‹ La marchande de plaisirsChapitre 13 sur 35 · COURSE AU CLOCHER · texte numérisé non relu

COURSE AU CLOCHER

Au moment même où sortait la Dogaresse, Knipp rentra tout à coup.

— C’est le ciel qui t’envoie!... lui cria vivement Horace, en montrant la fugitive que l’on pouvait apercevoir encore. Rejoins cette femme . . . suis-la de près pour la préserver de tout accident... veille sur elle!...

— Mais... monsieur... voulut observer le rapin tout ébaubi.

— Va donc... malheureux... va!...

Et il le repoussa au dehors par les épaules.

Après quoi, l’artiste passa fiévreusement les deux mains sur son visage, et courut enfin rouvrir la porte de l’atelier.

Malgré la longueur de l’attente, il s’en échappa simultanément une triple bouffée d’enthousiasme.

— Parfait... sublime!... disait Fabritzius.

— C’est la gloire !... ajoutait le chambellan.

— C’est l’avenir!... termina poétiquement Edwige en saisissant une des mains de l’artiste, tandis que de l’autre elle semblait lui montrer le chemin du ciel.

Embarrassé, confus, balbutiant, Horace répondit à peine.

Du reste, le soleil commençait à descendre sur l’horizon.

Les trois visiteurs se retirèrent donc presque aussitôt, en se disant :

— A demain!...

Un instant, Horace demeura immobile, silencieux, alourdi comme au sortir d’un rêve.

Puis, tout à coup, il s’élança vers le balcon.

Doucement appuyée sur le bras de son père, Edwige arrivait à l’extrémité du jardin de la villa.

Elle se retourna gracieusement pour jeter un dernier regard d’adieu à son sauveur.

— L’avenir! répéta-t-il alors mélancoliquement. L’avenir!...

Puis inclinant la tête de l’autre côté... du côté par lequel venait de disparaître la courtisane :

— Ohl... le passé!... le passé!... acheva-t-il avec une instinctive épouvante.

Ainsi placé, sous les rayons du soleil couchant, entre ces deux femmes, entre ces deux amours qui s’en allaient l’un à droite, l’autre à gauche... Horace devenait la réalisation vivante de son chef-d’œuvre !

L’artiste entre son bon et son mauvais génie.

Hélas ! c’était surtout du côté de la courtisane que se portaient les regards éperdus d’Horace.

Et cependant la chanson d’Edwige s’échappait de la maison voisine, et montait vers le balcon à travers les feuillées de la villa :

Voilà l'plaisir, mesdames,

Voil$ l’plaisir.

Mais hâtons-nous d’arriver au lendemain, qui devait être un grand jour.

C’était l’ouverture de la grande exposition de tableaux, c’était le triomphe d’Horace.

Vers le milieu de la journée, après une promenade solennelle dans les galeries, l’aréopage artistique et nobiliaire s’était rassemblé dans la grande salle du palais.

Plus tard, le nom du vainqueur avait été proclamé

à son de trompe par toutes les rues de la capitale en fête.

Plus tard encore, et devant toute la cour, le grand chambellan avait présenté Horace au grand-duc, qui, de sa propre main, attacha le laurier d’or à la boutonnière du grand artiste.

Plus tard encore, et toujours en son honneur, les jardins du palais s’étaient splendidement illuminés pour le bal de nuit.

Mais tous ces triomphes importaient peu à notre héros.

Ce qu’il ambitionnait uniquement, ce qu’il voulait à lout prix, c’était un instant d’entretien avec le grandduc, un instant où il pût enfin lui dénoncer le criminel plan de son favori et placer la fille de l’émigré sous sa protection souveraine.

Par malheur , l’étiquette la plus méticuleuse réglementait inexorablement cette petite cour allemande.

Impossible d’approcher le maître, impossible surtout de lui parler en particulier.

C’était cependant un honnête vieillard, à l’air vénérable et bon. On le disait même d’un puritanisme qui touchait à la rigidité. Mais, en revanche, il vivait sous la dépendance absolue du chambellan, il ne voyait que par ses yeux, il croyait en lui arec l’aveugle entêtement d’Orgon à l’égard de Tartufe.

En cherchant à l’éclairer sur le véritable caractère et sur les vices si adroitement dissimulés du favori, en lui demandant d’étendre le bras sur la jeune fille, afin de la défendre contre la lubricité du vieux satyre, en voulant proclamer hautement la vérité... he ferait-il pas que provoquer un éclat inutile? ne serait-il pas immédiatement chassé comme un vil calomniateur ? au lieu de gagner la partie, ne la perdrait-il pas sans retour ?

Cependant il restait encore au grand-duc assez de virilité pour reconquérir son pouvoir indignement usurpé, assez de vertu surtout pour rompre un honteux ser-

vage et pour faire rentrer dans l’impuissance du mal le misérable qui le lui imposait depuis vingt ans.

La tâche était difficile, dangereuse même... N’importe... Horace résolut de la tenter franchement!...

Mais chaque fois qu’il voulut s’approcher du grandduc, chaque fois qu’il crut avoir enfin trouvé l’occasion de l’entretenir sans témoin, il rencontra toujours le chambellan entre le grand-duc et lui.

— Attendons ! se dit-il enfin . Cette nuit , dans le tourbillon de la fête... peut-être pourrai-je mieux réussir!...

Hélas!... à neuf heures du soir le grand-duc se retira dans ses appartements pour ne plus reparaître du reste de la nuit.

