TRIO FINISSANT EN QUATUOR
— Serviteur, maître!... avait dit eu entrant le vieux gentilhomme émigré.
— Monsieur... s’empressa d’ajouter Edwige avec une gracieuse révérence , monsieur Horace , votre servante !...
Et le bras de la jeune fille reposant encore sur le bras du vieillard, ils souriaient l’un et l’autre au milieu d’un rayon de soleil qui venait dorer le seuil.
— Merci d’être venus aujourd’hui encore!... répondit l’artiste en pressant à la fois les deux mains qui se tendaient vers lui. Merci surtout d’être venus tous les deux! Si vous saviez comme votre présence me calme... me console... me régénère! Avant de vous rencontrer, tout était pour moi découragement et tristesse... impuissance et doute. J’avais tant souffert ! Mais maintenant... maintenant ! je crois... j’espère... je travaille... je suis heureux !...
— Et nous donc!... s’écria la marchande de plaisirs avec un involontaire élan.
Puis, se reprenant tout à coup, et avec une légère rougeur au front :
— Mon père surtout... ajouta-t-elle en baissant ses yeux bleus, mon pauvre père , qui se croyait tout
simplement un barbouilleur d’enseignes, et auquel vous ôtes venu dire avec l’autorité du génie : tu es un artiste!
— Un artiste ! voulut se récrier le vieillard avec un modeste sourire... oh! oh!
— Non, Fabritzius!... interrompit Horace en faisant asseoir l’émigré, non... pour le juge intelligent, le tableau de genre égale le tableau de religion ou d’histoire... Le grand artiste n’est pas celui seulement qui fait revivre sur la toile les héros et les dieux... C’est celui surtout qui étudie les hommes et les moralise en les amusant... celui qui poétise la chaumière et l’atelier... celui enfin qui travaille pour que l’art ne soit plus le privilège de quelques-uns, mais le domaine de tous, et puisse marcher un jour vers les grands horizons de l’avenir à la tête de l’humanité!...
— L’entendez-vous ! s’écria Edwige en frémissant de joie sur le tabouret qu’elle occupait aux pieds du vieillard. L’entendez-vous, mon père!...
— Certes, repartit Fabritzius avec non moins de ravissement, certes, ma bien-aimée! Et je ne m’étonne plus a présent, qu’avec de si beaux discours... il ait gagné ma cause auprès du grand chambellan, qui vient de faire ouvrir enfin les portes du musée ducal aux naïfs enfants de ma palette...
— Quoi, fit Horace, vous avez reçu l’ordonnance?
— Ce matin même...
— Et de plus, renchérit vivement Edwige, de plus une invitation à la superbe fête que le grand-duc donne demain soir en l’honneur de l’inauguration de la nouvelle galerie... On valsera... que je suis heureuse !...
— Vraiment... Edwige?
— Heureuse surtout, Horace... parce que vous serez le roi de cette fête... et que c’est grâce à Votre Majesté que mon père y trouvera la juste récompense de ses travaux...
— Grâce à moi... voulut se défendre le grand artiste.
Mais Fabritzius ne le laissa pas achever, mais Fabrit-
zius se releva pour courir à lui, pour lui dire tout eu riant et tout en pleurant à la fois :
— Je crois, par la sambleu!... qu’il lui prend fantaisie de s’en défendre encore... Ingrat!... Gomment... si l’artiste sort enfin de l’obscurité vers le déclin de sa carrière, et sent briller tout à coup sur ses cheveux blancs comme un doux rayon de gloire... ce n’est pas grâce à toi!... Gomment... si le cœur de la jeune fille bondit d’aise à la seule pensée de sa blanche toilette et de son tournoyant plaisir de demain... si le vieillard, devenu plus enfant encore, a déjà dix fois essayé secrètement son habit neuf et ses ailes de pigeon... le tout devant un miroir et en se donnant des airs de triomphateur, tout cela... comment... ce n’est pas grâce à toi... mon protecteur... mon maître... mon ami... mon... Eh bien! oui... tiens* mon fils!
