QUI TERMINERA CETTE PREMIÈRE PARTIE
Horace s’était refusé à entendre le récit de Knipp.
Mais il ne doit pas en être ainsi du lecteur, qui sans doute a pris quelque intérêt aux nouvelles mésaventures du rapin, et qui, nous l’espérons du moins, ne sera pas fâché d’en connaître la suite.
Knipp avait été distancé par les chevaux. Mais, à force de battre la ville et les faubourgs, il était parvenu à retrouve» la chaise de poste, remisée sur une petite place, à quelques pas d’une maisonnette d’aspect étrange.
— Ce doit être là, pensa-t-il. Attendons !
Et, se dissimulant dans la voiture elle-même, il attendit.
Une femme enfin parut sur le balcon.
Cette femme... 6 bonheur!... c’était Roschen.
— Hum... hum!... fit Knipp.
Elle releva la tête, elle reconnut son amoureux.
Mais pour lui jeter du haut en bas ces quelques mots désespérants : , •
— Ni ni... je t’en ai prévenu... c’est fini!...
Et, sans rien vouloir entendre, elle referma la fenêtre. '
Jusqu’au soir, Knipp se promena de long en large autour de l’inhospitalière demeure de sa Dulcinée. ..Knipp toussa, pesta, cria, jura, chanta des sérénades.
Peine inutile.
Je laisse à penser la fureur de notre rapin!...
— Heureusement, se dit-il de guerre lasse, heureusement que le balcon est peu élevé... que je sais où retrouver une de ces échelles à crampons dont se servaient quotidiennement mes ex-amis les filous... Heureusement que les fenêtres closes ne rebutent pas un , ancien élève de Spadator... hé hé hé!... c’est tout de même une bonne chose que d’avoir été apprenti voleur!
Mais, pour l’exécution de cet audacieux projet, l’heure propice n’avait pas encore sonné.
En l'attendant, meinherr Knipp crut séant d’aller prendre les ordres de son maître.
On a lu son entretien avec Horace, on se souvient que le rapin l’avait quitté pour courir immédiatement à 1 ’hôtel de l’Aigle-Noir, et ce avec d’autant plus de plaisir, qu’il était loin encore de minuit.
Comment s’y pren dre cependant pour cette négociation épineuse?
Par un favorable hasard, le garçon qui connaissait Knipp se promenait précisément devant l’hôtel, et par une coïncidence non moins propice, il prit le premier la parole en ces termes :
— Vous arrivez trop tard pour voir le signor Caracallerini... il vient de sortir avec la signora pour se rendre à la grande fête du palais ducal.
— Bravo!... pensa le rapin.
Puis tout haut et d’un air cauteleux :
— Mon ami, demanda-Ml, croyez-vous que vos voyageurs Italiens soient toujours dans l’intention de vendre leur chaise de poste?...
— Non... répliqua le garçon... ils ont changé d’avis... car ils la gardent...
— Vraiment... et pourquoi?...
— Pour repartir sans doute... ,
— Bah!...
— Pour retourner en Italie...
— De mieux en mieux, pensa Knipp. Me voici défini-
tivement débarrassé deSpadator... Je chercherai demain une autre voiture... Cette nuit, ne nous occupons que de Roschen!
Et il laissa le garçon, pour courir chez le recéleur qu’il savait le mieux, assorti de tous les accessoires du métier de voleur.
C’était un vieux jpif. Il reconnut Knipp, il le félicita de reprendre les affaires, il se plaignit amèrement de la disparition de Spadator, qui avait causé une considérable baisse dans son commerce, et finalement il vendit le plus cher possible au rapiu tout ce dont il avait besoin pour son amoureuse escalade.
Savoir :
1° Une corde à nœuds terminée par un robuste grappin de fer.
2° Un faux-diamant à couper le verre.
3° Quelques monseigneurs et rossignols que pouvaient nécessiter les dispositions intérieures du logis.
Muni de ces différents objets, Knipp se glissa dans l’ombre, et bientôt atteignit la petite place qui, même en plein jour, restait presque complètement déserte.
Une seule lumière brillait à la façade de la maison.
Amortie par de sombres rideaux en ce moment fermés, elle tremblotait à la fenêtre du balcon où quelques heures auparavant Knipp avait retrouvé Roschen.
— C’est sans doute sa chambre ! murmura le rapin d’un air sinistre.
Et presque aussitôt, avec une adresse qui faisait le plus grand honneur à l’école de Spadator, il jeta le grappin.
