LE MARQUIS DE SAINT-FARGEAU
« — Mon ami, disait quelques minutes plus tard Fabritzius à Horace, l’heure est venue où je ne dois plus... ou je ne veux plus conserver de secrets pour vous. Écoutez-moi donc, et vous allez connaître de l’histoire d’Edwige tout ce que j’en connais moi-même.
Puis, après avoir entraîné l’artiste interdit vers le recoin le plus obscur et le plus solitaire des jardins en fête, après l’avoir assis à ses côtés sur un vieux banc de pierre que la mousse des bois transformait en une sorte de divan de velours vert, il poursuivit :
« — Je me nomme le marquis de Saint-Farge au. Vous le savez déjà, ce fut à un âge assez avancé, ce fut à quarante-cinq ans seulement que la fortune s’avisa de transformer tout à coup mon humble manteau d’apôtre en un manteau de duc et pair.
« L’habit seul changea néanmoins, l’homme resta le même. Contraint de paraître à la cour, je n’y fis que quelques rares et timides apparitions. Vainement les uns cherchèrent à me déniaiser au contact entraînant des folles maîtresses d’Opéra, vainement les autres
s’efforcèrent de me faire contracter quelque mariage eu rapport avec ma nouvelle position dans le monde. Le roi lui-même, le bon roi Louis XVI eut beau vouloir s’en mêler. Toutes les femmes indistinctement me faisaient peur, et les sens du missionnaire demeuraient si profondément endormis que rien ne put parvenir à les réveiller au milieu du fracas de Paris et de Versailles.
« Du reste on cessa bientôt de s’occuper de moi, on oublia même celui que plaisamment on avait surnommé l’Ermite Américain, le Sauvage de la banlieue, le Saint- Antoine de Ménilmontant.
« Car, parmi mes riches domaines, j’avais choisi le plus modeste de tous, celui dont je tenais mon titre et mon nom, le domaine de Saint-Fargeau.
«Vous êtes Parisien, Horace; vous devez l’avoir visité dans les joyeuses promenades de votre jeunesse.
« C’est cette charmante maison de plaisance qui couronne le revers du coteau de Belleville, et qui se cache si coquettement au milieu d’un parc tout de lilas.
« Je vécus donc là, sans amitié, sans amour, presque seul, mais ne me plaignant pas de cet isolement qui me rendait tout le charme de ma vie passée. Et puis il y a tant d’ignorance et de misère aux alentours de Paris. J’y pus être encore quelque peu missionqaire. De plus, j’étais riche. N’y avait-il pas là de quoi largement remplir une paisible existence d’honnête homme?
« Sans compter mes pinceaux, mes livres, mes fleurs, et surtout mes lilas... mes chers lilas que je faisais cultiver avec une tendresse toute spéciale, car ils me rapportaient à eux seuls le plus précieux de tous mes revenus. '
« Voici comment.
« Chaque printemps, à l’époque de la pleine floraison des grappes embaumées, d’ordinaire le second dimanche de mai, dimanche des lilas, j’ouvrais moi-même à deux battants toutes les portes du parc. On savait cela d’avance... on était là... on attendait... on s’élançait aussi-
tôt. Et c’était toute la folle bande des grisettes de Paris, escortées de messieurs leurs amoureux. Elles cueillaient, elles saccageaient tout. Et le soir venu, de ma fenêtre, je voyais tous mes lilas redescendre en ville ainsi qu’une avalanche de fleurs.
« Singulier plaisir de propriétaire, allez-vous dire sans doute? Se faire ainsi dévaliser de fond en comble par des grisettes, et sans intérêt encore!
« Sans intérêt! Mais toutes mes mutines gaspilleuses avaient tant ri durant tout le jour, tant dansé, tant chanté, tant aimé sous mes pauvres lilas, qu’en s’enfuyant elles laissaient parc et maison remplis pour toute une année de jeunesse, d’esprit, de chansons et d’éclats de rire!
