‹ La marchande de plaisirsChapitre 17 sur 35 · PRÉPARATIFS DE DÉPART · texte numérisé non relu

PRÉPARATIFS DE DÉPART

Le jour commençait à poindre à l’horizon, lorsque Edwige rentra du bal sous la protection de son père et de son fiancé.

Fatiguée plus encore par l’émotion que par le plaisir, presque contrainte et par Fabritzius et par Horace, la jeune fille monta dans sa chambrette afin d'y prendre quelques instants de repos.

Les deux artistes restèrent seuls.

En échange de la confidence entière du vieillard, le jeune homme lui devait à son tour une entière confidence.

D’ailleurs, ne fallait-il pas instruire le père de l’orage qui s’amassait sur leurs têtes?

Horace passa rapidement sur sa brillante jeunesse, sur ses amours à Venise, sur l’époque d’abaissement où l’avait fait tomber le désespoir.

Mais, arrivé à la première rencontre avec le chambellan, il révéla tout au bonhomme interdit par tant de perversité, tout jusqu’à la scène qui venait de se passer dans les jardins du palais.

— Et maintenant, termina-t-il en s’agenouillant aux

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pieds du vieillard, maintenant, monsieur le marquis, me pardonnez-vous?...

— Mon fils, répondit Fabritzius, ne nous occupons que de sauver ma fille et ta femme!...

Le père avait compris toute l’imminence du péril, et sa tète déjà travaillait aux moyens d’en victorieusement sortir.

— Ma femme!... répéta délicieusement Horace qui se relevait, en cherchant de son côté quelque plan de campagne.

— Oui... ta femme... il faut qu’il en soit ainsi dès aujourd'hui... dès ce soir!... poursuivit l’émigré de plus en plus songeur.

— Dès ce soir?...

— Car pour défendre ouvertement l’honneur d’Edwige, il te faut un titre également sacré... Si le père succombe dans la lutte, au moins le mari «estera!

— Je ne vous comprends pas ?

— Écoute donc... le grand-duc est un honnête homme, un homme susceptible encore au besoin de quelque énergie. Que le père d’Edwige... ou bien que son époux arrive jusqu’à lui, qu’il proclame hautement toute 4 vérité... et nos ennemis ne sont plus à craindre... et notre avenir est assuré!...

— Mais parvenir jusqu’au grand-duc... je l'ai le nié vainement cette nuit... c’est impossible!...

— C’est fort difficile du moins... mais si le chambellan a tout pouvoir au palais... j’ai aussi un titre et un nom... moi... qui, révélés tout à coup, peuvent m’ouvrir bien des portes. Malgré cela, c’est fort hasardeux... je le sais... de plus, tu ne dois pas l’ignorer, ce n’est pas non plus sans péril... car nous sommes ici tout près de l’Italie, c’est-à-dire tout près des coups de poignard.

— Comment... vous croyez?...

— Je crois le chambellan capable de tout pour s’emparer de mon enfant, comme je nous crois... nous... capables de tout pour la défendre !

En disant ces mots, le vieillard était superbe de dé-

vouemeut et d’audaco. Le danger que courait sa fille d’adoption venait de le rajeunir tout à coup... pour le combat comme pour la ruse il n’avait plus que trente ans. ’

— Doutez-vous de moi? demanda vivement Horace avec un accent à la fois de vaillance et de reproche.

— Pardon, mon ami!... s’empressa de répondre affectueusement Fabritzius. Pardon! Un père est jaloux de tout, même de la gloire de sauver sa fille. Ce n’est pas de tpn amour que je doute... hélas!... mais c’est de ce moyen de salut!...

— Eh bien? *

— Eh bien!... je ne compte l'employer qu’au cas où l’autre ne nous réussirait pas...

— Quel autre?...

— Voici!... A quelques pas de notre maison... l’une des dernières du faubourg... s’élève l’église catholique do la ville... le curé est un de mes amis. Derrière l’église, et communiquant avec le chœur par une petite porte que cache le maître-autel, le presbytère... après le presbytère, un vaste jardin avec une sortie sur la campagne...

— Je vois cela d’ici... mais que comptez-vous faire?

— A l’entrée de la nuit, le saint pasteur bénira votre union... et tandis que les gens qui pourraient être apostés par le chambellan guetteront notre sortie devant l’église... noufe nous échapperons au contraire par la petite porte du chœur... nous traverserons en courant le presbytère... puis les jardins au bout desquels nous attendra une chaise de poste.