Et, saisissant entre ses deux mains la tête du jeune homme, il l’embrassa au front.
— Votre fils? avait murmuré doucement Edwige avec une petite moue charmante.
— Vois-tu, la jalouse! fit malicieusement le bonhomme en passant son bras sous celui d’Horace.
La jeune fille s’empressa de prendre l’autre bras du vieillard, et s’y appuyant à demi penchée, elle répondit :
— Moi... jalouse!... Bien loin de là... en l’appelant votre fils, ne m’autorisez-vous pas à le nommer mon frère ?
En même temps, elle tendait sa petite main vers Horace. \
— Edwige!... s’écria-t-il en avançant à son tour la sienne.
— O mes enfants... mes enfants!... sanglota de plaisir le vieillard en les réunissant toutes les deux dans une môme et tendre étreinte.
C’était un de ces groupes angéliques que le bon Dieu doit se complaire à regarder en souriant du haut du ciel!...
. Mais en revanche... hélas! il y avait là tout près... sur le seuil de la porte laissée entr’ouverte... un mauvais génie qui le contemplait aussi... et qui vint le rompre tout à coup avec ces deux mots railleurs :
— Touchant tableau!...
— Le grand chambellan!... frémirent en se séparant aussitôt les deux artistes et la jeune fille.
C’était lui... c’était bien lui... qui, sans que personne s’empressât à son approche, s’avançait en poursuivant avec une prétentieuse emphase :
— Oui... mes chers amis... le grand chambellan... votre protecteur à tous... merci... merci... je ne tiens pas aux hommages!...
— Oh! cet homme... cet homme!... avait grondé sourdement Horace.
— Nous étions si bien tous les trois!... boudait tristement Edwige.
Fabritzius seul, en vieux gentilhomme français qu’il était, retrouva dans son déplaisir le courage de la politesse, et vint dire au chambellan :
— Ne doutez pas de notre reconnaissance, monseigneur... Elle vous est acquise à jamais... surtout pour nous avoir rapprochés tous les deux sur la terre étrangère!...
— Je le crois, palsambleu! bien... renchérit le courtisan en montrant Horace. Un artiste de cette valeur!... Et qu’on nous accuse de laisser mourir le génie à l’hôpital!... Nous le recherchons au contraire... nous l’encourageons... nous le patronons...
Puis tout bas il ajouta :
— Quand nous y trouvons notre profit!...
— En effet, monseigneur... reprit courtoisement Horace, c’est vous qui...
— Qui ai remis au grand jour cette gloire égarée!... acheva pompeusement l’Autrichien, ce grand homme perdu qui va reparaître demain avec le laurier d’or à la boutonnière!...
r — Le laurier d’or, ne put s’empêcher de dire Edwige ! mais remerciez donc, Horace... le laurier d’or !...
— Eh! que m’importe!... éclata enfin l’artiste. Ce qu’il me faut seulement, Edwige... ce que je veux... c’est • votre sécurité... votre bonheur!...
Loin de s’effaroucher de cette boutade inattendue, le vieux diplomate sut aussitôt l’exploiter à son bénéfice, et se penchant à l’oreille de Fabritzius :
— Que vous disais-je? fit-il avec une accentuation digne de M. de Metternich.
Puis, tout bas, à Horace que le père et la fille regardaient avec un égal étonnement :
— Pas mal joué!... pas mal... Un peu plus de chaleur cependant... et...
— Monsieur!... voulut interrompre Horace...
— Nous te gênons... poursuivit néanmoins le chambellan... Je comprends... Sois tranquille... Je vais te ménager un tète-à-tète... mais songe à l’employer de façon à brusquer la victoire... ou sinon...
Horace frappa du pied avec rage.
— Qu’est-ce donc?... demandèrent en même temps Edwige et Fabritzius.
— Rien... rien !... s’empressa d’excuser le chambellan. Un simple caprice d’artiste. Il prétend que son tableau exige encore quelques jours de travail... il veut s’opposer à ce que je le fasse transporter immédiatement au palais... Venez donc l’admirer une dernière fois, maître Fabritzius, afin d’user de votre influence pour le convaincre que j’ai raison et que son entêtement n’est que de la folie!...