« J’appelais cela faire ma provision de gaîté.
« J’eusse dû peut-être ajouter ma provision d’amour.
a Car, vous l’avouerai-je, mon ami... moi, moi resté si froid au milieu des aristocratiques galanteries, je me sentais le cœur tout réchauffé dans le joyeux tourbillon des tendresses populaires. J’admirais avec une étrange émotion ces aimables et franches fillettes des faubourgs™. Plus tard, je me surprenais à soupirer en y , songeant... parfois même à me dire tout bas : Si je prends femme jamais, ce sera dans une mansarde!
« Heureuses filles de la nature!... Pauvres filles parfois... séduites, presqu’au sortir de l’enfance, presque ausitôt abandonnées et souvent mères.
« Eh bien... tant mieux!... poursuivait alors ma rêverie, je deviens trop vieux pour espérer être père, et j’ai soif de paternité. Si donc je me mariais un jour, ce serait pour adopter un enfant... et par-dessus le marché... une femme...
« Et puis... réparer le crime d’autrui... assurer l’avenir d’un pauvre orphelin... relever l’âme repentante de quelque digne Madeleine...
« Ne serait-ce pas là le véritable hymen d’un ex-serviteur du Christ? »
« Pardonnez-moi, mon cher Horace, de vous initier si
longuement aux intimes pensées de ma soixantième année.
« Cette initiation me semblait nécessaire pour vous bien faire comprendre ce qui va suivre, ce qui est l’histoire d’Edwige.
* Une nuit donc, nuit de printemps, enivrante et chaude nuit qui succédait à un dimanche des lilas... j’errais seul dans mon parc redevenu depuis quelques instants désert.
« Tout à coup, à quelques pas de moi, s’élève un soupir, une sorte de gémissement douloureux, presqu’un râle d’agonie.
« Guidé par le bruit, je m’avance doucement, j’écarte avec précaution les branches, et j’aperçois à la clarté de la lune une toute jeune fille étendue sans mouvement au milieu du taillis.
« Je me penche aussitôt vers elle.
a A son front il y a du sang.
« J’appelle à grands cris.
a Et tandis que mes domestiques accourent à ma voix, j’examine avec plus d’attention la pauvre évanouie.
« Ses vêtements des plus simples annoncent presque la misère.
« A côté d’elle git un de ces petits tonnelets, comme en porte maintenant Edwige.
« Plus de doute. J’ai tout le jour entendu l’espèce de chanson que vous connaissez... c’est la marchande de plaisirs qui était venue chercher fortune parmi les friandes grisettes de mon parc.
« Sa robe parait comme arrachée à l’endroit de la poche qui pend vide en dehors.
« Quelques liards s’aperçoivent encore sur le gazon.
« Il est probable que quelque infâme coquin aura profité de la nuit pour voler l’humble recette de la marchande de plaisirs, et que pour l’empêcher de crier au secours, il l’aura frappée, blessée, assassinée peut-être !... Durant ces réflexions, les domestiques sont arrivés enfin.
« Ils soulèvent précautionneusement la jeune fille; sur mon ordre, ils l’emportent vers la maison.
« Je vais pour les suivre, oubliant le tonnelet dans l’herbe.
a Lorsque tout à coup... nouvelle stupéfaction!... un cri d’enfant qui se réveille s’échappe de ce tonnelet.
« Je l’ouvre aussitôt.
« Un pauvre petit enfant dormait là-dedans... une toute ravissante petite fille...
« Edwige!..,
« A la longueur de la courroie, je compris qu’après avoir vidé son tonnelet durant le jour, le soir venu, la jeune mère y plaçait sa fille ainsi qu’en un berceau.
« — O mon Dieu!... pensais-je en prenant dans mes bras la petite fille encore endormie à moitié. Mon Dieu... est-ce vous qui m’envoyez si étrangement ces pauvres créatures abandonnées afin que je leur serve à toutes les deux de protecteur en ce monde !
