V. 1 «MV. . Am Av
tière... je viens de dévorer l’espace pendant cent lieues pour arriver à cette heure; voilà tout un jour et toute une nuit que je l’attends dans la fièvre et dans les larmes... je l’ai bien méritée... je la veux!...
Il y avait tant de résolution désespérée dans ces derniers mots, que l’artiste vit bien qu’il était impossible de résister davantage.
Il ferma donc au verrou la porte de l’atelier, afin que personne ne pût les surprendre.
Puis, conduisant la Dogaresse vers l’autre extrémité de la salle, auprès d’une haute fenêtre ouverte toute grande aux rayons du soleil, mais ombragée par une élégante marquise à la mauresque, il se laissa tomber sur le large divan qui s’étendait dans toute la largeur du balcon, et la tête enfouie dans les mains :
— Parlez, dit-il avec un douloureux effort... Parlez... madame... je vous écoute!...
Debout, solennelle, et toute ruisselante de la chaude lumière qui filtrait à travers les plis soyeux de la tente gonflée par la brise, la courtisane plaça la main sur son coeur, et d’une voix lentement contenue par l’émotion et par la honte :
— Horace, commença-t-elle avec une ineffable douceur... Horace... il ne faut pas être trop impitoyable envers les femmes... c’est le hasard souvent qui les fait ce qu’elles sont!... J’ai le triste droit de parler ainsi... moi... car j’étais une pauvre petite moissonneuse de douze ans à peine... lorsqu’un grand seigneur allemand, qui traversait en poste la Romagne, me remarqua sur la lisière d’un champ de maïs... me fit enlever par ses gens... m’emporta jusqu’en France... jusqu’à Paris... et m’abaudonna dès le printemps d’après... enfant encore, déjà mère!...
Mère !
— Est-ce ma faute, à moi... dis?
Horace ne répondit pas.
Maria reprit bientôt avec plus d’assurance :
— Afin d’obtenir justice du père... car nous autres
Ho
filles du Midi nous devenons femmes de bonne heure... afin d’assurer l’avenir de la pauvre petite créature sans nom... je la laissai chez un honnête homme qui nou; avait recueillies toutes les deux par bonté d’âme... et partis à la recherche du misérable que je pouvais espérer rejoindre dans sa patrie!... Je partis pieds nus et mendiant par les chemins... j’arrivai jusqu’au fond de l’Allemagne... jusqu’en ce pays... jusqu’en cette ville... je frappai résolûment à la porte de son hôtel... personne ne put répondre à la pauvre mère..., Le noble diplomate s’était déjà remis en route pour retourner en Italie... il était ambassadeur à Venise... Qu’importe! toujours mendiant, toujours pieds nus, je repris sans hésitation la route de Venise... je le retrouvai enfin ! Hélas! il refusa de me voir... j’insistai vaillamment... il me fit menacer au nom de la loi, je menaçai plus hautement au nom de Dieu... et la loi vénitienne me jeta avant ma quinzième année dans une prison de filles perdues!... Voyons... dis, Horace... est-ce ma faute à moi?...
— Pauvre fille!... ne put s’empêcher de reconnaître à mi-voix l’artiste.
— Plus tard... poursuivit la courtisane, plus tard... quand je sortis de là... proscrite et dans la plus affreuse misère... un homme s’offrit tout à coup... le doge... un homme riche et puissant qui disait m’aimer... Pas un refuge... pas un conseil... pas un ami... plus de mère!... Peut-être eussé-je refusé, cependant... mais la fortune me donnait seule les moyens de faire reprendre en France le trésor que depuis trois ans je semblais y avoir abandonné... ma fille!... Oh! pour ma fille j’acceptai... j’acceptai tout... mais... mon Dieu... mon Dieu!... est-ce ma faute à moi... est-ce donc ma faute?...
A ce dernier aveu, la pauvre femme brisée se laissa tomber sur le divan, et pleura...
— Mais depuis?... fit Horace après un silence... depuis?...
— Mon enfant avait disparu dans la tourmente révo-
lutionnaire... on jie le trouva plus à Paris... à Paris, ni nulle autre part ailleurs... je restai donc seule au monde... seule et sans amour dans l’âme!... Qu’eussé-je fait, misérable et faible?... Riche et puissante au contraire, je pouvais un peu de bien... j’en ai répandu beaucoup autour de moi... depuis douze années... à Venise, jamais le malheur innocent n’est resté sans appui, jamais le talent méconnu sans avenir, jamais le repentir sans espérance... J’ai fondé des crèches et des ouvroirs, des hôpitaux et des refuges... j’ai ouvert des cachots qui étaient des sépulcres... j’ai parfois déchiré des arrêts de mort , au moment même où la victime montait la première marche de l’échafaud... Enfin... enfin j’ai tant souffert, tant crié , tant été charitable , que je crois avoir mérité le pardon du ciel... Horace! me refuseras-tu le tien?...