En achevant ces paroles, il entrainait le vieux gentilhomme vers l’atelier, dont il ouvrit la porte sur les derniers mots.
— C’est adorable!... ne put s’empêcher de s’écrier Fâbritzius, qui déjà regardait le tableau... C’est sublime!
Edwige allait suivre son père.
— Restez!... s’empressa de conclure le chambellan.
Il s’agit d’un dernier examen d’amateurs, d’une critique à huis-clos... Restez, mademoiselle, restez!...
Et disparaissant à son tour dans l’atelier, il en referma la porte sur les deux jeunes gens qui se trouvèrent ainsi seuls tous les deux.
OU MEINHERR KNIPP CESSE MOMENTANÉMENT D’ÊTRE PHILOSOPHE, ET OU SE DESSINE SPADATOR.
Knipp avait dit vrai, Roschen renonçait à la liberté, voire même à l’amour. >
En revanche, elle commençait à songer au mariage.
— Épouse-moi!... avait-elle obstinément répondu à toutes les supplications du rapin. Épouse-moi, mein lieben, et je serai toute à toi pour toujours!...
— T’épouser... t’épouser!... répétait Knipp avec une
grimace des moins résolues. *.
— Pourquoi donc pas... monsieur... puisque vous m’avez ravi mon innocence? Rendez-la-moi alors... rendezla-moi donc... mon innocence!
Roschen pleurnichait un tantinet.
— Et la clarinette!... se récria piteusement Knipp. Et meinherr Schoucroutensberg!...
— Bah!... fit la grisette allemande... Bah... un voisin!...
— Un voisin... un voisin...
— D’ailleurs, monsieur, ce n’est pas tant pour moi déjà que je tiens au mariage...
— Pour qui donc alors?...
— C’est pour le petit!...
— Ah!...
— Et c’est pour lui aussi que je veux accepter la belle place qne l’on m’offre... C’est'pour lui tailler une
layette de fils de roi dans la garde-robe de cette grande signora italienne... sans compter les mois de nourrice que je compte bien grappiller par-ci par-là sur le budget de ma maîtresse...
— Vous ferez donc danser l’anse du panier... 6 Roschen!...
— Ce ne sera pas pour moi... ce sera pour le petit...
— Ou pour la petite... C’est très-maternel... mais c’est fort peu moral...
— Je veux qu’il ait une éducation superbe d’abord... je veux qu’il apprenne la musique...
— Pourquoi pas la clarinette?...
— Tiens... au fait... c’est une idée... je raffole de cet instrument-là... moi!...
— Je ne le sais que trop... hélas!
— Meinherr Knipp?...
— Roschen!...
— C’est ce soir même qu’il faut que je donne réponse à l’intendant de la signora... Youlezrvous?...
— Quoi?... ■ . .
— M’épouser.
— Et Schoucroutensberg!...
— Bah!... Tout ça c’est des bêtises... Faut me répondre franchement... Oui ou non...
— La nuit porte conseil... j’y songerai...
— Soit... je vous donne encore la nuit... Je vous donne même la matinée de demain... Mais ne revenez pas plus tard que midi... vous ne me trouveriez plus...
— Voyons... voyons...
— Ni ni, c’est fini... que je te dis!... L’aiguille n’est pas un avenir... Il m’en faut un autre... un sérieux... C’est à toi que je laisse le choix... mais souviens-t’en bien, jusqu’à midi seulement... pas plus tard!...
Or, le déjeuner de Spadator et les confidences d’Horace avaient fait oublier l’heure à Knipp et lorsqu’il atteignit, tout essoufflé, le dernier étage de la maison de Roschen, il trouva la mansarde entr’ouverte et la grisette envolée... la cage... mais plus d’oiseau!...
Le rapin s’y promena durant quelques minutes, tout confus, tout interdit, tout chagrin.
Ensuite, il redescendit l’escalier, frappant à toutes les portes et s’informant partout de Roschen.