« A peine achevais-je ces mots, qu’à l’endroit précisément du ciel où venait de s’élever mon regard, scintilla soudain une étoile.
« Je suis peut-être superstitieux, Horace!
« Mais... que voulez-vous... je me figurai que c’était Dieu lui-même qui de cette façon me répondait à l’instant :
« — Oui!
« Dans cette croyance, serrant la petite fille sur mon cœur, je m’empressai de courir vers la mère.
« Elle venait de sortir de son long évanouissement... elle promenait tout à l’entour des yeux hagards... elle poussait des gémissements désespérés... elle rugissait comme une lionne à laquelle on aurait volé ses petits.
« Je lui tendis l’enfant...
« Elle jeta aussitôt un cri de joie qui me répondit au cœur, elle saisit convulsivement sa fille pour la couvrir de folles caresses, et, la berçant avec une adorable tendresse sur son beau sein entr’ ouvert, elle s’endormit.
« Je restai là, seul; et les yeux fixés sur elle, je veillai toute la nuit en silence.
« Gomme dans mon rêve, c’était presque une enfant encore... et déjà cependant c’était une femme d’une adorable et magnétique beauté.
« Lorsqu’au point du jour elle rouvrit ses paupières aux longs cils noirs, lorsque ses grands yeux ardents se fixèrent sur les miens, je sentis aussitôt que quelque chose d’inconnu jaillissait spontanément en moi... que je n’étais plus le même homme... que j’aimais enfin!...
«'Quelques minutes après elle entr’ouvrit les lèvres, mais il n’en sortit d’abord qu’un langage qui m’était complètement inconnu.
« L’étrangère ne tarda pas à s’en apercevoir, et, s’efforçant de traduire en français sa pensée, elle balbutia quelques mots inspirés par le chaleureux enthousiasme d’une profonde reconnaissance.
« Je lui fis signe de se taire; le médecin entrait.
a II ordonna du repos... des calmants... du silence.
« Huit jours se passèrent ainsi.
« Durant ces huit jours, nul autre que moi n’approcha de la jeune mère. J’étais là, sans cesse, attentif à son moindre regard, m’enivrant du bonheur de me sentir auprès d’elle , sentant de minute en minute que je l’aimais davantage encore...
« Quant à elle, taciturne et sauvage, elle me répondait à peine; elle ne s’occupait que de son enfant, à laquelle elle semblait vouloir apprendre un nom de femme, le sien sans doute... elle était impatiente et songeuse toujours.
« Oh!... c’était une étrange créature... allez... toute pleine d’ombre et de rayonnements... de contrastes et de bizarreries... de torpeurs et de fièvres.
« Mais si malheureuse... si jeune... si belle!...
« Je me faisais un scrupule de lui demander d’où elle venait... où elle allait... qui elle était. Je respectais pieusement son malheur.
« Cependant, comme il y avait dans son regard chercheur un désir incessant, dans son sourire convulsif une volonté unique, un jour que je venais de la surprendre élevant ses deux mains vers le ciel, je me hasardai à lui dire avec douceur :
« — Ma pauvre enfant, que demandez-vous donc avec tant d’ardeur à Dieu ?
« — Rien!... répliqua-t-elle avec le déplaisir évident d’avoir été distraite au milieu de sa prière.
« J’insistai néanmoins.
« — Que désirez-vous avec tant de passion ?
« — Rien.
« — Que voulez-vous?... voyons... que voulez-vous?
« — Ce que je veux!... éclata-t-elle enfin avec une sombre énergie; ce que je désire à toute heure... ce que je demande à Dieu... c’est de rendre un père à mon enfant !
« Il était impossible de se mettre plus nettement en communication avec les secrètes tendances de mon coeur.
« — Un père!... répondis-je aussitôt... ne suis-je pa=; là?...
a — VOUS?...
« — Oui... moi!...
« Elle me regarda longuement.
