessaires pour se constituer un trousseau convenable, Marie-Antoinette, s'interposant alors, dit: « Eh bien! je me charge de son trousseau », et immédiatement lui envoya un éventail accompagné d'une somme de 24.000 livres. « Dites-lui, fit-elle au messager qu'elle chargea de lui porter ce présent, que, pour remplacer son épée, je l'arme d'un éventail, et je la fais chevalière. »

D'Eon s'en fut chez Rose Bertin à qui la reine l'adressait. 11 se trouva immédiatement dans les meilleurs termes avec la fameuse négociante ; et de suite écrivit à M. de Vergennes une lettre qui porte la date du 29 août 1777:

« Monseigneur,

« Pour obéir plus promptement aux ordres du Roi que vous m'avez signifiés, ainsi que Mgr le comte de Maurepas,'j'ai retardé de quelques jours mon voyage en Bourgogne. Le peu de bardes de fille qui me restoient ne pouvoit plus me servir pour me présenter à Versailles, il m'en falloit de nouvelle. Mlle Bertin, attachée au service de la Reine, aura l'honneur de vous dire demain, Monseigneur, qu elle se charge, non seulement de mêla faire pendant mon absence, mais encore de faire de moi une fille passablement modeste et obéissante.

« Quant à la sagesse, qui est aussi nécessaire dans une fille que le courage dans un capitaine de dragons, le ciel et la nécessité, dans les diverses habitudes de ma vie, si longtemps et si cruellement agitée, m'en ont

(Bibliotlit'qiie ySationale,)

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