Puis, avec une non moins remarquable dextérité, il empoigna la corde flottante, grimpa comme un badigeonneur moderne, enjamba le balcon en silence, et parvint sain et sauf jusqu’à la fenêtre.
Préalablement il prêta l’oreille.
Pas le moindre bruit.
— Manœuvrons du diamant, résolut-il alors à voix
basse. 1
En un tour de main, la moitié de la vitre était enlevée.
Knipp passa le bras par cette ouverture, tourna l’espagnolette en dedans, et la fenêtre s’ouvrit.
Toujours même silence.
Restaient les rideaux.
Notre rapin les écarta doucement.
C’était bien réellement la chambre de Roschen.
La grisette était :
Dans le simple appareil
D'une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.
De plus, elle mettait ses pantoufïles.
Sans doute pour ne pas s’enrhumer en allant à la recherche de la cause du bruit qui venait de la réveiller.
Durant quelques secondes, l’escaladeur resta immobile pour mieux jouir du charmant spectacle qui se présentait inopinément à sa vue.
Puis, il fit un pas. .
Roschen saisit aussitôt son bougeoir, et se retourna vivement.
Mais à l’aspect d’un homme qu’elle ne prit pas le temps de reconnaître, et qu’elle dut prendre naturellement pour un voleur, la grisette jeta un cri d’effroi, et laissa tomber la lumière qui s’éteignit dans sa chute.
Après quoi, tout rentra dans le silence et dans la plus complète obscurité.
— Diable!... fit Knipp en étendant les bras pour chercher à tâtons.
Ilélas!... il farfouilla partout... mais ne parvint nulle part à retrouver Roschen.
— C’est singulier, grimaça le râpin... pas une porte ne s’est ouverte.
Restait cependant le lit.
Meinherr Knipp ne craignit pas d’y porter une main profane. Cette main rencontra et reconnut certains contours arrondis. ,
Plus de doute !
Digitlzed by Cioogle
Pelotonnée comme uné chatte, Roschen se tenait cachée au fond du lit. >
— Poltronne!... fit Knipp après l’avoir rassurée de son mieux.
— Bail!... c’est toi!... dit-elle enfin. Mais comment diable te trouves- tu donc ici?
Knipp allait expliquer toute l’aventure, lorsqu’ils entendirent ouvrir tout à coup la porte de la maison.
— Alerte!... s’écria tout aussitôt la grisette en sautant à bas du lit. Alerte! tu m’as déjà compromise une fois... tu m’as déjà fait perdre une première place... Sauve-toi vite!
— A l’instant!...
— On monte l’escalier...
— Oui... j’entends des voix...
— Va donc!...
— Voilà... te dis-je... par la fenêtre...
— Ne te casse rien...
Knipp allait disparaître enfin , lorsque s’arrêtant tout à coup une jambe en dehors :
— On dirait le timbre du chambellan! fit-il tout étonné.
— Knipp!...
— Voici Spadator qui lui répond...
— Knipp... Knipp!...
— Ils parlent de mon maître... •
Et le rapin revint sur ses pas pour écouter au trou
de la serrure.
— Knipp... Knipp... Knipp !...
— Eh bien, oui, je m’en vais, je m’en vais.
— Je t’en supplie...
— A une condition cependant...
— Laquelle?...
— C’est...
Mais n’anticipons pas sur les événements.
Et retournons en toute hâte auprès d’Horace, que nous avons laissé sous les chèvrefeuilles avec le père d’Edwige.
Sitôt la jeune fille repartie vers la valse, l’artiste passa son bras sous celui du vieillard, et abordant franchement la question :
— Fabritzius... lui dit- il d’une voix encore émue... votre fille vient de me conquérir à tout jamais aux façons allemandes... c’est donc en véritable Allemand -que je vous dirai : Mon vieil ami... avez-vous songé parfois que le moment viendrait, où un honnête et loyal garçon... pauvre d’argent peut-être... mais riche de bon vouloir et d’avenir... riche surtout de l’aveu de votre fille...
— Oh... mon Dieu!... interrompit tout à coup le vieillard avec une étrange épouvante. Le malheur que je prévoyais est arrivé !...
— Le malheur!... répéta le jeune homme stupéfait.
— Avant d’ajouter un mot... laissez-moi vous apprendre la vérité, poursuivit le pauvre père qui semblait trembler et pâlir.
— Vous m’effrayez... Mon Dieu... mon. Dieu!... qu’y a-t-il donc?
— Il y a... hélas!... Il y a qu’Edwige...
— Edwige... Eh bien?...
— Edwige n’est pas ma fille!...