« Puis, les yeux toujours dans mes yeux, elle reprit avec une sorte de solennité :
« — Ainsi... si je vous confiais pour quelque temps ma fille... vous seriez un père pour elle?
« — Sans doute.
« — Vous me le jurez?
4 — Je vous le jure.
« — Devant Dieu ?
« — Devant Dieu.
« — Ah !...
« Et, comme se plongeant de nouveau dans les profondeurs de la pensée, sa tête se pencha sur sa poitrine.
« — Oui... devant Dieu! répétais-je en lui prenant la
main. Et non pas seulement pour quelques jours... mais si vous le voulez... < .
« — C’est bien... interrompit-elle en courant s’enfermer dans sa chambre. C’est bien... merci!
« Le lendemain, elle avait disparu.
« Des jours se passèrent... puis des mois.
’ « J’attendais encore son retour.
a Une mère comme elle ne pouvait pas avoir abandonné sa fille!
« Hélas ! cela était cependant.
« Il s’écoula des années.
« Rien toujours... rien...
« Enfin, je n’attendis plus.
« Mais cette passion, qui comme un éclair avait traversé mon cœur, mais ce seul amour de ma vie, je le reportai tout entier sur la pauvre orpheline commise à ma garde, sur mon Edwige... sur ma fille... car j’ai beau ne pas être son père... c’est ma fille... allez... c’est bien ma fille !...
« Gardez-vous... Oh! gardez-vous bien... Horace... de jamais lui révéler cç que je viens de vous apprendre. Elle ignore tout... elle croit que je suis veuf et que sa mère est morte... Mais si elle savait que je ne suis qu’un étranger pour elle... elle en mourrait, voyez-vous bien... Horace... elle en mourrait !...
« Pauvre bien-aimée... elle se souvient de sa mère... et pourtant elle avait deux années à peine lorsque sa mère me l’abandonna... Elle a longtemps cherché dans sa mémoire. Un jour qu’elle retrouva dans le château de Saint-Fargeau le tonnelet délaissé comme elle, elle se mit à battre des mains en m’appelant à grands cris, elle tomba à genoux en pleurant, et en murmurant au milieu de ses sanglots :
« — Ma mère... ma mère!
« — Tu me fais mal, enfant! lui dis-je.
« Edwige se tut.
« Mais elle y pense sans cesse... allez... car amante ou
LA MARUHAA.UK DK CLA1S1K'. IL)
mère, c'est uuede ces femmes qui, ue les eùt-ou aimées qu’un jour, ne se peuvent oublier jamais!...
« Parfois même ce souvenir s’échappe malgré elle, cl vient me frapper au cœur. N’estrce pas de par lui surtout qu’elle est marchande de plaisirs à son tour? Et j’en suis bien certain... allez!... elle so trouve heureuse de porter un tonnelet pareil à celui, qui fut son berceau, et de s’en aller chantant la chanson quo chantait sa mère.
a ÿa mère... vous le sentez bien, n’ost-cc pas?... Horace... j’en suis jaloux.
« Pendant longtemps, néanmoins, j’ai prié Dieu do la ramener sous mon toit, afin qu’en l’épousant je pusse reconnaître Edwige pour ma tille !
« Mais non... les années ont achevé de blanchir ma tète... la Révolution est venue me ravir jusqu'à la patrie... je suis vieux et pauvre maintenant... et si elle existe encore, si jamais nous nous retrouvons face à face, elle ne me reconnaîtrait même pas... elle me reprendrait ma fille !...
j< Oh! non... non... j’ai choisi pour mon émigration le pays le plus ignoré de tous. A tous, j’ai si bien caché mon nom, qu’il est impossible de retrouver le marquis de Saint-Fargeau sous la veste allemande du bonhomme Fabritzius.
« Mais je suis un vieux fou. Si la mère n’est pas revenue, c’est qu’elle était partie pour la contrée dont ou ne revient pas, c'est qu’elle était morte!
