FIANÇAILLES ALLEMANDES
Rien de printanier, rien de frais, rien de joli comme Edwige sous sa simple toilette de bal.
Elle n’avait, cependant, qu’une modeste robe blanche, à courte taille, ainsi qu’on les portait alors, à manches bouffantes à la naissance du bras nu, à double jupe dont la première relevée sur chacun des côtés de la seconde par deux humbles bouquets de wergeissmein-nicht et de pâquerettes des champs.
Les mêmes fleurs blanches et bleues ornaient son étroite ceinture toute palpitante eneore du plaisir de la valse ; les mêmes fleurs naturelles' couronnaient sa blonde chevelure coiffée à la grecque et toute frisotante autour du front comme celle de la Vénus antique.
Mais il y avait dans tout cela tant de pudique grâce, tant de charme ingénu , tant de virginal enchantement. . . que les wergeiss-mein-nicht avaient fait pâlir toutes les turquoises... que les pâquerettes avaient éclipsé tous les diamants... qu’Edwige avait été la reine du bal aussi bien qu’Horace en était le roi.
Sachant la laisser auprès d'un ami, le valseur disparut après un respectueux salut.
Edwige n’apercevait pas encore Horace, qui parvint ainsi jusqu’à elle, qui saisit tout à coup sa petite main,
qui l’entraîna rapidement vers un bosquet de chèvrefeuille sous les haies embaumées duquel le rossignol chantait en ce moment ses amours.
— Horace!... s’était écriée la jeune fille toute surprise. Horace... ah!... mais je croyais trouver ici mon père... et...
— Il doit m’y rejoindre dans un instant, interrompit l’artiste en regardant précautionneusement tout à l’entour.
Puis, avec une profonde émotion dans la voix :
— Edwige... poursuivit-il vivement... les heures sont précieuses... veuillez donc être indulgente pour ce que pourront avoir de prématuré les quelques paroles loyales et franches que va vous adresser mon cœur bien plus encore que mes lèvres...
— Horace... répondit la jeune fille également émue sans encore deviner pourquoi, Horace, lorsque la franchise et la loyauté dictent les mots, à quoi bon les attarder dans le cœur...? Parlez donc, mon ami... parlez.
— Edwige... un grand danger plane sur vos seize ans...
— Oh! mon Dieu 1... fit-elle avec effroi.
— Il menace aussi votre père...
— Et vous, Horace? interrogea-t-elle presque aussitôt.
— Moi plus encore que vous deux...
— Expliquez-vous vite alors... ce péril?
— Il n’est qu’un seul moyen de le conjurer...
— Lequel?...
— Me suivre en Angleterre...
— Vous...
— Ou plutôt... suivre votre père... car il sera du voyage.
— Mon père consent donc?
Il y eut un silence.
— Avant de lui tout dire... reprit plus gravement Horace... avant tout... Edwige... j’ai voulu vous consulter la première.
— Moi!... moi... pourquoi donc cela? demanda la jeune
lille avec l'instinctif frissonnement de la sensitive effleurée.
— Edwige... répondit solennellement l’artiste avec toute son âme dans le regard et dans la voix... Edwige, je vous aime assez pour rester éternellement auprès de vous en exil... Edwige, m’aimez-vous au point de me sacrifier votre seconde patrie?
— Ah!
La jeune fille ravie porta vivement la main à son cœur.
Puis un second silence...
Les orchestres du bal assourdissaient leurs lointaines mélodies à travers les feuillages lumineux... le ciel tout parsemé d’étoiles semblait célébrer aussi cette nuit de fête... la brise parfumée balançait les clochettes du chèvrefeuille au-dessus des tètes recueillies des deux amants... le rossignol chantait toujours...
— Eh bien? supplia enfin Horace en ployant le genou.
— Horace... balbutia la jeune fille avec un indicible sourire dans l’accent et sur le visage... Horace... savezvous bien... que ce que vous me proposez là dans notre pauvre duché d’adoption... cela s’appelle des fiançailles?
— Ah!... fit à son tour Horace... Et que fait-on en pareil cas dans votre pauvre duché d’adoption?...
— On échange deux objets empreints d’une certaine poésie... répliqua la naïve enfant avec plus de lenteur encore...
— Par exemple...
— Par exemple... précisa-Lelle en indiquant la boutonnière de l’artiste... Par exemple, ce brin de laurier d’or...
— Contre ces myosotis, acheva-t-il en avançant la main, tandis que de l’autre il détachait doucement le prix de son chef-d’œuvre... contre ces blanches pâquerettes.
Edwige saisit en baissant les yeux le brin de lau-
rier... Edwige tendit à son tour le bouquet de sa ceinture... Edwige conclut avec une adorable simplicité :
— Bouquet pour bouquet... voilà tout... Horace, nous sommes fiancés devant Dieu!...
Elle élevait l’une de ses blanches mains vers le ciel... elle abandonnait l’autre au chaste baiser du jeune homme palpitant à ses pieds...
Mais, presque aussitôt, deuxnouveaux personnages arrivaient sous le couvert de chèvrefeuille.
D’abord, Fabritzius.
Puis dans le lointain, un jeune officier du grand-duc qui venait réclamer l’exécution d’un engagement de bal.
— Qu’est-ce-donc?... fit le vieil émigré tout surpris de l’émotion que ne, cherchaient nullement à dissimuler les deux jeunes gens. Qu’y a-t-il?
— Rien... père!... répondit en souriant Edwige. Rien...
si ce n’est que ta fille est bien heureuse... que voici le seigneur Horace qui veut te parler en secret... et que pour mieux vous laisser causer tous les deux, je m’en retourne à la valse. *i ' ,■
Puis, tout bas à l’oreille d’Horace, elle ajouta :
— Promesse de demoiselle... Mais c’est la dernière...
ô mon fiancé!... .. .*/'
Et, s’appuyant avec grâce sur le bras du valseur, elle s’en fut vers l’orchestre préludant à la Dernière pensée de Weber. . *
Mais non sans se retourner une fois encore avant de disparaître, mais non sans jeter et du fond du cœur ce dernier adieu à l’artiste ravi :
— A bientôt, Horace... à bien tôt 1...