Nulle part on ne put lui donner des nouvelles de la grisette.
Il battit tout le voisinage dans l’espérance de retrouver au moins sa trace.
Tout ce que l’on savait de la fugitive, c’est qu’elle était partie depuis une heure environ, avec son petit paquet sous le bras.
Mais où était-elle allée?
Tout le monde l’ignorait.
Knipp se sentait grandir au cœur un malaise inconnu jusqu’alors, une désespérance que ne lui avait encore donnée aucune des nombreuses vicissitudes de sa vie.
De plus, sa féconde cervelle ne lui suggérait cette fois aucune ressource; il se sentait abruti, il tournait à l’idiotisme.
Heureusement, le hasard lui vint en aide.
Quelqu’un passa près de lui, qui prononça le nom de l’hôtel de l’Aigle-Noir.
— L’hôtel de l’Aigle-Noir !... répéta-t-il avec une soudaine allégresse... Je me rappelle maintenant... c’est là qu’elle m’a dit que sa maudite siguora habitait... C’est bien à l’hôtel de l’ Aigle-Noir!
Il y courut.
La nouvelle arrivée venait de repartir à l’instant môme avec sa nouvelle camériste.
— Repartir!... s’écria Knipp... Mais où... mais de quel côté.., mais par quel chemin?...
Le garçon de l’hôtel était à cet égard dans la plus complète ignorance.
Knipp fouilla dans sa bourse.
L’étrangère était partie pour prendre possession d’une petite maison que venait de lui louer sou intendant,
dans l’un des faubourgs de la ville ; mais le garçon ne put pas même préciser dans quel faubourg.
— Reviendra-t-elle ici?
— Je ne crois pas.
— Malédiction!...
— Mais...
A ce mais, à cet espoir, Knipp abandonna la bourse tout entière.
En revanche, le garçon lui montra sous la remise une chaise de poste encore souillée de la poussière d’un long voyage, et sur le siège de laquelle se balançait cet écriteau :
a A vendre de suite. »
Et plus bas :
« S’adresser de une heure à deux au signor Caracallerini. »
— Quel est ce signor? s’empressa de demander Knipp.
— L’intendant de la signora ; répondit le garçon.
— Il demeure encore dans l’hôtel?
— la.
— Il est maintenant chez lui?...
— la, meinherr.
— Imbécile, que ne me le disais-tu donc d’abord!...
— J’attendais! ricana le garçon en empochant la bourse de Knipp.
— Eh bien! conclut celui-ci, eh bien! maraud... puisque tu te trouves payé d’avance, conduis-moi vite à l’appartement de ton Italien.
— Suivez-moi, meinherr!
Le rapin ne se le fit pas répéter deux fois, et marcha sur les talons de son conducteur.
Ils arrivèrent bientôt au premier étage de l’hôtel, et entrèrent tous les deux dans une antichambre meublée avec une certaine magnificence.
— Attendez, dit le garçon. Attendez que j’annonce votre visite au signor Caracallerini...
— Annonce...
Le garçon passa dans la pièce suivante, par la porte entr’ouverte de laquelle maître Knipp entrevit une sorte de grand Italien blond, qui, à demi couché sur un sopha, fumait majestueusement sa cigarette.
Le garçon ne tarda pas à revenir, fit passer le rapin dans le salon, et le laissa seul avec l’étranger.
Knipp ne savait trop comment débuter.
Il y eut un moment de silence.
— Eh bien? dit enfin l’intendant en se tournant vers le visiteur.
— Spadator! s’écria tout aussitôt le pauvre Knipp, en reconnaissant son noir persécuteur sous la perruque blonde du signor Caracallerini.
Et, toujours courant, il s’enfuit, épouvanté, jusqu’à l’autre bout de la ville.
— Brigand! éclata-t-il alors. Je parierais qu’il m’a volé ma Roschen!
Et il se campa fièrement sur le rempart, dans la pose du Spartacus des Tuileries.
Puis après un silence.
— Eh! se dit-il, misérable poltron que je suis! pour-* quoi ne pas lui avoir demandé une explication?