« Voilà tout ce que j’avais à vous dire, Horace...
« Edwige... celle quç vous pensiez être la tille de l’émigré... ma pauvre Edwige n’est qu’un enfant du hasard... un enfant sans famille.... un enfant sans nom...
— Eh! qu’importe... puisque je veux lui donner le mien ! interrompit tout à coup Horace.
— Comment! s’écria le marquis en bondissant de joie, vous ne reculez pas devant un tel aveu?'
— Dans le monde de l’art, nous n’avens pas ces ridi
cules préjugés, sourit noblement le jeune homme. D’ailleurs fussé-je noble co;nme vous... fussé-je roi... qu’importerait encore... puisque je l’aime I — Et moi qui redoutais si fort la révélation !... conclu! joyeusement le vieillard. Que je suis donc heureux... O mon fils... mon fils!
Et il s’élança dans les bras de l’artiste.
En ce moment, le sable de l’allée cria doucement sous uu pas léger.
Horace regarda.
C’était un domino noir à la taille svelte, à l’allure altière, à l’œil étiucelant sous un masque de velours.
L’artiste crut reconnaître la Dogaresse.
— Chut ! dit-il vivement au vieillard qui regarda à sou tour.
Mais, semblable à une ombre fantastique, le domino mystérieux avait déjà disparu dans la nuit.
— Qu’est-ce donc ? demanda Fabritzius.
— Rien, répondit rapidement Horace, rien qui doive vous inquiéter encore... mais, croyez-moi... il nous faut quitter ce bal à l’instant.
— Pourquoi donc?
— Je vous le dirai plus tard... un grand malheur nous menace tous les trois... hâtons-nous !
KK.NCO.MRE.
Horace ne s’était pas trompé; c’était bien la Dogaresse.
Elle avait été introduite dans le bal par le signor Caracallerini, ou plutôt par mons Spadator, qui veillait à l’écart sur sa nouvelle maîtresse, et sur lui-même aussi par la même occasion, car s’il était reconnu, aussitôt il était pendu.
Quant à la pauvre courtisane, tourmentée, frémissante, éperdue, elle s'était mise à marcher à l’aventure, bien certaine d'avance que l’instinct de son cœur la conduirait sur les pas d’Horace.
Mais elle n’avait fait que passer rapidement auprès do lui, en le regardant à peine. Puis, sans savoir pourquoi, elle avait doublé le pas* elle avait couru jusqu’à ce même berceau de chèvrefeuilles où, quelques minutes plus tôt, venaient de s’accomplir sous le regard de Dieu les pudiques fiançailles d’Horace et d’Edwige.
Là enfin , brisée, défaillante , elle s’était assise en murmurant tout bas :
— Je n’ose plus lui parler... pas même le voir... car si quelque incident me forçait à rougir devant lui... oh!... cette fois, je le sens, je fuirais au bout du monde... Fuir... je le voulais ce matin... je n’en ai pas eu le courage... et je suis venue à cette fête... à cette
LA MAKUHA.N JJK LL l’LAlaiRo.
fête où bans doute ils s’enivrent tous deux d'aiuour... Oh!... ce masque m’étouffe.
Arrachant alors son loup de velours, elle poursuivit en marchant à grand pas :
— Étranges créatures que nous sommes 1... moi... dévorée de colère et de jalousie... moi, la Dogaresse... moi, par je ne sais quelle sotte composition avec mon désespoir, je me suis dit : Voyons celle qu’il me préfère... interrogeons!... et si elle en est digue par sa beauté... par son àme... eh bien ! eh bien !... je retourne à Venise... je lue jette à corps perdu dans le bruit, dans l'éclat, dans lo plaisir...
Hélas h la pauvre créature ne put achever.