— Le mien... balbutia l’artiste évidemment ému.
— Oh!... reprit la Dogaresse en se redressant avec fierté, oh!... je puis te le demander sans rougir... car mon cœur a traversé le vice et la cour sans en recevoir aucune souillure... car mon âme, demeurée vierge et libre, est peut-être digne encore d’un honnête homme!
— Maria!...
— Cet.homme... Oh!... je l’ai bien souvent imploré de la miséricorde du bon Dieu... et voilà qu’un jour j’ai cru que le bon Dieu m’exauçait enfin... je venais de te rencontrer, Horace... tu semblais la réalisation de tous mes rêves... tu avais vécu dans un monde où l’on comprend le pardon et l’oubli... nous avions le même âge... tu croyais en moi... tu m’aimais!... Gomment oser t’apprendre l’horrible vérité!... Le hasard s’en chargea... tu t’enfuis en me maudissant... mais c’était augmenter mon estime, et par conséquent mon amour... mais tu n’étais pas encore de l’autre côté des portes de la ville, que déjà j’avais quitté le splendide palais témoin de ma honte... je le vendis dès le lendemain avec toutes ses richesses, avec mes équipages, avec mes diamants... Je donnai tout... j’en fis la prospérité de cent familles!...
Dit
Puis purifiée par leurs bénédictions, purifiée par ma pauvreté volontaire, je dépensai jusqu’à mon dernier sequin pour retrouver ta trace... je me mis ardemment à ta poursuite... pour venir me jeter non pas dans tes bras... mais à tes pieds... pour venir te dire: « Horace... je t’aime!... oh!... ne me repousse pas dans cet abîme d’où tu m’as fait sortir... et n’accepte pas la responsabilité de mon désespoir!... Horace... si tu ne veux pas que je devienne ta femme... permets-moi du moins de rester ici comme ta maîtresse... comme ton amie... comme ta servante!... Je t’aime!... Horace... tout ce que " tu voudras... tout... pourvu que je te voie... pourvu que je t’entende... pourvu que je sois là... près de toi... sans cesse... à te répéter ce cri de mon âme : Je t’aime... Horace... je t’aime!... »
Rien d’entraînant comme cette folle prière chantée sur les plus vibrantes cordes de l’âme... rien de pas- . sionné comme le regard et l’attitude de cette splendide créature, qui, vers les derniers mots, se précipita pour la seconde fois aux genoux d’Horace.
— Maria!... fit l’artiste avec le geste du Christ relevant la femme adultère. Maria...
Mais, tout à coup, on frappa à la porte de l’atelier.
— Grand Dieu!... frémit Horace, ramené subitement au souvenir d’Edwige.
— Quelqu’un?... fit la Dogaresse toujours agenouillée.
Il y avait là quelqu’un?...
— Oui... balbutia l’artiste- à voix basse.
— Eh!... que m’importe à moi... réponds!...
On frappa de nouveau.
— Relevez-vous... Maria... relevez-vous!...
— Pas avant que tu ne m’aies répondu!...
— Horace !... cria-t-on tout à coup du dehors, nous sommes enfermés... Horace!...
C’était la voix d’Edwige.
La Dogaresse aussitôt se redressa, pâle, chancelante, déjà mordue par la jalousie au cœur... et d’un accent navré :
— Une jeune fille!... gémit-elle avec un douloureux pressentiment. Ah!... je me trompe peut-être... Horace... mais je comprends aujourd’hui tout ce qùe je vous ai fait souffrir!...
— Pardon!... fit rapidement le jeune homme. Pardon... Maria... mais...
— Eh bien?... demanda la jeune femme pantelante, et comme déjà convaincue que son arrêt suprême allait sortir de la bouche d’Horace.
— Vous arrivez trop tard!... eut-il le courage de répondre en baissant la tête.
— Ah !... râla la courtisane avec un pas vers la sortie.
— Maria!... se récria l’artiste en s’élançant vers elle, ne me quittez pas ainsi!... Maria... mon amie... demain j’irai tout vous dire... demain... Mais aujourd’hui, vous avez raison, il vous faut fuir... et nul n’est là pour accompagner vos pas... et je ne puis moi-même...
— Merci!... interrompit la Dogaresse en le repoussant avec dignité... Merci, monsieur... Ni 'vous , ni personne... Mais vous pouvez ouvrir sans crainte... je sors à l’instant de chez vous... Horace... adieu!...
— Adieu... non pas...
— Vous avez raison à votre tour... articula sourdement l’Italienne. Car j’ignore moi-même... oui... j’ignore encore si la religion me permettra l’oubli dans un cloître, si l’amour va me contraindre, à me relever face à face avec vous dans la vie... à vous y poursuivre de ma vengeance !... Priez Dieu pour qu’il m’inspire plus de religion que d’amour!... Horace.,, croyez-moi, priez Dieu!...
Et palpitante, courroucée, superbe... elle disparut.
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