« Pourquoi ne pas m’être vengé de mon déjeuner?... Pourquoi ne pas avoir exigé qu’on me rendit Roschen? Poltron... triple poltron !
Tout en s’injuriant de la sorte, il marchait à grands pas sur le rempart, il se montait la tête et le cœur, il cherchait à s’enhardir au point de retourner à l’hôtel.
— C’est décidé! résolut-il enfin. L’amour fait les héros. Malheur à Spadator!
Et il reprit le chemin de l’Aigle-Noir, en se répétant à chaque pas pour aiguillonner son courage :
— Roschen... Roschen... Roschen!...
La signora était de retour. O bonheur !
O fatalité! Elle venait de ressortir avec le signor Caracallerini !
Le pauvre rapin éprouva quelque chose comme s’il eût reçu un grand coup de bâton sur le cœur; tout en lui
se couvrit d’un crêpe noir; il se sentit presque une larme à l’œil, et murmura d’un accent des plus inquiets :
— Ah ça... est-ce que je ne suis plus philosophe... est-ce que j’aimerais réellement Roschen?
Enfin après quelques infructueuses recherches, il s’en revint lentement au logis sans avoir pu recueilli:: le moindre renseignement ni sur Roschen, ni sur la sîgnora, ni sur Spadator travesti en intendant italien.
Plus heureux que le rapin, nous pouvons dès à présent donner a ce sujet quelques éclaircissements au lecteur.
Dans la matinée de la veille, le signor Caracallerini était arrivé à l’hôtel de l’Aigle-Noir.
Il avait immédiatement retenu la petite maison du faubourg que tout le monde ignorait encore, il avait immédiatement enrôlé Roschen en qualité de camériste pour le lendemain.
Puis, eu fumant sa cigarette, il avait paresseusement attendu.
Le soir même, la chaise de poste actuellement en vente était entrée avec grand fracas dans la cour de l’hôtel.
Une femme voilée en était descendue; Caracallerini l’avait conduite aussitôt dans les appartements disposés pour elle, et qui s’étaient refermés sur eux à l’instant. Alors seulement, la voyageuse inconnue avait écarté son voile.
C’était une jeune femme, qui paraissait avoir vingtcinq ans environ, et qui rayonnait dans tout l’épanouissement d’une merveilleuse beauté. Svelte et grande, sa splendide chevelure dorée semblait lui ceindre le front d’une couronne impériale. Rien d’admirable comme ses yeux d’uù noir bleu, comme sa lèvre purpurine et fière, surtout comme la luxuriante carnation de son admirable visage. C’était la réalisation de ce beau rêve du Titien, qui s’appelle la Madeleine; c’était le portrait animé de ce mauvais génie qu’Horace avait un jour
c tfacé de la toile où il éclipsait de son fatal rayonne ment la chaste et séraphique beauté d’Edwige.
Elle portait le costume des patriciennes de Venise; elle était impatiente et pâle ; elle interrogea d’abord le bandit d’un regard ardent et superbe.
Spadator, ou plutôt Caracallerini, inclina la tête em signe de réponse.
— Il est ici? demanda l’étrangère avec une de ces douces et profondes voix qu’on appelle des contraltos dans le langage musical.
— Madame, répliqua le bandit en se campant sur la hanche, lorsqu’il y a quinze jours nous nous rencontrâmes à Venise, je demandai mille sequins pour vous amener dans la ville où il se trouvait... Nous y sommes.
— Ne les as-tu pas reçus d’avance ?
— Plus, mille autres sequins pour vous indiquer la maison qu’il habite.
— Les voici.
— Nous irons demain.
— Pourquoi pas dès ce soir?
— Parce que je ne suis pas encore certain du logis.
— J’attendrai.
— Bien.
— Mais fais en sorte que je n’attende pas longtemps.
Le lendemain matin, à onze heures, Spadator s’introduisait chez Horace sous les intéressantes guenilles d’un vieux modèle.
On sait ce qui en advint.