Elle voulait sourire, et son sourire s’éteignit dans un brusque sanglot... elle essaya de lutter encore, et elle fut contrainte de retomber sur le siège qu’elle venait de quitter en s’écriant avec l’explosion d’un immense désespoir :
— O mon Dieu! mon Dieu!... que je suis donc malheureuse !...■ •
Quelques minutes s’écoulèrent ainsi.
La pauvre Maria sanglotait toujours.
Alors apparut à l’entrée du vaste berceau la tète chafouine du chambellan.
Du chambellan qui ricanait à part lui :
— Heim... des pleurs, des pleurs!... Oh! oh!. oh!..! ceci n’est pas dans le programme de la fête !
Au bruit, la Dogaresse se releva vivement, et s'enfuit à quelques pas de là pour essuyer ses larmes.
— Superbe femme !... poursuivit nonobstant notre Lavelace sexagénaire. Tournure impériale... et le masque à la main... voyons un peu le visage.
En même temps,, il s’approchait en tapinois.
Se croyant seule, la pauvre désespérée se retourna au moment môme où le chambellan arrivait sans bruit derrière elle.
De sorte qu’ils se trouvèrent tout à coup face à face.
LA. MARCHANDE DE PLAISIRS. -i V9
Un même cri de stupéfaction, aussitôt, s’échappa des deux i>oifches stupéfiées :
— Le baron! »
— La Dogaresse !
— Non, reprit la femme avec une navrante amertume. Non... Maria... la pauvre Maria dont vous avez déshonoré l’enfance... dont vous avez fait à tout jamais .la plus à plaindre de toutes les femmes!...
— Vous... la reine de Venise ! ^
— Eh ! qu’importe... si je suis méprisée par le seul homme que j’aime au monde !
— Méprisée... vous... se récria le chambellan. Ah !... Dieu le sait pourtant, ce ne fut pas de votre faute...
— Vous l’avouez... vous l’avouez donc ?...
— Certes... ma toute belize... et le doge aussi le reconnaissait bien... 'Pas plus tard qu’il y a deux ans, nous nous disions tous les deux : Elle était née pour être une honnête femme.
— Horace!... s’écria tout à coup la courtisane avec une triste fierté, Horace... que n’es-tu là pour l’entendre !
— Horace?... répéta le chambellan étonné. Le peintre Horace ?
— Vous le connaissez?... demanda vivement la Dogaresse.
— Si je le connais... c'est moi qui le marie...
— Vous... oh !...
Et la pauvre femme se voila le visage.
Le baron comprit tout et s’empressa de reprendre en ricanant :
• — C’est cet hymen qui vous désespère... Ah!... ah 1... ah !... si ce n’est que cela, ma toute belle, ne désespérez pas...
— Comment... comment?...
— C’est pour gagner dix mille florins qu’il joue la passion... répondit le chambellan à la Dogaresse anxieuse. C’est pour soustraire la jeune fille des bras paternels afin de la repasser dans les miens... voilà...
une ingénieuse ruse... c’est pour moi... bien pour moi qu’il épouse... mais, palsambleu 1... j’y tiens plus que vous encore... ma chère... palsambleu... ce n’est pas pour lui du tout !
Durant cette explication, la Dogaresse n’avait pas quitté des yeux le visage du baron ; et plus encore à sa physionomie qu’à son langage elle devina tout.
— Quoi! réfléchit-elle tout haut avec une croissante incrédulité. Quoi... pour le succès de cette indigne comédie, il m'aurait impitoyablement brisé le cœur... pour un vil intérêt... pour de l’argent... lui... Horace... oh !... non... c’|st impossible !...
— Impossible! se récria le chambellan... Eh!... mon Dieu... la preuve nous en arrive précisément... je vais vous faire répéter la chose par lui-même... Le voici.
— Lui... lui !...
C’était effectivement Horace, qui traversait comme à point nommé le berceau de chèvrefeuilles en courant à la recherche d’Edwige.
Tout à son bonheur, l’artiste passait dans la sereine allégresse de l’amour triomphant.