— Très-bien... le plan est parfait.

— S’il éeboue cependant... si l’on nous surprend... si l’on nous attaque... si l’on nous enlève Edwige... eh bien ! alors!... eh bien|!... tu seras son mari... et devant la loi comme devant Dieu, elle aura deux défenseurs ayant droit de mourir pour elle!...

— Oui... de mourir!...

— Mais ne perdons pas de temps... je cours au pres-

bytère prévenir le pasteur... toi, cherche le plus mystérieusement possible une voiture, de bons chevaux surtout qui puissent tout d’un trait nous conduire jusqu’à la frontière !

— Je pars à l’instant! se hâta de dire le jeune homme en jetant un manteau sur son épaule.

— Voyons?... ajouta le vieillard déjà prêt à partir... voyons... voyons... nous n’oublions rien?...

— Non... rien...

— Si... si fait, cependant...

— De quoi s’agit-il?

— Dame!... pour un aussi prompt mariage...

— Eh bien?...

— Il nous faut au moins le consentement d’Edwige.

— Que cela ne vous arrête pas, mon père!... répondit tout à coup du haut de l’escalier la fraîche voix de la jeune fille. Je n’ai pas la moindre envie de refuser!...

Réveillée déjà, encore vêtue de sa blanche toilette du bal, elle avait entendu les derniers mots de l’entretien.

— Edwige!... s’écria le jeune homme, ivre de bonheur, en se précipitant à ses pieds.

— Hâtons-nous!... interrompit le vieillard, en l'entraînant au dehors.

Ils allaient disparaître tous les deux.

— Vous le voyez... dit encore Edwige, j’ai déjà ma toilette de mariée... Il ne manque plus que la couronne et le bouquet de fleurs d’oranger. Je veux que vous me les apportiez vous-même... Adieu, mon fiancé!...

— A bientôt... ma femme... à bientôt!...

Horace et Fabritzius sortirent, et marchèrent ensemble durant quelques pas.

— Il est fâcheux que Knipp ne soit pas là, réfléchit alors pour la première fois l’artiste. Il eût pu nous être d’autant plus utile, qu’hier soir déjà, je l’avais chargé des dispositions à prendre pour notre fuite. Mais je ne l’ai pas revu depuis. Maudit Knipp!

— Bah!... conclut intrépidement le vieillard. A nous deux seulement, nous suffirons à tout h..

Et ils se séparèrent, comme dix heures du matin sonnaient à toutes les horloges de la ville.

Une heure plus tard, Fabritzius était de retour à la maison, et annonçait à sa fille que le digne pasteur du faubourg se mettait entièrement à la disposition des deux amants...

Vers midi Horace à son tour rentra.

Il avait trouvé chevaux et voiture; restait seulement à les aller prendre à l’entrée de la nuit pour les conduire par des chemins détournés jusqu’à la petite porte des jardins du presbytère.

— J’irai sitôt la fin du jour, conclut le jeune homme.

— Kon... répondit le vieil émigré... moi... je connais mieux les localités...

— Soit.

* — Vous, pendant ce temps-là, vous courrez avertir le pasteur.

— C’est convenu !

Puis, se retournant vers Edwige et sur un tout autre ton :

— Voici votre blanche couronne, ô ma fiancée! dit Horace. Voici le bouquet de fleurs d’oranger. Avec ces fleurs moins pures que vous, c’est mon âme tout entière que je vous donne!

— Et c’est mon cœur qui les reçoit! ajouta poétiquement la jeune fille, en agraffant lo virginal bouquet à son corsage.

— Et l’argent! s’écria tout à coup le vieillard.

— L’argent?

— Songez, donc qu’en partant nous abandonnons notre maison... notre nid... tout ce que nous possédions au monde ! La bourse n’est pas céans fort garnie, et je me doute qu’il en doit être de même à peu près de votre côté! Heureusement on me doit quelques écus... je cours en recette... et je reviens... Vous, Horace, gardez en mon absence notre cher trésor.., Dès que je serai là pour veiller à mon tour sur lui, à votre tour vous irez

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battre monnaie!... Dame!...onne paie malheureusemeut ni les hôteliers ni les maîtres de poste en tendresses... S’il en était ainsi, n’est-ce pas?... nous serions trop riches... A bientôt donc, mes enfants?... à bientôt!...

Et il sortit.

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