A midi, Roschen arrivait à l’hôtel, et ne tardait pas à ressortir sur les pas de sa nouvelle maitrcsse, qui, pour tromper son impatience, allait visiter la petite maison du faubourg.
Une heure plus tard, la perruque blonde ayant déjà repris la place de la perruque blanche, l’intendant Caracallerini était de retour à l’hôtel.
Puis, presque aussitôt après la fuite de Knipp, l’étrangère.
— Eh bien? fit-elle.
— Daignez prendre mon bras, madame, répliqua galamment le bandit.
Ils arrivèrent bientôt devant la villa d’Horace.
— Voici la maison! dit Spadator.
— Ah!
— Reste mille sequins encore pour vous conduire face à face avec l’homme.
— Les voici.
— Entrons!
Et ils entrèrent.
UNE VALSE DONT JE VOUDRAIS BIEN QUE MON AMI EUGÈNE GAUTHIER ÉCRIVIT LA MUSIQUE.
Nous avons laissé Horace seul avec Edwige.
Autant le chambellan recherchait ces occasions, autant les fuyait l’artiste.
Il avait peur de son amour.
Aussi dès que la porte se fut refermée, sans à peine oser regarder la jeune fille, murmura-t-il tout bas :
— Oh! oui, l’honneur le veut.. .'il faut tout révéler... il faut partir!...
— Profitons de ce tête-à-tête, se disait en même temps Edwige. Tâchons de découvrir la cause de sa tristesse et de l’en consoler un peu.
— D’ailleurs, poursuivait la pensée d’Horace, d’ailleurs je ne me sens plus la force de continuer ce rôle odieux. Allons !
— Allons, décidait d’autre part la jeune fille avec un léger embarras.
Ils s’abordèrent donc ensemble.
— Monsieur Horace... dit Edwige.
— Edwige... dit Horace.
Naturellement ils s’arrêtèrent à la fois.
Il y eut un silence.
Un de ces silences durant lesquels on entend battre le cœur.
— Valsez-vous? reprit enfin Edwige.
— Hélas non! avoua l’artiste étonné.
— Quel dommage! soupira la marchande de plaisirs.
— N’aurez-vous pas demain soir tous vos anciens valseurs?
— Ce sont des indifférents, — et valser avec eux, — ce sera valser des pieds seulement, ce sera valser toute seule.
— Autrefois, cependant...
— Autrefois, interrompit Edwige avec une toute charmante poésie sur la voix et dans le regard... autrefois, hier encore j’étais une enfant!... Tandis que demain ! demain!... Oh! il me semble que, m’appuyer ainsi sur votre bras... nous avancer lentement tous les deux vers l’orchestre préludant sous la feuillée... nous balancer ainsi doucement à ses premiers accords... mettre cette main dans votre main, cette autre sur votre épaule... tourner d’abord presque en place durant l’andante... puis, à l’allégro, nous élancer tout à coup dans le tourbillon... aller de plus en plus vite... aller follement... aller toujours... les cheveux auvent, la poitrine ravie, le cœur éperdu... bientôt ne plus rien entendre qu’une harmonie confuse et céleste... ne plus rien sentir que votre bras qui m’emporterait fantastiquement vers des régions inconnues... ne plus rien voir que votre regard, planant audessus de ma tète, ainsi que l’étoile qui brille au front des fées de la nuit... perdre l’être, perdre la raison, perdre la terre... ensemble, toujours ensemble... et continuer cette valse des âmes avec la ronde ailée des nuages à travers les cieux étincelants... Oh!... ce gérait un rêve de ballade allemande... Avec vous, Horace, avec vous ce serait une fête au paradis!
Et joignant l’action aux paroles, la jeune fille s’était placée peu à peu comme une valseuse au bras de son valseur, elle avait renversé sa blonde tête sur l’épaule frémissante de l’artiste, elle avait irrésistiblement imprimé à son corps la vague ondulation qui déjà balan-
çait le sien; vers les derniers mots elle le contraignit enfin de tourner, de valser étourdiment avec elle.
Rien de pur, cependant, rien de chaste et de naïf comme cet innocent enfantillage.