— Pstt!... pstt! fit sans façon l’impertinent vieillard.
Horace se retourna fièrement, mais il aperçut aussitôt le courtisan et la courtisane, les deux mauvais génies de son avenir.
— Ciel ! murmura-t-il donc avec un certain effroi. Ciel... ici tous les deux!
— Viens... viens donc! poursuivit l’Autrichien avec un ton de supériorité de plus en plus insultant.
— Monsieur!... gronda sourdement le Français qui la prudence contenait à peine.
Mais le chambellan n’en continua pas moins, en l’attirant par la main vers la Dogaresse :
— Viens rassurer le cœur éperdu de cette pauvre Maria... C’est bien de garder ainsi le secret de notre intrigue... Je suis content de toi... C’est très-bien... Aussi, pour récompense, je te permets de tout lui dire à elle...
Dis-lui donc que ce mariage n’est qu’un mariage de contrebande, va.
Les mains crispées, le sourcil gros d’orages, Horace se mordait les lèvres pour garder encore le silence.
Étonnée, palpitante, anxieuse, la Dogaresse commençait à remonter vers l’artiste un regard plein de flammes.
Que ce regard se rencontrât avec l’œil de l’artiste, c’étâit le feu mis aux poudres.
Ce terrible choc allait infailliblement arriver.
— Va donc! insistait toujours le chambellan... parle, puisque je le permets... T)is-lui que ce mariage n’est qu’un mariage par procuration... Dis-lui...
— Je dis... éclata enfin Horace, je dis, monsieur lo chambellan, que vous êtes un misérable 1
— Plait-il ! fit le pusillanime vieillard en bondissant de trois pas en arrière.
— Je dis... poursuivit superbement l’artiste, je dis qu’où vous comptiez trouver l’un de vos pareils, vous avez rencontré par hasard un honnête homme... Je dis que celle que vous espériez me voir séduire... je l’aime... entendez-vous bien... jfe l’aime!... Je dis enfin que c’est assez de lâchetés comme cela... que je relève fièrement la tête... et que fussiez-vous ligués ensemble contre notre bonheur... je vous méprise tous les deux et vous brave en face... car nous avons pour nous la foi sainte de notre amour et la juste protection de Dieu.
Rien de noble et de puissant comme le grand artiste en prononçant cette vaillante apostrophe.
— Horace... Horace!... gérait douloureusement la Dogaresse fatalement comprise dans cette nouvelle insulte qu’elle n’avait pas cherchée, qu’elle semblait mériter néanmoins, et qui venait raviver tout à coup toute la colère bouillonnant depuis la veille en son cœur.
— Ah çà ! mais... balbutiait le chambellan de plus en plus ébahi. Ah çà! mais... si du moins la petite pouvait nous entendre... je comprendrais encore.
La fatalité semblait se complaire au choc simultané
de toutes les passions ennemies de, ce draine ; elle acheva son œuvre en amenant encore Edwige sur le théâtre de la terrible scène qui se préparait.
La valse était terminée sans doute : et la jeune fille à son tour cherchait Horace.
l^e chambellan l’aperçut le premier, et changeant à la fois de ton et de physionomie :
— Elle était là! ricana-t-il soudaiu d’un air matois à l’oreille de l’artiste... Je comprends.. * c’est parfait... insulte-moi... ça ne fera pas mal... abime-moi... ne te gène pas... Va, mon garçon... va toujours !
Mais Horace ne l’entendait plus; dès les premiers mots il avait couru à la rencontre d’Edwige.
C’était le dernier coup porté à la Dogaresse.
Elle oublia toute retenue, toute contrainte, et furieuse, éperdue, folle, elle s’élança tout à coup vers la jeune fille en s’écriant :
— Ah !... je vais donc la connaître enfin., cette immaculée Fornarina!
— Qu’est-ce donc, ô mon Dieu ? murmura l’orpheline en voilant son visage cçuvert d’une instinctive pâleur.
