‹ La marchande de plaisirsChapitre 18 sur 35 · OU COMMENCE A SE DESSINER I.A VENGEANCE · texte numérisé non relu

OU COMMENCE A SE DESSINER I.A VENGEANCE

Deux heures s’écoulèrent durant lesquelles les deux liaucés restèrent seuls.

Deux de ces heures où tout est ravissement et harmonie, deux de ces heures qui sont des rêves de la terre promise !

Puis, Fabritzius rentra, son boursicot à la main.

— Je ne rapporte que quinze ducats, dit-il d’un air à demi satisfait, ou, si vous le préférez, cent écus de France...

— Cent écus! s’écrièrent les deux jeunes gens ; mais c’est une fortune !

— A votre tour, monseigneur le millionnaire ! répondit narquoisement le bonhomme en indiquant la porte.

Horace jeta un baiser sur la main d’Edwige, et sortit en murmurant à part lui :

— Quel dommage de ne pas avoir sous la main cet animal de Knipp!... Mais que diable peut-il donc être devenu !

Au frais et joyeux duo de l’avenir, succéda la scène plus triste et plus grave des. adieux au passé.

Oui... des adieux... car demeurât-elle sous le toit paternel, la plus tendre des filles, en se mariant, quitte néanmoins quelque peu son père.

Fabritzius voulut sourire, et ne put que pleurer.

— Veux-tu que je ne me marie pas? proposa héroïquement Edwige, dis... le veux-tu?

— Non... chère folle... non!... balbutia le bonhomme attendri. . Tout ce que je veux, c’est rester avec vous jusqu’à ma dernière heure, c’est ne pas trop perdre dans la tendresse !

— L’amour se double, père, mais ne se partage pas. Est-ce . qu’Horace voudrait jamais me séparer de toi ? Est-ce qu’il y aura quelque chose entre nous de changé, sinon que tu vas avoir deux enfants au lieu d’un?

— Bien vrai ?

— Oui... père... va... oui... je t’aimerai toujours 1

Et la jeune fille, qui pleure maintenant, s’élance au cou du vieillard.

Dieu voulut qu’Horace ne manquât pas au tableau de famille. Déjà de retour depuis quelques secondes, il était là, tout près, de l’autre côté du vieillard. Il venait de lui prendre ]a main, il répétait aussi et du fond du cœur :

— Toujours... oui... père... toujours!

Il y v eut un de ces silences qu’il faut laisser au lecteur la douce joie de remplir lui-même.

Après quoi Fabritzius reprit joyeusement :

— Eh bien ! et la caisse ?

Le jeune homme avait recueilli environ la même somme que le vieillard.

— Six cents francs, fit ce dernier, c’est bien peu !

— Et nos pinceaux ! répliqua l’artiste.

— Et mon tonnelet à plaisirs ! ajouta fièrement Edwige.

Cette fois, ce fut Horace qui l’interrompit, et d’un ton moitié grave, moitié souriant : .

— Pour cela... non, dit-il ; je ne le permets plus...

— Vraiment 1

— Dame ! plaisanta Fabritzius. Tu dois connaître le

vieil adage, mon enfant: Sitôt l’hymen... adieu les plaisirs !

— Ainsi, monsieur, vous ne voudrez plus que...

— Je vous en prie, madame!...

— Madame?...

— Dans un instant du moins... car*voici la nuit.

Horace disait vrai.

— Et vite et vite ! reprit le marquis en revenant tout à coup à la réalité. L’instant du départ approche, et je cours chez le voiturier. Vous, Horace, à l’église!

— Mais, observa sagement l’artiste, qui veillera pendant ce temps-là sur Edwige ?

— C’est juste, reconnut Fabritzius.

— Satané Knipp ! s’écria impatiemment Horace. S’il eût été là...

— Présent! répondit soudain du seuil une voix .essoufflée.

C’était enfin notre ami Knipp.

— D’où sors-tu, malheureux ? lui demanda vivement l’artiste. Où diable as-tu donc passé la journée?

— Dans un placard, monsieur! répliqua le rapin. Et quel placard encore... Regardez-moi plutôt... Je dois être aplati!

— Un placard?

— Mais je ne m’on plains pas, monsieur, poursuivit candidement notre philosophe. Car de ce placard, où m’avait claquemuré Roschen, j’ai entendu, j’ai entrevu, j’ai deviné des choses...

— Merci ! nous n’avons pas le loisir d’écouter tes sornettes, s’empressa de répondre Horace, qui connaissait la prolixité de son bavard compagnon. Tais-toi donc et écoute.

— Mais, monsieur...

— Silence! te dis-je. Tu sais assez de nos secrets pour comprendre le reste à demi mot. Dans un instant nous partons tous les trois...

— Tous les quatre, monsieur, je l’espère du moins... tous les quatre!...

— Soit... mais plus d’observations. En attendaul l’heure du départ, Fabritzius et moi nous devons nous absenter durant quelques minutes. Tu vas rester ici... toi... lu vas garder... lu vas défendre, s’il- le faut, ma femme!...

— Votre femme... suffit ! vous savez maintenant que je suis brave...

— Nous ne te demandons qu’un instant de courage... «le vigilance surtout; dans un instant nous sommes de retour!...

Puis se tournant vers Fabritzius :

— Il fait nuit close, mon père... conclut-il. Allons...

— Mais, voulut néanmoins observer Knipp...

— Plus tard... quand nous serons en route., plus tard !...

— J’aurais bien voulu savoir cependant... j’aurais bien voulu vous dire...

Mais le rapin s’arrêta; déjà son maître ne l’entendait plus; déjà, suivi de Fabritzius, il était loin.