Horace essaya de pénétrer jusque dans sa retraite- Horace parvint à forcer les premières consignes... Horace arriva jusqu’à la porte des appartements particuliers du grand-duc.

Là encore... là toujours était le grand chambellan!...

Le grand chambellan qui dit d’un air narquois à l’artiste pâlissant :

— Ah ça... mon cher monsieur... quelle soudaine amitié vous prend donc pour notre bien-aimé souverain?... quelle confidence si intéressante avez-vous à lui communiquer ce soir?...

— Monsieur, je...

— Parlons sérieusement, s’il vous plaît!... Les deux mois sont expirés... J’ai pour ma part largement tenu mes promesses... A votre tour, mon très-cher grand homme... Vous vous rappelez sans doute nos conventions?... déclarez-vous donc à l’instant... vous ne sauriez en retrouver un meilleur... Soyez accepté dès ce soir... Dans trois jours au plus le mariage... ou sinon, vous savez?...

— O mon Dieu!... frémit tout bas Horace en songeant aux oubliettes réservées à Fabritzius et au sort non moins affreux qui menaçait Edwige.

— Mais nous n’en viendrons pas là ! reprit le cham-

bellan. Vous tiendrez votre parole... Vous m’obéirez... D’ailleurs il le faut!... je le veux!...

Et il rentra dans la chambre ducale, mais non sans avoir recommandé de nouveau qu’on en gardât scrupuleusement les abords.

— Allons... il faut renoncer à cet espoir! reconnut définitivement l’artiste, qui redescendit aussitôt dans les jardins, et se dirigea vers l’endroit isolé où Fabritzius et lui s’étaient donné rendez-vous dès le commencement de la fête.

Constellées de mille illuminations, les allées regorgeaient d’une foule élégante et rieuse. De tous côtés, les orchestres chantaient sous les charmilles. Tout était chuchottements amoureux ou francs éclats de rire, tout était harmonie et parfums, tout était lumière et joie!

Afin même d’ajouter à tous les plaisirs le piquant du mystère, le grand-duc avait autorisé le masque pour cette nuit, et l’intrigue courait en longs dominos sur les sables d’or et sur les gazons verts. On eût dit un carnaval d’été, une vraie fête vénitiennne.

Mais Horace fuyait l’éclat et le bruit, absorbé qu’il était dans sa méditation anxieuse.

Plusieurs fois, cependant, il crut remarquer sur ses pas un grand domino de satin blanc, qui semblait l’espionner de ses yeux ardents à travers un masque de velours, qui disparaissait néanmoins sitôt qu’il paraissait vouloir le suivre à son tour.

— C’est elle! pensa l’artiste en frémissant. Elle a choisi la lutte. Oh! j’ai comme un triste pressentiment au cœur. Car je la connais. Semblable à tous les anges déchus, elle est susceptible d’un éternel dévouement, si on la relève... Si on la laisse retomber, faute de lui vouloir tendre la main... oh ! j’en suis certain, elle se vengera!...

De l’autre côté le chambellan...

Comment échapper à ce double péril?...

Le seul moyen, se dit enfin Horace, c’est de fuir dès demain ce pays... de fuir tous les trois... de rompre

sans retour avec le passé... C’est de tout avouer à Fabritzius... à Edwige... Et pourquoi pas, après tout? C’est là le salut... c’est là le bonheur!

En réfléchissant ainsi, il avait quitté peu à peu la partie lumineuse des jardins, il allait atteindre enfin l’endroit du rendez-vous.

Lorsque tout à coup il se heurta avec quelqu’un dans l’ombre.

Il releva la tête, et reconnut Knipp.

— Knipp! s’écria-t-il aussitôt. C’est le ciel qui t’envoie. Tu peux me rendre un grand service.

— Bravo !... Me voici tout à vous!

— Écoute-moi donc bien !

— De toutes mes oreilles.

— Bientôt... demain... il se peut que je quitte subitement ce pays avec Fabritzius et sa fille.

— Et avec moi aussi, je l’espère...

— Sans doute !

— Et avec Roschen... monsieur... avec Roschen que vous me permettrez d’enlever par-dessus le marché... ce qui ne me semble plus aussi difficultueux... J’ai découvert sa retraite.

— Bien... bien... tout ce que tu voudras!... Mais écoute! Si nous partons, il faut que ce soit le plus secrètement possible.

— Compris !

— Informe-toi donc adroitement d’une chaise de poste quelconque et de deux excellents, chevaux que tu achèterais sous un nom d’emprunt... et qui pourraient aller nous attendre dans le bois que tu sais...

— Le bois des pendus... oui, monsieur.

— Voici de l’argent... va!...

— Ah!

Knipp venait de jeter le cri habituel à chaque idée qui lui surgissait à l’esprit.

— Qu’est-ce donc? demanda l’artiste.

— Faites pas attention, monsieur... C’est une imagination triomphante.

Puis, tout bas, il ajouta :

— Dieu!... si je pouvais acquérir incognito la chaise de poste de Spadator, si je pouvais lui enlever Roschen... et dans son propre véhicule... C’est ça qui serait fameux!

— Va donc vite! reprit Horace. Va... tandis que je parlerai à Fabritzius... et. d’abord à Edwige! Mais où la retrouver?.,.

— Vous n’aurez pas besoin d’aller bien loin pour ça...

monsieur... '

— Comment!

— Tournez donc un peu la tête... et regardez la gentille valseuse que vous ramène précisément son valseur!

C’était, en effet, Edwige.

L’artiste courut à elle, tandis que le rapin s’esquivait discrètement à travers les charmilles.

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