— Arrière... madame, arrière ! palpitait Horace entre les deux femmes. J’ai pu jusqu’à présent respecter votre douleur... Mais, silence... croyez-moi... silence !
En même temps, sgs mains crispées menaçaient... ses dents claquaient de colère.
Mais la Dogaresse ne vit rien, ou plutôt ne s’effraya de rien, et repoussant l’artiste afin de passer devant lui :
— Ce qu’il y a? s’en fut-elle répondre à Edwige ellemême ; ce qu’il y a, ma toute belle?...
— Madame... je vous en supplie! dit encore Horace avec des larmes dans la voix, mais avec des éclairs dans les yeux, madame...
— Non, répondit impitoyablement la jalouse courti-
sane. Non... non... plus de sottes générosités... Je suis Italienne... et je vais... ,
Déjà sa main frémissante effleurait le voile de la jeune fille.
C’en était trop.
Horace bondit sur cette main profane, Horace fit reculer violemment la Dogaresse, et la contraignant à se courber devant sa chaste rivale :
— A genoux, madame !... s’écria-t-il d’une voix tonnante. A genoux devant l'honnête fille qui passe, et que vous n’êtes pas digne de regarder en face. A genoux!...
— Ah ! fil la pauvre femme brisée, qui n’osa plus continuer la lutte, et qui cacha dans ses mains son front humilié.
Jusque-là, le chambellan s’était tenu prudemment à l’écart.
Mais ne voila-t-il pas que le vieux renard, cette fois mal avisé, prend fantaisie d’intervenir à son tour dans les fureurs du lion.
— Voyons... voyons! pateline-t-il d’un air protecteur en s’avançant vers Edwige avec son tricorne emplumé sur l’oreille.
Mais Horace ne lui permet ni un pas ni un mot de plus, et le décoiffant avec un superbe geste à la Frédérick- Lemaitre.
— Vous... reprend-il avec plus de hauteur que jamais, vous, monsieur, chapeau bas devant ma femme... Chapeau bas!...
— Oh! murmura notre chambellan, qui resta coi,
■ Ilontotu comme un renard qu’une poule aurait pris. »
Quant à Horace, il entraine déjà sa fiancée vers la sortie, et la protégeant du bras et du regard :
— Maintenant, Edwige... lui dit-il, oubliez tout ce que vous venez de voir... oubliez tout ce que vous venez d’entendre... et venez avec moi rejoindre votre père, qui consent à ce que nous soyons heureux!
Quelques secondes après, ils ont tous les deux disparu.
La Dogaresse reste immobile encore, abattue, comme anéantie.
Le chambellan ramasse son chapeau.
En marmottant tout bas d’abord, car il n’est pas encore revenu de sa surprise :
— Ah çà... décidément, ce n’est donc pas un jeu?... Être dupé de la sorte... moi... un grand chambellan... Oh!...
Puis, après s’être recoiffé d’une façon des plus crânes, il remonte de quelques pas, et s’adressant bravement à l’ennemi qui ne peut plus l’entendre :
— Insolent! crie-t-il la main sur le pommeau de l’innocente épée qui lui bat les talons. Insolent artiste... tu ne triomphes pas encore... va... je me vengerai!...
Ace mot la Dogaresse se redresse tout à coup.
Si terriblement courroucée, si affreusement pâle qu’on la prendrait pour la statue de la Colère ou de la Haine :
— Oui... oui! rugit-elle en lionne blessée. Oui... nous nous vengerons... Et ce sera quelque chose d horrible, je vous le jure !...
Aussitôt, et comme un démon évoqué tout à coup, Spadator semble sortir de terre entre ces deux implacables ressentiments.
Et, l’échine inclinée, la jambe en avant, le feutre à la main, le sourire aux lèvres :
— Tout à vos ordres, madame la Dogaresse! proposet-il effrontément avec un double salut à la Scaramouclie. Tout à votre service, monseigneur!