Restait heureusement Edwige, et, comptant sur elle pour satisfaire à la fois la curiosité qui lui talonnait l’esprit et la démangeaison de parler qui lui chatouillait la langue, maître Knipp s’approcha de la jeune fille avec un point d’interrogation dans chaque œil.

Mais la jeune fille avait à terminer aussi ses préparatifs de départ, sans compter un dernier coup d’œil à sa toilette de mariée.

Elle balbutia à la hâtb quelques excuses, et s’empressa de remonter dans sa chambre.

Knipp restait seul.

Il fit dans le vide un geste déclamatoire, il agita les lèvres en silence comme une poupée de Nuremberg; puis, après s’ètre promené durant quelques secondes à grands pas furibonds :

— Calmons-nous!... réfléchit-il philosophiquement. Dans la conjoncture solennelle où nous sommes, il e«t

LA MARCHANDE DE PLAISIRS. 16b

boa de conserver au moins un sage. Le sage, ce sera moi. Dieu veuille qu’ils n’aient pas à se repentir de ne pas m’avoir écouté !... j’ai fait mon possible pour me faire entendre. Maintenant, ne songeons plus qu’à la mission qui m’est confiée, qu’à mon poste d’honneur! ...

Sur ce, notre rapin promena par toute la chambre un regard inquisiteur.

— Rien d’inquiétant ici !... conclut-il après cet attentif examen. Mais voyons un peu à la porte. De là, nous pourrions voir arriver de loin l’ennemi!

Bien différente de la précédente nuit, cette nuit était pluvieuse et sombre. Pas la moindre lueur sur la terre, au ciel pas une étoile.

Le rapin essaya quelques pas dans le jardin, et vint se cogner le nez contre un arbre.

Allons, bon!... grommela-t-il en portant la main à

son visage. Il est écrit là-haut que cette journée sera pour moi la journée des mésaventures!

Cependant, la première douleur un peu calmée, Knipp songea fort judicieusement que s’il ne pouvait rien voir à travers le brouillard, en revanche il pouvait être vu au milieu du cadre lumineux que dessinait la porte

entr’ouverte. .

Réparant donc aussitôt cette faute de tactique, il chercha à tâtons le tronc d’arbre qui l’avait si mal accueilli «l’abord, et s’adossant cette fois avec prudence sous son ombre propice , il se dit le pï\is crânement du monde .

— C’est là que je monterai ma faction... et, mein Gotb, gare à l’ennemi, s’il s’en présente !

En même temps, il s’armait d’un long coutelas de cuisine dont il avait eu soin de se prémunir avant de quitter la maison. I

Quelques secondes s’écoulèrent ainsi dans le plus profond silence.

Alors seulement le rapin crut entendre autour de lui comme un farfouillement dans l’herbe, comme un multiple et léger piétinement sur le sable des allées.

— Pschst... Pschst!... fit-il à demi voix après avoir prêté l’oreille.

Tout bruit aussitôt cessa.

— Fausse alerte!... pensa naturellement notre rapin. Ce sont les insectes du jardin qui vaquent à leurs occupations nocturnes. Ce sont les cris-cris... je leur ai fait une fameuse peur!...

Rien effectivement ne bougeait plus.

Knipp put donc se livrer librement à son humeur rèvasseuse, et sur les plus mélancoliques cordes de sa voix :

— O Roschenl... soupira-t-il amoureusement. Ils vont se marier... eux!... Un mariage... ce doit être quelque chose de bien agréable, surtout quand on n’en a pas l’habitude ! O Roschen, si tu n’avais pas eu pour voisin de mansarde meinherr Schoucroutens...

Il n’acheva pas.

Une énorme corde venait de l’enchaîner inopinément par la poitrine el par les deux bras au tronc d’arbre contre lequel il était appuyé.

Naturellement, il voulut agiter les jambes.

Le même câble le lia non moins vigoureusement par les jambes au même tronc d’arbre.

Il essaya de tourner la tète pour voir qui l’attaquait ainsi par derrière... il ouvrit en même temps les lèvres pour crier au secours.

Un gigantesque bâillon lui enveloppa du même coup les yeux, la bouche et les- oreilles.

Puis, assourdi, aveuglé, étouffé, il ne sentit plus que la maudite corde qui s’enroulait toujours en spirale à l’entour de l’arbre et de lui.

Enfin il ne sentit plus rien.

— Mein Goth!.. - . râla-t-il alors. C'est pis encore que le placard de Roschen!...

Et, après une minute de réflexion ;

— Pauvre Edwige!... pensa-t-il. Pauvre Horace!..; mais presque aussitôt, revenant à son propre péril :

— Pristi!.,. s’écria-t-il en dedans. Pourvu qu’on ne

m’embroche pas sans que je ne puisse même pas voir venir la broche... Pauvre Knipp!...

Je laisse à penser les quelques instants qui s’écoulèrent après cette trop juste appréhension!

A chaque seconde, le rapin s’attendait à sentir tout à coup le poignard pénétrer dans sa chair ; à chaque seconde il se croyait transpercé, lardé, mitraillé contre son tronc d’arbre!...

Et voilà que tout à coup...

Non... cette fois ce n’est plus une. erreur...

Ce sont bien des mains humaines qui- se promènent sur tout son corps!...

C’est bien un fer aigu qui laboure ses habits, entamant par-ci par-là quelque peu l’épiderme!...

Mais... ô miraclel...

Les cordes ne le serrent plus...

Le bâillon tombe.!.

Il voit, il entend, il est libre.

Mais ses yeux éblouis ne peuvent entrevoir que des ombres incertaines...

Mais ses oreilles ne peuvent distinguer que des clameurs confuses...

Qui pousse ces clameurs !

Quelles sont ces ombres!...

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