Néanmoins, Horace voulut s’arracher à cet enivrement, et quittant tout à coup son imprudente valseuse ;
— Edwigel... lui dit-il d’une voix navrée, Edwige... ma sœur... je ne vous verrai même pas valser demain avec d’autres... car il est probable qu’à l’heure du bal, je ne serai plus ici.
— Comment!... répondit la jeune fille avec une soudaine tristesse. Comment... Horace... vous allez nous quitter?... Comment, vous voulez partir?...
— Ne m’accusez pas!... s’empressa de répondre l’artiste. Edwige, j’obéis à un devoir impérieux, et je ne puis m’expliquer avant le départ... mais, dès que je ne serai plus là, votre père recevra ma lettre d’adieu... Vous la lirez tous les deux... vous connaîtrez les motifs qui me font agir... et alors... alors j’espère que si vous ne devez plus me revoir... du moins vous me conserverez un souvenir ami!...
Un instant la jeune fille demeura immobile, oppressée.
Puis, tout à coup :
— Oh!... se prit-elle à pleurer. Ob! ne partez pas, car je sens que votre absence me ferait mourir... ne partez pas... je vous en conjure... Horace... ne partez pas!...
Et confuse, rougissante, éperdue, elle s’enfuit pour cacher ses larmes dans le sein de son père.
Horace s’élança sur ses traces, Horace dont l’àme murmurait avec ravissement :
— Elle m’aime!... Elle m’aime de cet angélique amour que j’avais rêvé!... Elle m’aime!...
Déjà la porte était retombée sans bruit.
Horace s’arrêta, et revenu déjà à la réalité :
— Ob!... poursuivit-il avec amertume, oh!... sans le fantôme de ce doge qui me poursuit... sans la blessure encore saignante de cet autre amour qui m’enfièvre les
no
sens... sans le passé... quel heureux avenir!... Edwige... Edwige!... comme nous serions heureux!...
Et, pour calmer son front brûlant, il s’appuya contre le froid vernis de la porte par laquelle venait de disparaître la marchande de plaisirs.
J’étais tourné vers l'ange et le démon venait,
A dit Hugo, le grand poète.
Hélas!... ce beau vers allait devenir exactement la situation d’Horace.
L’autre porte déjà s’ouvrait lentement. 1 ’
Spadator entra sur la pointe des pieds, et tendit, en s’effaçant, la main.
La Vénitienne, à son tour, parut sur le seuil.
Le bandit s’esquiva sans bruit avec une troisième bourse.
La femme crispa sa main gauche sur son coeur comme pour en comprimer les battements; puis, après avoir contemplé l’artiste en silence, elle s’avança lentement vers lui.
Horace n’avait rien entendu, Horace ne voyait rien encore.
Tout à coup, il sentit une main le toucher à l’épaule.
Il se retourna vivement.
Et, dès le premier regard, reconnaissant l’étrangère :
— Marial... s’écria-t-il avec autant d’épouvante que si la foudre fût tombée d’un ciel purjà ses pieds.
La pauvre Madeleine joignit convulsivement les mains, et leva vers l’artiste ses grands yeux tout pleins d'ardentes tristesses.
Elle avait l’air si malheureux... elle était si belle!...
— Maria!... répéta donc Horace, mais sur un tout autre ton et avec un pas vers elle.
Un sourire effleura les lèvres de la courtisane, un timide rayon de soleil à travers des nuées qu’emporte le vent.
Hélas!... déjà l’artiste s’était ressouvenu... déjà se reculant de nouveau :
— La Dogaresse!... murmurait-il avec une ironique répulsion... la Dogaresse!...
— Non!... répondit-elle avec sa profonde voix qui semblait venir du cœur... non plus la fière et superbe Dogaresse... non... Maria... la pauvre Maria qui vient à toi... le front baissé... les mains jointes... àgenoux... oui... oui... tiens, Horace... je te demande pardon àgenoux!...
Humiliant en effet sa tête altière, la Madeleine repentante se prosterna devant l’artiste interdit.